Ride the Pink Horsei fut soutenu par André Bazin qui en vantait la fraîcheur et la poésie et qu’il décrivait comme une « subtile imitation du genre » (le thriller) « que l’auteur contraint à révéler ses rouages les plus secrets ». Dès la séquence d’ouverture, remarquablement filmée en plans très longs, Robert Montgomery crée un climat étrange, somnambulique entièrement fondé sur l’attente et la frustration aussi bien chez les personnages que dans la construction dramatique. Le romancier James Agee louait ce moment qu’il jugeait pratiquement révolutionnaire, pour une production hollywoodienne, où Montgomery invite à dîner dans un grand hôtel la jeune Mexicaine jouée par Wanda Hendrix : « Les réactions des dîneurs, des garçons sont montrées avec simplicité, justesse et courage », tout en regrettant que Montgomery n’aille pas plus loin. II est vrai qu’avec de telles ambitions on peut regretter le choix (et surtout la convention) de Thomas Gomez des décors de studio, l’interprétation stéréotypée perpétuant un grand nombre de clichés hollywoodiens dans le traitement des minorités, mais le film veut se démarquer par rapport à une problématique réaliste, ou plutôt par rapport à sa conception codifiée inhérente à un genre bien précis. La où on attend l’action, Montgomery met l’accent sur l’émotion et nous finissons par tout ressentir à travers les yeux du personnage principal. Peu importe alors qu’on ne connaisse pas la nature des trafics effectués par le personnage que Montgomery vient de faire chanter (très bien joué par Fred Clark, originale idée de distribution). Il s’agit moins d’un manque d’audace que d’une démarche dramatique oblique. [Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon – 50 ans de cinéma américain – Omnibus – Ed. Nathan (1995)]



L’histoire
Un ancien GI, connu sous le nom de Gagin (Robert Montgomery), arrive dans une petite ville du Nouveau Mexique pendant la fête annuelle. Gagin a l’intention de faire chanter un truand, Frank Hugo (Fred Clark). Attendant Hugo à l’hôtel, Gagin est abordé par un agent du F.B.I., Bill Retz (Art Smith). Soupçonnant que Gagin doit avoir des preuves pouvant incriminer Hugo, il lui demande de l’aider. Gagin prétend ne rien savoir et n’être qu’un simple touriste. Il va ensuite faire un tour dans la ville, suivi par Retz. Il passe une bonne partie de sa journée devant un vieux manège, manœuvré par Pancho (Thomas Gomez) et y rencontre Pila (Wanda Hendrix), une petite indienne qui s’attache à lui. Bien que Gagin fasse tout pour la décourager, elle le suit et assiste à sa rencontre avec Hugo, au cours de laquelle Gagin est grièvement blessé. Elle le soigne avec Pancho mais ils n’arrivent pas à le dissuader de retourner voir Hugo. Cette fois-ci Gagin réussit à vaincre le gangster mais tombe dans le piège tendu par ses acolytes. Retz, alerté par Pila, intervient et Hugo est tué.



Parmi tous les personnages d’anciens combattants désabusés qui peuplent le cycle noir, Gagin est celui dont l’identité est plus incertaine. II n’a pas de prénom : son surnom, Gagin, bref et guttural, pourrait presque passer pour une épithète qualifiant le jeu taciturne de Robert Montgomery. Les villageois de San Pablo l’appellent « l’homme de nulle part », terme approprié pour un personnage dont on ne sait ni d’où il vient, ni où il va. De plus, lorsque Pila lui demande qui sont ses amis, il répond avec laconisme : « Je ne suis l’ami de personne. »



Dès le début, la mise en scène pose cette thématique. Lorsqu’il descend du car, la caméra le suit dans la station du terminus tandis qu’il dépose une enveloppe dans une consigne, cache la clé, puis sort pour découvrir la ville. Les actions sont d’une grande simplicité, mais le long travelling donne immédiatement une certaine idée du personnage de par ses gestes silencieux et méthodiques. En même temps, visuellement, Gagin semble emprisonné dans l’univers lourd du dépôt d’autobus et de la route poussiéreuse qui mène à la ville.



Gagin n’est pas véritablement énigmatique mais ce personnage, amer, solitaire et vengeur est complexe. En effet, son problème d’identité se fonde sur un conflit dont la première figure est l’étrangeté avec le milieu, et la seconde, sa haine de Hugo, le criminel archétypal. Visiblement, seul Hugo l’intéresse à San Pablo. La ville n’offre pas d’autres réalités, sinon sa lourdeur naturaliste qui pèse sur la station d’autobus, le centre, ou encore le hall de l’hôtel où se retrouvent les truands et l’agent fédéral, Retz. C’est seulement après avoir momentanément, interrompu sa quête (destinée à venger la mort d’un de ses amis) que Gagin découvrira Pancho, Pila et le manège de Tio Vivo.



Le carrousel de Tio Vivo est plus qu’une image donnant son titre au film. Un peu comme l’appartement de Rica dans Thieves’ Highway (Les Bas-fonds de Frisco), il représente un véritable asile, et pas seulement pour Gagin. Ce dernier ressent très vite une sorte de malaise face à la relation inhabituelle qui lie les propriétaires à leur manège. Pila lui demande quel cheval monter : il répond laconiquement, en désignant le plus proche de lui : « Pourquoi pas le rose ? ». Tous les chevaux se ressemblent et choisir l’un ou l’autre ne signifierait rien. Ils tournent tous dans le même sens. Mais pour Pila, qui n’a pas perdu la signification du choix. la différence est considérable. Le manège est l’un des objets les plus stylisés du film, de par sa nature d’abord – attraction éminemment théâtrale – et parce qu’il est photographié, en studio, dans un éclairage gris neutre différant des prises contrastées faites en extérieur. Mais. paradoxalement c’est l’un des objets qui semble le moins souffrir des contraintes de l’artifice. Outre sa théâtralité et sa valeur rituelle, Tio Vivo est, essentiellement un stéréotype noir. Gagin, plongé comme il l’est dans les codes du noir (son désir de vengeance en particulier) ne peut y voir le symbole du choix existentiel, ce que Pila, sans avoir recours à une terminologie compliquée, fait d’emblée. Comme Nick Garcos dans Thieves’ Highway, ce n’est que lorsque Gagin accepte de prendre le carrousel pour un sanctuaire, fût-ce avec réticence. que son sens véritable lui apparaît. Conditionné par son aliénation, qui le pousse à adopter le rôle du vengeur, il rejettera une fois de plus Tio Vivo dès qu’il aura une seconde chance de tuer Hugo. Mais ce rejet représente pourtant un choix authentique ; et dans le monde noir. le fait de pouvoir choisir garantit soit la destruction, soit le salut. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]


LE FILM NOIR
Comment un cycle de films américains est-il devenu l’un des mouvements les plus influents de l’histoire du cinéma ? Au cours de sa période classique, qui s’étend de 1941 à 1958, le genre était tourné en dérision par la critique. Lloyd Shearer, par exemple, dans un article pour le supplément dominical du New York Times (« C’est à croire que le Crime paie », du 5 août 1945) se moquait de la mode de films « de criminels », qu’il qualifiait de « meurtriers », « lubriques », remplis de « tripes et de sang »…

LADY IN THE LAKE (La Dame du lac) – Robert Montgomery (1947)
Lady in the lake est l’un des films expérimentaux d’Hollywood les plus exceptionnels car il est uniquement tourné d’un point de vue subjectif, la caméra valant pour le regard du détective. Le seul moment de rupture avec ce parti-pris survient quand Marlowe, assis à son bureau, donne au public plusieurs éléments embrouillés de l’intrigue, l’encourageant à démêler lui-même le mystère ; il doit « s’attendre, le prévient-il, à l’inattendu ». Ce procédé accentue la tension et l’efficacité de toutes les violences qu’a à subir le détective assommé par Lavery, aspergé d’alcool, obligé de se traîner pour traverser la rue ou menacé par l’arme de Mildred…




- THE BIRDS (Les Oiseaux) – Alfred Hitchcock (1963)
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- JOAN BLONDELL : DU PRÉ-CODE À LA MATURITÉ
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