MURDER, MY SWEET (Adieu, ma belle) – Edward Dmytryk (1944)

Les films noirs qui mettent en scène un personnage de détective privé ne sont pas si nombreux qu’on le croit. Il n’en existe qu’une douzaine environ et près de la moitié d’entre eux sont tirés de romans du célèbre écrivain Raymond Chandler, dans lesquels figure le personnage emblématique de Philip Marlowe. Bien que « Farewell, my Lovely » et « The High Window » aient déjà été portés à l’écran, ces adaptations avaient été remaniées pour d’autres détectives privés. C’est donc dans la version de Dmytryk et sous les traits de Dick Powell qu’apparaît pour la première fois au cinéma le personnage de Marlowe. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Chandler lui-même a toujours préféré Powell aux autres acteurs qui l’ont incarné. Selon le réalisateur Edward Dmytryk, « [Marlowe] possède une certaine force physique, mais il y a en lui quelque chose de tendre. C’est ce qui fait de Dick Powell le meilleur de tous ses interprètes. Spade est un dur. Le problème avec l’interprétation de Bogey, c’est qu’il transforme Marlowe en Spade. » [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

NIGHT AND THE CITY (Les Forbans de la nuit) – Jules Dassin (1950)

Harry Fabian (Richard Widmark, magistral) appartient à ce petit peuple d’escrocs dérisoires qui se débattent dans l’univers du film noir. Toujours en quête d’un ailleurs radieux et confus, de la combine parfaite pour y parvenir. Des projets, Harry, rabatteur dans un night-club londonien, en change comme d’œillet à sa boutonnière, et fait le désespoir de son amante, Mary, à laquelle Gene Tierney prête sa grâce aérienne. Cette fois, l’éternel perdant tente de « voler » le business des spectacles de lutte à la pègre locale. Très mauvaise idée, mais formidable sujet de cinéma, qui donne lieu à des scènes de combat d’une âpre beauté, enchevêtrement de corps dans un clair-obscur presque abstrait. De la pénombre des arrière-salles aux ténèbres huileuses des pavés de la ville, c’est un film sans lumière. Un décor qui semble se fermer lentement, comme un piège étouffant. Une faune souterraine, entraîneuses, trafiquants et mendiants, hante ce dédale nocturne de plus en plus hostile. Jules Dassin, avec cette tragédie des bas-fonds, parle aussi d’exil et de traque : victime du maccarthysme, contraint de quitter les Etats-Unis, le cinéaste tourne pour la première fois en Europe. La fuite éperdue de Harry, trahi, harcelé, pourchassé dans toute la ville, évoque la chasse aux sorcières qui sévissait alors à Hollywood. [Cécile Mury – Télérama]

ZIEGFELD FOLLIES – Vincente Minnelli (1945)

Dans un paradis de coton et de marbre, Florenz Ziegfeld se remémore ses souvenirs terrestres. Il fut un très célèbre directeur de revue à Broadway. Un à un, ses numéros défilent dans sa mémoire. Ne vous laissez pas effrayer par les automates mal dégrossis qui ouvrent le film. Dans un Broadway cartonné façon école maternelle, Vincente Minnelli commence par évoquer la pré-histoire de la comédie musicale, avec toute sa mièvrerie archaïque. Au fil du temps, il nous laisse contempler l’éclosion de ce genre féerique, pour accéder à l’apothéose, avec des numéros étincelants, peut-être parmi les plus beaux que Hollywood nous ait offerts. A la manière d’un reportage foutraque et raffiné, il laisse les étoiles du genre (Fred Astaire, Judy Garland…) jouer leur propre rôle, et se gausse des futures hagiographies documentaires que la télévision leur consacrera. Une fantaisie brillante et prémonitoire qui nécessiterait peut-être un petit remontage : l’humour de certains sketchs non musicaux a mal vieilli, mais la folie brûlante des autres compense largement ces faiblesses. Allez, s’il fallait n’en garder que deux, ce serait sans aucun doute la lévitation éthylique de Cyd Charisse, blottie dans un nuage de bulles de champagne, et le frissonnant Love, que Lena Horne psalmodie comme une formule hypnotique… [Télérama – Marine Landrot]

MONKEY BUSINESS (Chérie, je me sens rajeunir) – Howard Hawks (1952)

Quinze ans après le triomphe de Bringing up Baby (L’Impossible Monsieur Bébé), Howard Hawks et Cary Grant renouent avec le ton résolument décalé de la « screwball comedy ». Mais le film fera également date pour avoir enfin révélé au grand public une certaine Marilyn Monroe.

REAR WINDOW (Fenêtre sur cour) – Alfred Hitchcock (1954)

Immobilisé dans son appartement avec une jambe cassée, le photographe L.B. Jefferies observe ses voisins, leur prêtant des vies imaginaires, jusqu’à ce qu’un cri dans la nuit le persuade que l’un d’eux est un meurtrier. Avec Rear Window (Fenêtre sur cour), Hitchcock montre qu’il peut être dangereux d’épier ses voisins. Dans ce thriller haletant, une curiosité bien naturelle – et sans doute compréhensible – envers la vie des autres plonge James Stewart et Grace Kelly dans un cauchemar de meurtre et de suspense. 

GUYS AND DOLLS (Blanches colombes et vilains messieurs) – Joseph L. Mankiewicz (1955)

A première vue, l’affiche de Guys and dolls (Blanches Colombes et Vilains Messieurs) a de quoi surprendre. Joseph Mankiewicz, le cinéaste psychologique de A Letter to three wives (Chaînes conjugales) et de The Barefoot contessa (La Comtesse aux pieds nus), dirigeant le « sauvage » Brando dans une comédie musicale ? Sans doute fallait-il l’audace – d’aucuns diront l’inconscience – du producteur Samuel Goldwyn pour s’y risquer. Certes, la présence dans le film de Jean Simmons et, surtout, du crooner Frank Sinatra, a de quoi rassurer les fans du genre – Vivian Blaine étant là quant à elle pour apporter au projet la caution de Broadway. Bien sûr, Joseph Mankiewicz ne se contentera pas de l’intrigue maigrelette du spectacle original : il apportera au scénario son goût des rapports humains complexes et inattendus. Le film s’en trouvera rallongé d’autant. Mais le réalisateur n’en respecte pas moins la commande. Épaulé par le chorégraphe Michael Kidd, qui signe ici les numéros musicaux, Mankiewicz prouve, quelques années avant de se lancer dans Cléopâtre, qu’il n’est pas seulement un cinéaste cérébral. Certains critiques feront la fine bouche devant le résultat, mais le public suivra, faisant de Guys and dolls  et Vilains Messieurs un grand succès commercial. [Eric Quéméré – Collection Comédies musicales]

IMITATION OF LIFE (Mirage de la vie) – Douglas Sirk (1959)

C’est avec ce remake d’Imitation of life (1934), de John Stahl, que Douglas Sirk fit ses adieux à Hollywood. Des adieux bouleversants, à travers quatre figures féminines : Lora, qui rêve d’être ­actrice ; Annie, sa servante noire si dévouée ; leurs deux filles, ­Susie et Sarah Jane, cette dernière si blanche de peau qu’elle renie ses origines. Et les hommes ? Ils comptent si peu… Encore plus qu’à l’accoutumée chez Sirk, les femmes d’Imitation of life sont des personnages plus grands que la vie, excessives dans leurs joies, leurs peines, jusqu’à mourir de chagrin, comme Annie, dont la séquence de l’enterrement au son d’un gospel chanté par Mahalia Jackson est l’un des monuments les plus inoubliables de l’histoire du mélo. Le contraste frappant entre la blondeur platine de Lora (­Lana Turner) et la peau noire d’Annie, son amie qui restera sa bonne, est un message clairement ironique sur la question raciale dans l’Amérique des années 1950. Avant que Sirk ose une séquence d’une violence rare pour l’époque, où une ordure raciste bat Sarah Jane, dont la blancheur de peau n’est qu’un mirage. « Sans amour, tu vis seulement une imitation de la vie », dit la chanson du générique. Le fond du film ne cesse de condamner cette imitation, et sa forme de la célébrer. Paradoxe éblouissant. [Guillemette Odicino – Télérama]

THE BIG SLEEP (Le Grand sommeil) – Howard Hawks (1946)

Le vieux général Sternwood (Charles Waldron) charge le détective privé Marlowe (Humphrey Bogart) de résoudre une affaire de chantage dans laquelle est impliquée sa fille Carmen (Martha Vickers), une jeune femme aux mœurs très libres. L’enquête conduit le détective sur la piste d’un complot meurtrier dans lequel la jolie Vivian (Lauren Bacall), la seconde fille du général, semble jouer elle aussi un rôle obscur. En s’éprenant de cette dernière, Marlowe va devenir la cible de bandes rivales.  
Ce court résumé ne saurait faire oublier que The Big sleep (Le Grand Sommeil) est l’un des rares classiques d’Hollywood à posséder une intrigue aussi illogique que nébuleuse. L’anecdote de la querelle durant le tournage entre le réalisateur Howard Hawks et son acteur principal Humphrey Bogart, incapables de se mettre d’accord au sujet de la mort de l’un des personnages du film, restera célèbre. A-t-il été assassiné ou s’est-il suicidé ? Décidé à trancher la question, Hawks fera alors appel à Raymond Chandler, qui a écrit le roman, et celui-ci avouera qu’il n’en sait strictement rien.  [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

THE MALTESE FALCON (Le Faucon maltais) – John Huston (1941)

Une caméra plane au-dessus de San Francisco sur un air de swing endiablé, puis le nom de l’agence des détectives privés, « Sam Spade and Miles Archer », s’affiche en grandes lettres. L’objectif s’attarde sur le héros : quelques secondes suffisent à nous entraîner dans un tourbillon de mensonge, de trahison et de meurtre. Nous y sommes en bonne compagnie puisque le héros est le détective privé le plus célèbre d’Hollywood, Sam Spade, interprété par l’idole du film de gangsters et de détectives Humphrey Bogart. Mais ce premier film grandiose de John Huston a bien d’autres mérites, et les vedettes que le futur réalisateur de classiques comme The Asphalt Jungle (Quand la ville dort, 1950) ou Moby Dick (1956) a réussi à réunir à l’affiche de cet archétype du film noir sont dignes des plus plus grosses productions : Mary Astor y interprète la fourbe Brigid O’Shaughnessy, Peter Lorre l’escroc distingué Joel Cairo, et Sydney Greenstreet le corpulent Kasper Gutman. Lancés sur la piste d’une mystérieuse statuette noire représentant un faucon, ces personnages ne reculent devant aucun moyen pour entrer en possession de l’objet  tant convoité, le « Faucon maltais ».  [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

DESIGNING WOMAN (La Femme modèle) – Vincente Minnelli (1957)

Il est journaliste sportif, habite dans « une boîte à chaussures » désordonnée, aime le poker et les copains, se nourrit de sandwiches et de bière. Elle est modéliste, habite dans un appartement spacieux et moderne, fréquente le tout New York et ses amis sont raffinés. Voici une fois de plus deux mondes apparemment inconciliables face à face.  Et lorsqu’ils doivent cohabiter (partie de poker d’un côté, répétition du show musical de l’autre), l’harmonie n’est guère possible. Cela pourrait être un drame, mais c’est une comédie rapide, aux dialogues brillants. (Dans ses mémoires, Lauren Bacall estime qu’il y a dans Tea and Sympathy (La femme modèle) une des répliques les plus drôles de sa carrière : « Ouvre les yeux, Maxie, et endors-toi. » Minnelli a décidé cette fois-ci de se moquer de la futilité des apparences sociales. Ce monde-là est sophistiqué, mais ce n’est pas le vrai. [Vincente Minnelli – François Guérif – Filmo n°8 (Edilio 1984)]

GUN CRAZY (Le Démon des armes) – Joseph H. Lewis (1950)

Condamné à l’insuccès à l’époque de sa sortie, Gun Crazy(Le Démon des armes) a acquis au fil du temps une notoriété qui n’a cessé de grandir. Une réputation méritée, car le film atteint, dans le genre mineur du ­polar de série B, une quasi-perfection. Moyens limités mais mise en scène nerveuse, scénario simple et efficace mais pas idiot : tout est à la bonne mesure. Le démon du titre est celui qui hante le jeune Bart, un fou des armes à feu. Dès son plus jeune âge, il collectionne revolvers et carabines, sans pourtant devenir un énervé de la gâchette : tuer lui répugne. Devenu adulte, Bart compte vivre sa passion en travaillant chez un fabricant d’armes. Mais, dans une fête foraine, il rencontre la fascinante Annie Laurie Starr, reine du pistolet, qui met le feu aux poudres. Associés et très vite amants, ils se lancent dans une vie d’aventuriers braqueurs, et l’amour des armes perd alors toute innocence. Dans la tradition du film noir, la violence et le sexe sont ici inséparables : la femme déclenche une passion aussi vive que celle des armes, et tout aussi fatale. Le film suit cette escalade avec une caméra très violente, qui semble souvent saisir l’action en direct. Ce couple annonce déjà Bonnie and Clyde avec une modernité étonnante. [Frédéric Strauss – Télérama]

LA BELLE DE NEW YORK – Charles Walters (1952)

Deux ans après leur rencontre dans Three little words (Trois Petits Mots, 1950), Fred Astaire et Vera-Ellen se retrouvent sous la houlette de Charles Walters pour une comédie musicale aux numéros particulièrement réussis.

THE WOMAN IN THE WINDOW (La Femme au portrait) – Fritz Lang (1944)

Les films du « cycle noir » jouent souvent sur l’instabilité qui règne dans l’esprit des personnages comme à l’intérieur des lieux où ils se déplacent. L’onirisme s’y empare de la réalité, la transgresse ou la distord, dans une esthétique favorisant le jeu des hallucinations. Les fantômes du cinéma muet allemand, du romantisme gothique et des blasons maçonniques hantent ces diverses productions où le suspense, le fantastique et la peur diffusent un sentiment d’insécurité qui s’accorde aux angoisses du public de l’époque. (…) En 1944, Fritz Lang synthétise ces composantes brouillonnes dans Woman in the Window (La Femme au portrait), fable cruelle construite sur un engrenage morbide débutant par la rencontre d’une jeune femme de mœurs douteuses et un professeur d’âge mur. Situation de départ assez banale pour une histoire dont le potentiel réaliste est l’adultère négocié dans la vénalité. Sauf que la censure interdit alors de traiter de la prostitution et le monsieur invité par la dame esseulée n’a ici aucune relation sexuelle avec elle, mais il se retrouve victime d’un malentendu qui fait de lui un assassin…

CALL NORTHSIDE 777 (Appelez Nord 777) – Henry Hathaway (1948)

L’usine à rêves d’Hollywood ne sait pas seulement adapter pour le grand écran des contes glamour pour adultes, elle sait aussi décrire ce qui se passe en marge de la société, preuve de la faculté d’adaptation des plus grands studios cinématographiques du monde. Call Northside 777 (Appelez Nord 77) appartient à ces drames sociaux qui racontent des histoires de laissés-pour-compte. Son réalisme social minimaliste fascine par sa complexité inhabituelle : à côté d’emprunts aux films de gangsters, de détectives, de tribunaux et de reporters, des stratégies quasi documentaires veillent à l’authenticité et à la crédibilité du récit. Les sites de tournage ont été soigneusement sélectionnés, les milieux sont décrits avec une grande justesse et adaptés à un cadre historique qui souligne l’intégrité de l’ensemble. Au début film, l’annonce rappelant que l’histoire repose sur des faits réels est on ne peut plus crédible. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

BUS STOP (Arrêt d’autobus) – Joshua Logan (1956)

En 1956, les critiques de cinéma ne parlaient pas encore du concept d' »anti-héros ». C’est pourtant le terme qui conviendrait le mieux aux protagonistes de Bus Stop (Arrêt d’autobus) – à commencer par l’émouvante Cherie, chanteuse à la petite semaine dans un cabaret peu reluisant. Est-ce donc pour tenir ce genre de rôle que Marilyn fait son grand come-back à Hollywood, après le long bras de fer qui l’a opposée à la puissante 20th Century Fox ? C’est peu de dire que la star prend tout le monde au dépourvu en choisissant d’interpréter un personnage qui n’est ni plus ni moins qu’une Marilyn de superette. Quel besoin d’introspection l’a ainsi poussée à livrer avec ce film une critique, aussi sévère que mal déguisée, de ses propres rêves de gloire ? Toute sa vie, Marilyn sera partagée entre son désir de devenir la plus grande actrice du cinéma américain, et celui de se consacrer au contraire à une paisible vie de famille, auprès de Joe Di Maggio, puis d’Arthur Miller. Ces rêves incompatibles seront la source d’une souffrance terrible pour Marilyn. Ils sont le sujet même d’Arrêt d’autobus… [Légendes d’Hollywood / Marilyn Monroe – Eric Quéméré (2004)]