En 1936, le cinéma français traverse une période paradoxale : d’un côté, une industrie fragilisée par la concurrence hollywoodienne et les tensions politiques de l’époque ; de l’autre, une créativité foisonnante qui voit éclore des comédies musicales, des drames poétiques et des films sociaux. C’est dans ce contexte que Jean Boyer, artisan prolifique du cinéma populaire, signe l’un de ses films les plus emblématiques, porté par une Danielle Darrieux de dix-neuf ans, déjà éclatante, et par Henri Garat, vedette masculine des années 1930.

L’intrigue repose sur un ressort typique de la comédie française de l’époque : la confrontation entre une jeune femme issue de la bonne société et un homme au charme trouble, un « mauvais garçon » dont la réputation sulfureuse n’empêche pas l’irrésistible séduction. Ainsi, Jacqueline Serval, jeune avocate brillante et farouchement indépendante, refuse l’idée du mariage. Cette posture, audacieuse pour l’époque, inscrit d’emblée le film dans une dynamique de modernité féminine, même si celle-ci sera progressivement réorientée vers un dénouement plus traditionnel. Lorsque son père lui confie la défense de Pierre Meynard, escroc sympathique et charmeur invétéré, Jacqueline se retrouve entraînée dans une relation ambiguë où la rigueur professionnelle se mêle à une attirance croissante. Le film joue alors sur une tension constante entre émancipation et romantisme, entre désir d’autonomie et retour à l’ordre amoureux. Cette oscillation, typique du cinéma français de l’entre-deux-guerres, reflète les contradictions d’une société en mutation.

Si Un Mauvais garçon demeure aujourd’hui encore un film attachant, c’est en grande partie grâce à la présence de Danielle Darrieux, qui y impose déjà ce mélange unique de fraîcheur, de vivacité et d’élégance qui fera d’elle l’une des plus grandes actrices françaises du XXᵉ siècle. Sa Jacqueline est à la fois espiègle et déterminée, moderne sans être provocatrice, et son jeu, d’une spontanéité rare, donne au film une énergie qui dépasse largement les conventions du scénario. Face à elle, Henri Garat, star des comédies musicales françaises, apporte son charme nonchalant et sa voix chaleureuse. Leur duo fonctionne d’autant mieux que leurs registres se complètent, Darrieux incarne la jeunesse en mouvement et Garat la séduction déjà installée.

Jean Boyer n’est pas un réalisateur au sens où l’entendront plus tard les théoriciens de la Nouvelle Vague, mais il est un maître du rythme, un directeur d’acteurs précis et un conteur efficace. Sa mise en scène, sans ostentation, privilégie la fluidité et la clarté. Les décors, élégants sans être luxueux, participent à cette atmosphère de comédie sentimentale où tout semble simple, naturel, presque évident. Le film bénéficie également du savoir-faire des équipes techniques franco-allemandes de l’époque, ce qui lui confère une photographie soignée, typique des productions tournées dans les studios de Joinville ou de Billancourt.

Le film apparait comme un reflet sensible de la France des années 1930, où l’émancipation féminine, les contradictions sociales et la légèreté musicale cohabitent. Cette dimension historique prépare naturellement la conclusion, qui souligne que Un Mauvais garçon mérite d’être revu précisément pour cette grâce fragile : la jeunesse de Darrieux, la douceur nostalgique de la mise en scène et le charme simple du cinéma populaire d’alors composent une œuvre modeste mais profondément attachante.
L’extrait
Comme souvent chez Jean Boyer, la musique occupe une place centrale. La chanson « C’est un mauvais garçon », interprétée par Garat, devient rapidement un succès populaire, au point de survivre au film lui-même. Elle incarne parfaitement l’esprit de l’époque : un mélange de gouaille parisienne, de romantisme désinvolte et de mélancolie légère.
HENRI GARAT
Henri Garat, né en 1902 à Paris dans une famille d’artistes, connaît une jeunesse modeste durant laquelle il enchaîne les petits emplois avant d’entrer au conservatoire de Bruxelles. Après avoir fait ses débuts comme boy au Casino de Paris puis figurant au Moulin Rouge, il se fait remarquer en 1926 en remplaçant Maurice Chevalier dans Ça, c’est Paris. Lorsque le cinéma parlant apparaît, il saisit cette opportunité et s’impose rapidement grâce aux versions françaises des films de la UFA. Il devient célèbre en 1930 avec Le Chemin du paradis, où il chante Avoir un bon copain, puis confirme son succès dans Le Congrès s’amuse. Dès lors, il incarne le jeune premier idéal dans plusieurs opérettes filmées, ce qui lui vaut un contrat à Hollywood et un tournage aux côtés de Janet Gaynor. De retour en France, il triomphe encore avec Un Mauvais garçon en 1936. Cependant, à partir de la fin des années 1930, son existence bascule. Son train de vie extravagant, ses addictions et ses échecs professionnels le ruinent progressivement. Malgré quelques tentatives de reconversion — restaurant, magasin de jouets — il sombre dans la dépression et part en Suisse en 1944 pour une cure de désintoxication. Par la suite, il mène une carrière errante entre l’Angleterre, les États-Unis, l’Algérie et la Côte d’Azur, multipliant les engagements sans jamais retrouver sa gloire passée. Après un ultime tour de chant en 1953, il se retire définitivement et meurt à Hyères en 1959, entouré de sa quatrième épouse et de leur fils.


FRIC-FRAC – Maurice Lehmann – Claude Autant-Lara (1939
Marcel, un employé de bijouterie naïf et amoureux fournit sans le savoir de précieuses informations à un couple de malfaiteurs, Loulou et Jo, qui préparent un casse. Voilà un film typique de ces adaptations de pièces de théâtre qui furent légion dans les années 1930 et laissaient la part belle aux acteurs. Le scénario, bien mince, est sublimé par le trio magique des interprètes. Les comédiens prononcent des dialogues savoureux qui mêlent parler populaire et langage plus châtié.


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Catégories :Le Film français

