Gardien de la paix intègre et naïf, Nestor Patou embarque toutes les prostituées des Halles. Son supérieur – client de ces dames – le félicite… en le limogeant ! A la rue, Nestor s’éprend d’Irma, la plus douce des filles de joie du quartier ; il devient son souteneur, mais n’a qu’un but : retirer Irma du trottoir. Il élabore un stratagème complexe… C’est un film mineur dans l’œuvre de Wilder : intrigue à l’eau de rose, quasiment à deux personnages, étirée sur deux heures. Mais il y a autre chose : Wilder exploite l’ensemble des idées reçues que les Américains ont sur la France pour réinventer un Paris de légende, aux couleurs criardes comme celles des marchandises qu’on vend aux Halles, quartiers de viande bien rouge, choux bien verts. Ça devrait être ridicule, façon poulbot-Montmartre, mais ce décor (signé Trauner) est bourré de charme et appuie les choix délibérément non réalistes du cinéaste. C’est un véritable enchantement plastique, l’irréalisme frisant l’abstraction et, donc, l’avant-garde. Les comédiens sont remarquables : Shirley MacLaine, mignonne comme un coeur et plutôt sobre ; Jack Lemmon, jouant à merveille les simplets. Manque l’insolence, malgré un joli couplet sur la prostitution comme base du capitalisme ! [Aurélien Ferenczi – Télérama]

Un ratage, selon Wilder, mais le public en fit un de ses plus gros succès. Shirley MacLaine joue avec autorité l’archétypale prostituée au grand cœur. Lemmon s’attaque hardiment au double rôle de Nestor, l’agent de police français qui travaille dans le quartier chaud tout en se faisant passer pour « Lord X », client d’Irma. Le film est paillard et pittoresque, plein de surprises, plus charmant et sexy que le réalisateur ne veut bien l’admettre. Sa déception est peut-être due à une infraction à son propre code : ne faites jamais parler des personnages étrangers dans un pays étranger avec l’accent américain. Note : Brigitte Bardot supplia qu’on lui confie le rôle d’Irma. Wilder tint à garder MacLaine, qui a rarement été aussi attirante. « Ça aurait dû rester une pièce » commente Wilder dédaigneusement. On ne le fera pas changer d’avis.

Irma la douce est une production aux couleurs tapageuses qui réunit à nouveau Jack Lemmon et Shirley MacLaine. (…) L’absurdité de la comédie humaine naît du triangle amoureux que forment Irma et ses « deux » amants. Malheureusement, l’intrigue s’étire pendant près de deux heures et demie. La dureté d’Irma la douce, qui rappelle celle de One, Two, Three, efface presque toute trace de la tendresse présente dans The Apartment (La Garçonnière). La scène touchante où Irma emmène pour la première fois Nestor chez elle est toutefois mémorable, et le film sera l’un des plus grands succès commerciaux de Wilder. Cependant, ce mélange de sordide et de tendresse produira des résultats plus intéressants dans le film suivant. [Billy Wilder, le cinéma de l’esprit 1906-2002 – Glenn Hopp – Ed. Taschen (2003)]

Irma la douce est un peu à The Seven Year Itch (Sept ans de réflexion) ce que Ariane est à Sabrina : une version « soft ». En fait, tout comme The Major and the Minor (Uniformes et jupon court), tout comme Ariane, ce film vaut surtout pour ce qu’il représente dans l’œuvre globale de Wilder sur le plan thématique essentiellement. On y retrouve, à travers Lord X., le thème du déguisement physique et, partant, celui du travestissement d’identité, par l’entremise d’un stratagème dont seul l’échec permet éventuellement, et c’est le cas dans ce film « rose », de parvenir à la finalité qu’il était censé obtenir. De même que Susan Applegate ou Ariane Chevasse n’obtiennent les faveurs de l’homme de leurs rêves qu’après avoir été révélées à lui sous leur vrai jour, Nestor Pitou le bien nommé n’obtient les faveurs d’Irma qu’après avoir dû abandonner son subterfuge de lord anglais.

En outre, c’est à nouveau le besoin d’argent, toujours lié à des considérations d’ordre affectif et sexuel, qui intervient comme catalyseur. C’est en effet lorsque Nestor ne peut plus subvenir (comme fort des Halles) aux coûteux besoins financiers de Lord X. – celui qui « achète » Irma – qu’il est contraint de faire disparaître son double, de se révéler enfin sous sa véritable identité et donc de gagner l’amour d’Irma pour lui-même et non pour de mirifiques « châteaux en Espagne » (ou plutôt en Angleterre). A cela se joint évidemment la motivation de la jalousie, thème spécifique du film, par lequel celui-ci rejoint The Seven Year Itch et son approche du comportement sociologique du mâle (américain ou français, peu importe, il est universel, en tout cas typique du monde occidental et de ses rapports sociaux).

Et même si la critique est ici adoucie, et souriante, l’inversion des cibles du comique de boulevard n’en est pas moins significative (le film est tiré d’une pièce française). Si ridicule il y a, il atteint non plus la prostituée mais bien le symbole de la distinction, le lord. A propos de la pièce, notons que Billy Wilder en a gommé l’aspect musical (la musique était signée Marguerite Monnot). Il estimait que les chansons étaient mauvaises et ne voulait pas empiéter sur le domaine de la comédie musicale qu’il ne considère pas comme le sien. [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]



« C’est l’histoire d’une fille qui, est née du mauvais côté de la barrière. Le film de Fellini que je préfère est le magnifique Nuits de Cabiria, avec sa femme Giulietta Masina qui était si bien. Irma la douce est ma manière de parler du même sujet, celui des prostituées, mais Cabiria était bien meilleur ». (Billy Wilder)

À l’origine du film, la comédie musicale d’Alexandre Breffort et Marguerite Monnot (pour la musique), d’après Les Harengs terribles d’Alexandre Breffort. Elle a été créée le 12 novembre 1956 au Théâtre Gramont avec Colette Renard, René Dupuy, Michel Roux et Pierre Tornade. 962 représentations eurent lieu. Deux ans plus tard, le spectacle s’installe à Londres, à partir du 17 juillet 1958, dans une mise en scène de Peter Brook avec Keith Mitchell, Elizabeth Seal et Clive Revill. Il y aura 1512 représentations avant que la comédie ne se joue à Broadway à partir du 29 septembre 1960, au Plymouth Theatre, pour 524 représentations.

Aidé, une fois de plus, du fidèle I. A. L. Diamond, Wilder modifie la pièce d’Alexandre Breffort dont il les chansons et choisit comme cadre es les Halles, au lieu du touristique Montmartre, voyant sans doute un rapport la crudité des viandes et les corps des prostituées. Mais qui sera Irma ? Wilder pense aussitôt à Marilyn Monroe qu’il aurait ainsi dirigée pour la troisième fois. Mais l’actrice doit tourner, dans Something’s Got to Give de George Cukor, son ultime film, inachevé. Elle meurt trois mois avant le tournage d’Irma la douce. « Cela lui aurait sauvé la vie » prétend Wilder, dont le choix se porte d’abord sur Elizabeth Taylor – qui est déjà lancée dans l’aventure de Cléopâtre – avant de se fixer sur Shirley MacLaine. Il regrette également la disparition de Charles Laughton, son interprète de Witness for the Prosecution (Témoin à charge), qui devait être Moustache, le gérant du café et le narrateur.






Les relations de Billy Wilder avec Shirley MacLaine sont moins chaleureuses, l’actrice reprochant à Wilder son amitié pour Jack Lemmon, à tel point que, selon elle, le film aurait dû s’appeler Nestor the Sweet. Tout en reconnaissant à un certain moment qu’il s’agit d’un de ses films préférés. À un autre moment elle avoue : « Je n’aime pas le film. Je déteste le moment où l’on coupe un morceau de viande. C’était vulgaire. Le film aurait dû être un musical. » Elle touche par ailleurs un cachet de plus de 350 000 $ plus 7,5 % des bénéfices.

Pourquoi fallait-il d’ailleurs couper les chansons ? Billy Wilder est très clair : « Tout simplement parce que je ne les trouvais pas bonnes. Je n’ai jamais eu envie de faire de musical parce que c’est le domaine de Kelly, Donen, Robbins, Minnelli. La gorge et les oreilles, ce n’est pas ma spécialité. Il y a de moins en moins de généralistes : ce qui ne veut pas dire que je fais toujours le même genre de films. Mais je sais très bien qu’il y a des catégories où je ne peux exceller. »

La rue Casanova, imaginée et construite par Alexandre Trauner, a demandé trois mois de construction, pour une somme de 350 000 $. Elle se composait de 48 immeubles de trois rues convergentes. C’est un décor d’une rareté, mais on peut se demander s’il suffit à lui seul à rendre l’atmosphère bien particulière des Halles avant qu’elles ne soient transférées à Rungis.






Billy Wilder a tourné à plusieurs reprises en décor réel en Europe : à Paris pour Ariane, en Angleterre pour The Private Life of Sherlock Holmes, et en Italie pour Avanti. À chaque fois, la couleur locale a été respectée et a contribué à la réussite du film. Ici, au contraire, le cinéaste choisit de tourner intégralement le film à Hollywood, avec de faux décors et une interprétation entièrement étrangère. Le résultat maladroit est sans doute le fruit d’une distorsion entre l’histoire, si typiquement française, et cette reconstitution en studio. [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

« Je n’aime pas les films qui sont dans une langue étrangère. Par exemple, je n’aime pas Irma la douce parce que Lemmon ne peut être un policier français. L’ensemble était trop américain pour être crédible. Je n’y croyais pas et personne d’ailleurs non plus. Le film a été un échec à Paris, en France. Mais il a été un succès ici. Ils l’ont aimé en Allemagne parce qu’ils ont cru qu’ils pouvaient mieux comprendre le Français ». (Billy Wilder)

BILLY WILDER
Après une brillante carrière de scénariste, Billy Wilder, sans nul doute le meilleur disciple de Lubitsch, affronta la mise en scène avec une maîtrise éblouissante. On lui doit, en effet, quelques-uns des films qui marqué plusieurs décennies.



L’histoire
Gardien de la paix à Paris, Nestor Pitou (Jack Lemmon) se montre particulièrement zélé dans les opérations de contrôle des rues chaudes de la capitale. Trop zélé. Un de ses supérieurs hiérarchiques est en effet ainsi compromis. Et voilà Nestor mis à pied… de grue ! Il devient le protecteur d’une des prostituées ainsi rencontrées, Irma (Shirley MacLaine), après l’avoir libérée de haute lutte de son souteneur, Hippolyte (Bruce Yarnell), terreur du quartier des Halles. Amoureux de la belle, il souffre de devoir la partager quotidiennement. Aussi imagine-t-il un stratagème. Il se déguise, se fait passer pour un riche lord anglais, et loue la compagnie exclusive d’Irma, contre royale rémunération. Voilà qui est coûteux, fort coûteux, et l’oblige, pour subvenir aux besoins du lord, à travailler le reste du temps comme fort des Halles. Le noble britannique est tellement convaincant que la jeune femme n’a plus qu’une idée en tête: partir avec lui et vivre comme une lady. De quoi rendre Nestor jaloux, maintenant prisonnier de son double, aux besoins duquel il ne peut d’ailleurs plus subvenir, trop épuisé. Il faut donc que le lord disparaisse! Ceci n’est pas non plus sans risque, et Nestor est évidemment accusé du « meurtre » ! Finalement tout s’arrange, Nestor se réconcilie avec Irma et l’épouse, en attendant un autre heureux événement.
Les extraits

PARIS VU PAR HOLLYWOOD
Dans le cinéma hollywoodien, Paris est, de loin, la ville étrangère la plus représentée. On peut estimer à près de huit cents le nombre de films américains tournés à Paris, ou qui y sont situés par la reconstitution en décors. Plusieurs films par an assurément, parfois jusqu’à dix ou quinze dans la saison. En 1930 par exemple, un journaliste de Ciné-Magazine s’étonne en croyant avoir repéré un genre en soi : « Jamais plus qu’aujourd’hui, dans toute l’histoire du film, il n’y a eu en Amérique un tel engouement pour les atmosphères françaises, surtout parisiennes.

ALEXANDRE TRAUNER
Superstar parmi les chefs décorateurs, Alexandre Trauner a collaboré avec les plus grands cinéastes d’Europe et d’Amérique, mais ce sont les fabuleux décors créés pour Marcel Carné et Billy Wilder qui l’ont fait entrer au panthéon du cinéma.

DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) – Billy Wilder (1944)
Billy Wilder choisit deux vedettes à contre-emploi. Barbara Stanwyck, l’héroïne volontaire et positive de tant de drames réalistes – et même de comédies – va incarner une tueuse, et Fred MacMurray, acteur sympathique et nonchalant par excellence, va se retrouver dans la peau d’un criminel.

THE LOST WEEKEND (Le Poison) – Billy Wilder (1945)
Avant ce film, le cinéma américain n’avait jamais tenté de véritable étude clinique de l’alcoolisme, généralement abordé de manière superficielle et anecdotique ou comme un élément du mélodrame social. C’était pourtant là un problème qui devait préoccuper un pays capable d’instaurer la prohibition… Même s’il a vieilli aujourd’hui, le film de Billy Wilder a le mérite d’une approche plus mûre et plus consciente de ce sujet scabreux pour le code moral hollywoodien. Écartant tout préjugé puritain, Wilder dépeint les alcooliques comme des malades qui doivent être entourés de soins vigilants et non traités comme des parias.

A FOREIGN AFFAIR (La Scandaleuse de Berlin) – Billy Wilder (1948)
Dans les premières images, des représentants du Congrès américain survolent le Berlin en ruine de l’après-guerre. L’un d’eux commente l’aide américaine aux Berlinois en disant : « Donner du pain à celui qui a faim, c’est de la démocratie. Mais le faire avec ostentation, c’est de l’impérialisme. » Jean Arthur, missionnée pour vérifier la moralité des troupes d’occupation, découvre avec horreur les magouilles et la fraternisation entre occupants et occupés. Marlene Dietrich joue une ex-nazie reconvertie en chanteuse opportuniste, avec des dialogues pleins de sous-entendus sexuels avec un officier américain. Le film est un mélange de comédie insolente et de gravité, avec des scènes de Berlin en ruines filmées en 1947.

SUNSET BOULEVARD (Boulevard du crépuscule) – Billy Wilder (1950)
Un homme flotte sur le ventre dans une piscine ; les policiers tentent maladroitement de repêcher le cadavre. Le début de Sunset Boulevard est l’un des plus déstabilisants et en même temps des plus brillants de l’histoire du cinéma. Joe Gillis (William Holden), un petit scénariste sans succès, y raconte comment sa rencontre avec l’ancienne star du muet Norma Desmond (Gloria Swanson) l’a conduit à sa perte.

THE SEVEN YEAR ITCH (Sept ans de réflexion) – Billy Wilder (1955)
Après avoir réalisé Sabrina en 1954, Billy Wilder enchaîne avec une commande de la compagnie Fox à laquelle Paramount l’a loué : The Seven year itch (Sept ans de réflexion), adaptation d’une pièce à succès de George Axelrod. Dans ce film , Marilyn Monroe incarne l’essence même de ce mélange unique de sexualité et d’innocence qui l’a caractérisée tout au long de sa carrière. La célébrité de ce film tient à son interprète et à la scène de la bouche de métro où sa robe se relève haut sur les cuisses.

WITNESS FOR THE PROSECUTION (Témoin à charge) – Billy Wilder (1957)
Avec Témoin à charge, Billy Wilder transforme le récit d’Agatha Christie en un modèle de film de prétoire faussement classique, porté par un Charles Laughton en vieux lion du barreau et une Marlene Dietrich savamment tenue en réserve. Entre un long prélude chez l’avocat, une intrigue recomposée en flash-back et un double rebond final que les producteurs suppliaient de ne pas divulguer, le cinéaste dynamite les conventions du genre. Un mélange de finesse, d’ironie et de coups de théâtre qui fait voler en éclats les perruques blanches du tribunal britannique.

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)
Dans Some Like It Hot, Billy Wilder orchestre une comédie aussi effervescente que subversive, où le burlesque flirte avec la critique sociale et où Marilyn Monroe, radieuse et fragile, trouve l’un de ses rôles les plus mémorables. Derrière les travestissements et les poursuites mafieuses, le film dévoile une modernité insolente, bousculant les normes de genre et les conventions hollywoodiennes de son époque. Une œuvre qui, plus de soixante ans après sa sortie, continue de pétiller avec une insolence intacte.
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Catégories :Le Film étranger

