Charles Laughton : cruel et raffiné

Inoubliable Henri VIII, Docteur Moreau ou capitaine Bligh, Charles Laughton est à jamais associé aux plus grands chefs-d’ œuvre du cinéma anglo-saxon. Avec un physique et des moyens bien différents, il fut une vedette aussi populaire et adulée que Gary Cooper ou Clark Gable.

Charles Laughton naquit à Scarborough en 1899. Ayant toujours rêvé de devenir acteur, il parvint, non sans mal, à briser l’obstination de ses parents qui ambitionnaient de le voir reprendre leur affaire d’hôtellerie. Après avoir suivi durant quelques mois les cours de l’Académie royale d’art dramatique, il débuta au théâtre et décrocha quelques petits rôles au cinéma. C’est dans les studios qu’il rencontra Elsa Lanchester, qui allait devenir sa femme en 1929. La même année, il tourna son premier long métrage, Piccadilly (réalisé par E.A. Dupont), où il interprétait un personnage assez peu sympathique de noctambule invétéré. Il fut ensuite engagé dans trois productions anglaises. Puis il partit en tournée en Amérique avec la pièce « Payment Deferred ». Salué par la critique comme un grand acteur de composition, il attira l’attention de Hollywood. C’est ainsi qu’il signa un contrat avec la Paramount pour interpréter le rôle d’un commandant de sous-marin dans un film reposant sur l’éternel triangle des drames bourgeois, The Devil and the Deep (1932), une sombre histoire d’amour et de haine. Son personnage, cynique et despotique, annonçait déjà les nombreux rôles de la carrière de l’acteur.
Avant la sortie de ce film, la Paramount « prêta » l’acteur à Universal pour Une Soirée étrange (The Old Dark House), d’après un roman de J.B. Priestley ; Laughton y jouait un industriel de Manchester (avec un accent du Nord très prononcé) dominé par un complexe d’infériorité et obsédé par le souvenir de sa femme morte.

Empereurs et rois

L’année 1932 allait être, pour Laughton, celle du départ d’une carrière éblouissante : sa saisissante interprétation de Néron dans Le Signe de la croix (The Sign of the Cross) l’imposa d’emblée au niveau international, malgré ses démêlés avec Cecil B. DeMille , le réalisateur du film, qui concevait le rôle d’une façon toute différente. Il reprochait à Laughton de ne pas prendre le personnage au sérieux ; l’acteur se justifia en déclarant que le caractère même de Néron, histrion puéril, sot et plein de vices, avait commandé son jeu. Il confia également au critique Patrick Murphy : « Cecil B. DeMille imaginait Néron comme une personnalité forte, un dominateur. Je le voyais d’une manière absolument opposée : un homme dont le raffinement ne faisait que rendre plus odieuse l’horreur des orgies organisées en son honneur. »
Les personnages de souverains historiques ou littéraires ont toujours offert un vaste champ d’action aux acteurs. Emil Jannings, par exemple, obtint de fortes compositions avec ceux de Néron dans le Quo Vadis ? italo-allemand de 1923 et d’Henri VIII dans le Anne Boleyn (Anna Boleyn, 1920) de Lubitsch. Charles Laughton allait se voir attribuer un Oscar pour La Vie privée d ‘Henri VIII (The Private Life of Henry VIII, 1933), sous la direction d’Alexander Korda. Son interprétation impressionna tant les spectateurs que ce roi est devenu depuis, du moins pour le plus large public, le symbole même du libertin polygame et vulgaire. A jamais peut-être l’imaginerons-nous sous les traits de Laughton déchiquetant un poulet tout en hurlant : «A bas les bonnes manières, l’étiquette et le savoir-vivre! »
Il est impossible de juger de la performance de l’acteur dans son troisième rôle de souverain : I, Claudius (1937) – où il devait être dirigé par Josef von Sternberg – resta en effet inachevé. Il semble en tout cas qu’il fut torturé par l’anxiété lors de ce tournage, une anxiété qui deviendra un véritable martyre chaque fois qu’il lui faudra aborder un nouveau rôle.

Les personnages de « méchant»

Avec intelligence, Charles Laughton utilisa admirablement son aspect physique, lourd et gauche, pour concevoir ses rôles de « méchant». Alors que ce type de personnage revenait souvent à des acteurs plutôt secs comme Basil Rathbone, Joseph Schildkraut, Henry Daniell ou Raymond Massey, Laughton joua délibérément de sa corpulence pour composer des personnages tyranniques et d’impitoyables génies du mal tel le sombre et glacial Barrett de Miss Barrett (The Barrets of Wimpole Street, 1934). Ce père despotique de l’ère victorienne resta le type même de la rigueur anglaise de cette époque jusqu’à ce que John Gilgud en donnât une interprétation plus subtile dans le remake de 1957.
Laughton écrasait littéralement ses personnages, si bien d’ailleurs qu’il suscitait quelques critiques. Certains lui reprochaient même d’avoir peu de moyens expressifs ou bien, carrément, d’être très mauvais. Curieuse appréciation à l’égard d’un acteur qui a su, avec un égal bonheur, jouer le drame et la comédie.
Il donna une nouvelle preuve de son habilité à incarner des figures tyranniques en composant le féroce capitaine Bligh dans Mutiny on the Bounty (Les Révoltés du Bounty, Frank Lloyd, 1935). Trevor Howard, dans le remake du film tourné en 1962, donna un caractère très différent au personnage en le durcissant encore ; le Bligh de Laughton est plus nuancé, plus riche : il en fait un sadique certes, mais aussi un solitaire capable de finesse selon les circonstances et les personnes qu’il rencontre.

Une solide renommée

Au sommet de sa carrière hollywoodienne, Laughton revint en Grande-Bretagne, désormais libre de choisir ses films. Parmi ceux-ci, on notera le raffiné Rembrandt (1936), dirigé par Korda, qui se rapprochait en quelque sorte de L’Admirable Mr. Ruggles (Ruggles of Red Gap), tourné en 1935 à Hollywood par Leo MacCarey, où il interprétait le personnage classique de l’aristocrate anglais débarquant au fin fond de l’Ouest sauvage. Sur le plan cinématographique, ces années furent, malgré les doutes et les angoisses de Laughton, les meilleures de sa carrière.
Vers la fin des années 30, Laughton fut chemineau dans Sidewalks of London (Vedettes du pavé, St. Martin’s Lane, 1938) et méchant hobereau dans Jamaica Inn (La Taverne de la Jamaïque, 1939), un film en costumes d’Alfred Hitchcock, coproduit par Laughton et Erich Pommer pour la Mayflower Pictures.
De retour aux États-Unis, Laughton donna une magistrale interprétation du célèbre bossu dans The Hunchback of Notre Dame (Quasimodo, William Dieterle, 1939). Il joua ensuite avec beaucoup d’entrain le grand-père facétieux de It Started with Eve (Eve a commencé, Henry Koster, 1941), l’amusant chef cl’ orchestre de Tales of Manhattan (Six Destins, Julien Duvivier, 1942), l’enseignant timide qui se bat pour sa patrie dans This Land Is Mine (Vivre libre, 1943), le mari maltraité du Suspect (The Suspect, Robert Siodmak, 1944), un commissaire Maigret tout à fait nouveau dans L ‘Homme de la tour Eiffel (Burgess Meredith, 1949), le cordonnier ivrogne Salford dans Hobson’s Choice (Chaussure à son pied, David Lean, 1954) – son dernier film tourné en Angleterre – , un avocat célèbre dans Witness for the Prosecution (Témoin à charge, Billy Wilder, 1957) et enfin un vieux sénateur du Sud dans Advise and Consent (Tempête à Washington, Otto Preminger, 1962), par lequel il conclut sa carrière, une carrière qui contient peu de scories si l’on veut bien oublier un absurde Capitaine Kidd (Rowland V. Lee, 1945) ou, pire encore, Abbott et Costello rencontrent le capitaine Kidd (Charles Lamont, 1952).
Dans Witness for the Prosecution (1958) de Billy Wilder vaut à sa femme Elsa Lanchester et à lui-même des nominations aux Oscars. Il abandonne un temps les studios pour remonter sur les planches où il joue avec de jeunes acteurs encore inconnus, Albert Finney et Vanessa Redgrave. Dans Spartacus (1960), sa composition de Gracchus aux côtés de Laurence Olivier et de Peter Ustinov est un des éléments majeur de l’oeuvre de Stanley Kubrick
En 1955, passant derrière la caméra, il dirigea d’une main sûre La Nuit du chasseur (Night of the Hunter), une sorte de chef-d’œuvre qui surprit les critiques et le public par son originalité.
Paradoxalement, c’était précisément l’antipathie et la haine que suscitaient les héros qu’il incarnait qui contribuèrent à la popularité de Laughton. Le public haïssait ses personnages mais il sentait qu’à travers eux, Laughton exprimait le drame de l’homme qui n’éprouve qu’aversion pour lui-même.
Charles Laughton était capable de rendre à l’écran les faiblesses les plus intimes et les plus secrètes du meilleur et du pire des hommes. Personne mieux que lui n’a su conférer épaisseur et humanité aux personnages les plus noirs et les plus négatifs.

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