Le Film français

LEUR DERNIÈRE NUIT – Georges Lacombe (1953)

Pour leurs retrouvailles après le succès de La Nuit est mon royaume, Gabin et le réalisateur Georges Lacombe font le pari de mêler mélodrame et film policier. Face à Madeleine Robinson, le comédien y renoue avec son registre d’avant-guerre.

LEUR DERNIÈRE NUIT – Georges Lacombe (1953) avec Jean Gabin, Madeleine Robinson, Robert Dalban, Jean-Jacques Delbo, Suzanne Dantès, Michel Barbey, Gaby Basset, Paul Bonifas

Leur dernière nuit sort sur les écrans en octobre 1953. Un détail qui, rétrospectivement, a son Importance, car Gabin est au même moment en plein tournage de Touchez pas au grisbi – un film dont on sait l’importance dans la « seconde » carrière de l’acteur. Or le héros de Leur dernière nuit annonce, par bien des points, le caïd campé quelques mois plus tard dans le polar de Becker. On découvre ici un chef de gang plein de sang-froid et d’autorité, dans la vie duquel il n’y a guère de place pour l’amour. Bref, le type de personnage que le comédien va bientôt affectionner, et qui lui vaudra de nombreux succès… Cependant, si Gabin entame dans Leur dernière nuit la construction d’un nouveau mythe, il semble également y renouer – mais pour la dernière fois – avec celui qui a fait sa gloire. Par sa relation avec le personnage de Madeleine, l’acteur rappelle en effet l’amoureux tragique incarné, entre autres, dans Quai des brumes. Leur dernière nuit multiplie d’ailleurs les références au film de Carné : outre l’intrigue qui en est parfois proche, on « reconnait » ici le béret porté en 1938 par Michèle Morgan, et même le petit chien croisé par Gabin. Quant à la scène où ce dernier fulmine contre les bateaux et les rêves d’évasion, elle renvoie clairement au romanesque des films tournés par l’acteur dans les années 30. Mais cette fois, c’est pour en dénoncer l’irréalisme : comme si, tout en endossant le costume de truand qui va désormais être le sien, Gabin faisait ici des adieux définitifs à ses rôles de jeunesse… [Collection Gabin – Eric Quéméré – mars 2006]

LEUR DERNIÈRE NUIT – Georges Lacombe (1953) avec Jean Gabin, Madeleine Robinson, Robert Dalban, Jean-Jacques Delbo, Suzanne Dantès, Michel Barbey, Gaby Basset, Paul Bonifas

Madeleine Marsan, une jeune fille très comme il faut, se présente un soir à la pension de famille « Au duc d’Aumale ». S’installant à Paris, elle est à la recherche d’un poste de professeur d’anglais. Mademoiselle Mercier, la directrice de la pension, lui suggère d’en toucher un mot a Monsieur Ruffin qui, du fait de son métier de bibliothécaire, est en contact avec le monde enseignant. Madeleine fait donc la connaissance de cet étrange pensionnaire, dont elle découvrira bientôt le secret… L’intrigue de Leur dernière nuit est inspirée d’une histoire de Jacques Constant, scénariste qui préfère apparaître au générique de ses films sous le simple nom de Constant. Mais ce n’est pas lui qui, à la fin de l’année 1952, se voit chargé d’adapter son œuvre pour l’écran : le réalisateur Georges Lacombe choisit en effet de collaborer avec Jacques Celhay. A l’époque, celui-ci ne compte à son actif que le scénario de Scandale aux Champs-Elysées, polar sorti en 1949, et il se contentera par la suite de signer une demi-douzaine de scripts jusqu’en 1971. Georges Lacombe, qui vient tout juste de terminer le tournage de L’Appel du destin, film dans lequel il a dirigé Jean Marais, rejoint bientôt Jacques Celhay pour travailler au scénario de son nouveau projet. [Collection Gabin – Eric Quéméré – mars 2006]

LEUR DERNIÈRE NUIT – Georges Lacombe (1953) avec Jean Gabin, Madeleine Robinson, Robert Dalban, Jean-Jacques Delbo, Suzanne Dantès, Michel Barbey, Gaby Basset, Paul Bonifas

De son côté, Gabin s’avère d’autant plus désireux de jouer dans Leur dernière nuit que Constant lui a déjà porté chance en signant, en 1937, le scénario de Pépé le Moko. L’amitié liant Gabin et Lacombe amène en outre le comédien à prendre une part active au casting du film. Pour incarner la mystérieuse Madeleine, leur choix se porte bientôt sur Madeleine Robinson, comédienne en vogue qui s’est vue décerner récemment une Victoire du cinéma français (l’ancêtre des Césars). Mais Gabin l’apprécie surtout pour avoir joué avec elle dans la pièce d’Henri Bernstein, La Soif : durant toute une année, il a pu mesurer sur scène l’étendue du talent de la jeune femme. Pour interpréter l’inspecteur Dupré, qui va harceler le personnage de Madeleine, Lacombe fait appel à Robert Dalban qui se trouve être à la fois un ami de Gabin, et l’ex-mari de Madeleine Robinson. Sans doute pour faire bonne mesure, le rôle de la prostituée qui surnomme ses clients « mon lapin » sera offert à Gaby Basset, qui n’est autre que la première femme de Gabin… [Collection Gabin – Eric Quéméré – mars 2006]

LEUR DERNIÈRE NUIT – Georges Lacombe (1953) avec Jean Gabin, Madeleine Robinson, Robert Dalban, Jean-Jacques Delbo, Suzanne Dantès, Michel Barbey, Gaby Basset, Paul Bonifas

Du côté de l’équipe technique, Georges Lacombe assure ses arrières en engageant une équipe chevronnée, et notamment le chef-opérateur Philippe Agostini. Avec lui, le réalisateur peut être certain que ses vedettes aborderont le tournage en toute confiance : Agostini a déjà éclairé Gabin dans Le Jour se lève, La Nuit est mon royaume et Le Plaisir ; et Madeleine Robinson dans Le Mioche, Tempête sur l’Asie, et Douce… Philippe Agostini est en outre considéré comme le meilleur directeur photo de sa génération, grâce aux images très soignées qu’il a livrées dans des films comme Les Dames du Bois de Boulogne, de Robert Bresson, ou Les Portes de la nuit, de Marcel Carné. Quant aux décors de Leur dernière nuit, ils sont confiés à Léon Barsacq, autre « pointure » de la profession, qui va construire aux studios de Boulogne des intérieurs plus vrais que nature pour la pension « Au duc d’Aumale », ou pour le bistrot populaire du canal de l’Ourcq. Mais on n’en attendait pas moins du chef-décorateur des Enfants du paradis[Collection Gabin – Eric Quéméré – mars 2006]

LEUR DERNIÈRE NUIT – Georges Lacombe (1953) avec Jean Gabin, Madeleine Robinson, Robert Dalban, Jean-Jacques Delbo, Suzanne Dantès, Michel Barbey, Gaby Basset, Paul Bonifas

Entamé le 15 janvier 1953, le tournage de Leur dernière nuit s’achève le 19 mars dans une ambiance bon enfant. Autour de ses acteurs principaux, Georges Lacombe a pris soin de réunir des seconds rôles savoureux : Suzanne Dantès incarne ainsi, avec toute la volubilité requise, la directrice de la pension, tandis que Jean-Jacques Delbo campe un coiffeur des plus antipathiques. Et l’on s’amuse à reconnaître, dans le rôle fugitif d’une concierge typiquement parisienne, la sémillante Jackie Rollin, mieux connue depuis sous son nom d’épouse : Sardou. Si le film, sorti en salles le 23 octobre 1953, ne rencontre pas le succès escompté, il n’en fait pas moins partie des films les plus marquants tournés par Gabin en ce début des années 50. [Collection Gabin – Eric Quéméré – mars 2006]

LEUR DERNIÈRE NUIT – Georges Lacombe (1953) avec Jean Gabin, Madeleine Robinson, Robert Dalban, Jean-Jacques Delbo, Suzanne Dantès, Michel Barbey, Gaby Basset, Paul Bonifas

Dans ce polar urbain un brin mélo, Georges Lacombe reprend la plupart des dominantes de la carrière de son interprète, le monde des mariniers – le personnage tente de fuir à bord d’une péniche -, un amour impossible et un homme en fuite. Seule entorse à son image, il porte une moustache. Durant le tournage, il retrouve quelques potes, dont Robert Dalban en flic obstiné à sa perte et Michel Barbey, retrouvé sur Le Cas du docteur Laurent, Le Tatoué et La Horse. Sur le plateau voisin, alors que le réalisateur Gilles Grangier tourne une scène de son film Les Jeunes Mariés avec François Périer, un machiniste lui annonce la visite de Gabin : « « Il ne veut pas entrer sur le plateau, pour ne pas te déranger, mais il aimerait te parler. » Je vais le voir, il me dit : « J’ai été appelé par les films Sirius, des amis à vous. Ils veulent que je fasse un film pour eux, et ils m’ont proposé trois noms de metteurs en scène. l’ai choisi le vôtre. J’espère que ça ira plu loin » », raconte Grangier. Le film en question s’appelle La Vierge du Rhin, cet échange marque le début d’une indéfectible amitié entre les deux hommes, ils partageront le même sens de la rigolade, la passion des bons repas et des bons mots entre argot, verlan et, bientôt, la langue d’Audiard. [Jean Gabin inconnu – Jean-Jacques Jelot-Bkanc – Ed. Flammarion (2014)]

LEUR DERNIÈRE NUIT – Georges Lacombe (1953) avec Jean Gabin, Madeleine Robinson, Robert Dalban, Jean-Jacques Delbo, Suzanne Dantès, Michel Barbey, Gaby Basset, Paul Bonifas
L’histoire

Après avoir fui Limoges et un mari drogué, Madeleine Marsan (Madeleine Robinson) arrive à Paris où elle trouve refuge dans une pension de famille à Montmartre; son compagnon de table, le directeur de la bibliothèque municipale Pierre Ruffin (Jean Gabin) cache lui aussi un secret : ancien médecin gynécologue bordelais sali par le scandale d’un avortement, il a fui Bordeaux, et est devenu chef de bande à Paris sous le nom de M. Fernand. Devant son désarroi, il apporte soutien et réconfort à la jeune femme qui, découvrant ses coupables activités, tentera en vain de le sauver de la police qui rabat sous ses yeux.

Marie-Louise Basset naît le 29 mars 1902 à Varenne-Saint-Sauveur. Elle apprend très jeune le métier de couturière, qui est déjà celui de sa mère, mais le monde du music-hall l’attire bien davantage. Au point de prétendre un jour savoir danser, afin de pouvoir remplacer une « girl » de La Cigale : la jeune fille termine son premier numéro par une chute malencontreuse, mais le public est tellement hilare qu’on l’engage alors pour réitérer cet « accident » tous les soirs ! Dans le monde du café-concert, celle qui a troqué son prénom de naissance pour Gaby croise la route d’un débutant nommé Jean Gabin. C’est le coup de foudre, suivi d’un mariage en 1925. Ils divorcent cinq ans plus tard, mais restent amis. Le couple partage même en 1931 l’affiche du premier « vrai » film de Gabin, Chacun sa chance (photo ci-contre). Car Gaby a entamé entre-temps une carrière au cinéma : elle sera ainsi la vedette de nombreux films, dont Le Tombeau hindou et Le Chasseur de chez Maxim’s. Mais après la guerre, les offres se font plus rares. Gabin fait alors en sorte de faire engager Gaby dans plusieurs de ses films, dont Touchez pas au grisbi  et Le Rouge est mis. L’actrice s’est éteinte en octobre 2001 à Neuilly.
Formé à l’école Louis-Lumière, alors située rue de Vaugirard, Philippe Agostini débute comme assistant des chefs opérateurs Georges Périnal et Armand Thirard. Dans les années 1930, il commence une fructueuse carrière de directeur de la photographie, travaillant avec des réalisateurs aux styles variés comme Robert Bresson, Marcel Carné, Max Ophüls, Claude Autant-Lara, Jean Grémillon, Yves Allégret, Jules Dassin ou encore Julien Duvivier. Sa carrière de réalisateur fut en revanche beaucoup moins remarquée.
Fiche technique du film

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