Les Réalisateurs

CHRISTIAN-JAQUE : L’ÉLÉGANCE EN MOUVEMENT

Il y a des cinéastes dont le nom semble flotter dans la mémoire collective comme une silhouette familière, discrète mais persistante. Christian‑Jaque est de ceux‑là. Artisan du romanesque, maître du cinéma populaire français, il a traversé près d’un demi‑siècle de création avec une constance tranquille, presque déconcertante. Aujourd’hui, alors que l’on redécouvre les grandes figures du patrimoine, son œuvre retrouve une lumière qui lui va bien : diffuse, chaleureuse, fidèle.

Un homme venu de l’image : Avant d’être réalisateur, Christian‑Jaque est un œil. Formé aux arts décoratifs, il entre dans le cinéma par le décor puis la photographie. Cette origine n’est pas anecdotique : elle irrigue toute sa mise en scène. Dans L’Assassinat du Père Noël (1941), l’un de ses premiers grands succès, chaque cadre semble pensé comme une illustration vivante, où la neige, les ombres et les visages composent une atmosphère presque picturale. On y sent déjà cette attention au détail, cette manière de faire parler les espaces.

Le conteur des années d’après‑guerre : Lorsque la France sort de la guerre, le public réclame des histoires qui redonnent souffle et panache. Christian‑Jaque répond à cette attente avec une précision presque instinctive. Boule de Suif (1945), adaptation de Maupassant, révèle son goût pour les récits choraux et les personnages contrastés. Mais c’est Fanfan la Tulipe (1952) qui le fait entrer dans la légende. Gérard Philipe y bondit comme un funambule, et derrière lui, c’est tout un pays qui retrouve le goût du mouvement, de la légèreté, de l’ironie vive. La Palme d’or vient couronner ce triomphe, mais Christian‑Jaque, lui, reste égal à lui‑même : discret, concentré, fidèle à son idée du cinéma. Dans la foulée, il enchaîne les succès : Lucrèce Borgia (1953), où Martine Carol déploie une sensualité tragique ; Madame du Barry (1954), fresque historique flamboyante ; Nana (1955), adaptation ambitieuse de Zola ; Les Bonnes Causes (1960), un drame judiciaire intense ; La Tulipe noire (1964), avec un Alain Delon double et virevoltant. Chaque film témoigne d’un même plaisir du récit, d’un même sens du rythme, d’une même élégance.

Un directeur d’acteurs attentif : Christian‑Jaque n’a jamais cherché à imposer un style écrasant. Il préfère créer un écrin où les acteurs peuvent briller. Gérard Philipe, Danielle Darrieux, Micheline Presle, Bourvil, Fernandel, Alain Delon, Martine Carol — qu’il épousera — trouvent sous sa direction un espace de jeu rare, où la grâce peut surgir sans effort apparent. Dans Adorables créatures (1952), par exemple, il orchestre un ballet de comédiennes avec une précision qui révèle autant son sens du rythme que son affection pour ses interprètes. Parmi ses œuvres, Un Revenant (1946) se distingue par son atmosphère mélancolique et sa complexité narrative. Ce drame met en scène le retour à Lyon de Jean-Jacques Sauvage, un directeur de troupe de ballet, confronté à un passé douloureux et à des intrigues familiales. Le film, porté par Louis Jouvet, explore avec finesse les thèmes de la vengeance, de la trahison et de la rédemption, tout en offrant une satire subtile de la bourgeoisie lyonnaise.

L’art du populaire noble : On a parfois voulu opposer Christian‑Jaque aux « auteurs » célébrés par la critique. C’est oublier que son cinéma, s’il vise le grand public, n’a jamais été un cinéma facile. Il y a chez lui une rigueur presque classique, une manière de faire avancer un récit avec une fluidité qui semble naturelle mais repose sur une mécanique parfaitement maîtrisée. Dans Les Pirates du rail (1938) ou Les Disparus de SaintAgil (1938), cette maîtrise est déjà là : tension, humour, atmosphère, tout s’enchaîne avec une précision qui n’appartient qu’à lui. Et puis, il y a cette tendresse. Une tendresse pour les fanfarons, les aventuriers, les courtisanes, les rêveurs. Une tendresse qui traverse les époques et donne à ses films une chaleur immédiatement reconnaissable.

Un monde qui change, un cinéaste qui s’adapte : Lorsque la Nouvelle Vague bouscule les codes, Christian‑Jaque ne cherche pas à rivaliser. Il sait que son cinéma appartient à une autre tradition. Plutôt que de s’obstiner, il se tourne vers la télévision, où il retrouve le goût du feuilleton historique, du récit ample, du romanesque assumé. Il signe notamment Les Chevaliers du ciel (1967) ou Les Aventures de Michel Strogoff (1975), preuve que son sens du spectacle trouve encore à s’exprimer dans de nouveaux formats.

CHRISTIAN-JAQUE

Aujourd’hui, alors que les restaurations et les rétrospectives redonnent vie à son œuvre, Christian‑Jaque apparaît comme un maillon essentiel de la grande chaîne du cinéma français. Il n’a jamais revendiqué le statut d’auteur, mais il a façonné l’imaginaire de millions de spectateurs. Il n’a jamais cherché la rupture, mais il a su maintenir vivante une tradition du récit, du panache, de l’élégance. Son cinéma, loin d’être un vestige, ressemble à une promesse : celle que le plaisir du récit, lorsqu’il est porté avec sincérité et précision, traverse les décennies sans perdre sa force.


L’ASSASSINAT DU PÈRE NOËL – Christian-Jaque (1941)
Dans un village savoyard enneigé, la découverte du meurtre d’un père Noël bouleverse la communauté et donne lieu à une enquête teintée de poésie, de mystère et de tendresse. Premier film français réalisé sous l’Occupation pour Continental, L’Assassinat du Père Noël s’appuie sur des personnages attachants et une atmosphère envoûtante pour offrir une réflexion subtile sur la France de l’époque, entre rêve, espoir et allégorie.

UN REVENANT – Christian-Jaque (1946)
Ce revenant qui, la quarantaine franchie, continue à hanter la mémoire, comment le conjurer ? Spectre à malices, il se drape dans un suaire aux changeantes couleurs. On croit le saisir et, léger, il s’esquive. Il ébouriffe, fait des pieds de nez, tire la langue. Au claquement des répliques, son drame bourgeois vire au vaudeville. Le vinaigre de la satire assaisonne la sauce policière. La comédie fuse dans le crépitement des mots d’auteur. Les comédiens rompus à ces brillants exercices triomphent dans la virtuosité.


[la IVe République et ses films] LA QUALITÉ – CALVACADES ET PÉTARADES (5/10)
Christian-Jaque traverse les studios en s’amusant, raillant plutôt que meurtrissant, avec des dialogues de Jeanson qui piquent aux bons endroits. Les compagnons pincés de Boule de suif (1945) et les bourgeois lyonnais d’Un Revenant (1946) en prennent pour leur grade, révélant des amours défuntes et des crimes étouffés sous un ciel de suie.



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