Opposant un château où vivent les généraux aux tranchées boueuses où croupissent les soldats, Kubrick montre le délire des officiers en 1915. Cette symphonie macabre, où l’humour sardonique côtoie le pathétique sobre, est un chef-d’œuvre.



La guerre : « le drame à l’état pur », selon Kubrick, de là sa fascination. Guerre nucléaire (Docteur Folamour), de Sept Ans (Barry Lyndon), du Vietnam (Full Metal Jacket) et, ici, de 14-18, avec ses huit cents kilomètres de tranchées et ses centaines de milliers d’hommes décimés pour quelques centaines de mètres gagnés. Le réquisitoire vise moins la boucherie que l’ambition aveugle d’officiers cyniques, avides de gloire, qui ordonnent à leurs soldats de tirer dans leur propre camp et les font fusiller s’ils n’obéissent pas. Kubrick s’est appuyé sur plusieurs faits historiques véridiques, ce qui expliqua la gêne des autorités et l’interdiction du film en France durant dix-huit ans. Celui-ci n’est pourtant pas antimilitariste. Via le ferme et juste colonel Dax (Kirk Douglas), qui prend la défense des soldats courageux accusés, Kubrick montre au contraire la valeur nécessaire à toute armée digne de ce nom. Ce qu’il fustige, c’est le bellicisme délirant, l’instrumentalisation de la guerre, la parodie de procès. L’injustice est d’une absurdité criante, mais Kubrick la filme avec une fureur froide. Que ce soit dans l’enfer des tranchées ou au tribunal militaire, son regard est implacable. Soucieux aussi d’éviter tout patriotisme (« le dernier refuge du vaurien », dixit Samuel Johnson). Pour preuve, ce beau finale dans l’estaminet, où les soldats français, au repos, libèrent leurs bas instincts avant de s’humaniser à l’écoute d’une douce mélodie, chantée — en allemand ! — par une jeune femme (la future épouse de Kubrick). [Télérama.fr – Jacques Morice – 02/2014 et 11/2023]



Paths of Glory (Les Sentiers de la gloire), quatrième long métrage de Stanley Kubrick, est aussi son premier film important. Considéré par de nombreux critiques comme un des films pacifistes les plus remarquables de l’histoire du cinéma, on le compara à des classiques comme The Big Parade (La Grande Parade, 1925) de King Vidor, Ali Quiet on the Western Front (A l’ouest rien de nouveau, 1930) de Lewis Milestone et La Grande Illusion ( 1937) de Jean Renoir. Kubrick – qui avait adapté, en collaboration avec Calder Willingham et Jim Thompson, le roman pacifiste de Humphrey Cobb – rappelle Vidor et Milestone par ses descriptions de la guerre dans les tranchées et Renoir par la portée morale. Mais cela ne l’empêcha pas de réaliser une œuvre très personnelle dans laquelle on découvre un style et des thèmes qui seront repris dans Dr Strangelove, or How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb (Docteur Folamour, 1964) et dans Barry Lyndon (1975).



Les studios les plus importants manifestèrent une certaine réticence à s’engager dans la production de Paths of Glory. A l’époque en effet, Kubrick n’avait que trente et un ans et était encore relativement peu connu. En outre, il se proposait de tourner en noir et blanc à un moment où la couleur et le grand écran étaient prépondérants. Ce ne fut que lorsque Kirk Douglas s’intéressa au rôle du colonel Dax que l’United Artists accepta de financer le film, qui fut intégralement tourné en Allemagne avec un budget de 900 000 dollars, un tiers de cette somme étant versée à Douglas. Tous les techniciens étaient Allemands, et à l’exception de Douglas, la distribution était en grand partie composée d’acteurs de composition.



Le film traite à la fois des abus de pouvoir et de l’antagonisme de classes (symbolisé par les regards entendus qu’échangent deux officiers alors qu’ils sirotent du cognac dans un château situé à distance respectueuse du front). L’attitude de Kubrick à l’égard des personnages est très révélatrice. Sous un certain angle, son film est une production typique de l’intelligentsia new-yorkaise, progressiste et humanitaire, des années 1950. Par voie de conséquence, les portraits de Dax et des trois condamnés sont quelque peu élémentaires. Le rôle de Dax semble fait sur mesure pour Kirk Douglas, à l’aise dans ce personnage tourmenté voué au doute et à l’abnégation.



L’attaque de la « Fourmilière » est filmée avec une sorte de détachement olympien (si l’on excepte les zooms sur Kirk Douglas), mais les scènes qui suivent sont moins convaincantes. Leur force émotionnelle se dissout en effet dans une série de longs gros plans des soldats. On est ainsi amené à penser que les soldats n’intéressent guère Stanley Kubrick, ou du moins qu’ils ne l’intéressent que lorsqu’ils peuvent servir le but recherché. Ils semblent n’être pour le réalisateur tout comme pour les généraux Broulard et Mireau, que des pions.





Paths of Glory, par ailleurs, est un film d’un cynisme extrême. Les personnages qui retiennent vraiment l’attention de Kubrick, ce sont les deux généraux brillamment interprétés par Adolphe Menjou et George Macready – qui bénéficient des meilleures répliques et sont particulièrement mis en valeur par Kubrick, qui se montre à la fois fasciné et dégoûté par leur veulerie, ce qui explique en grande partie la réticence des distributeurs français à exploiter le film dans le pays (il ne sortira finalement qu’en 1975). De même que dans le film suivant de Kubrick, Spartacus (1960) – où toute l’attention du public finit par se concentrer sur les Romains, et non sur les esclaves – le propos de Paths of Glory porte davantage sur les dangers du pouvoir que sur la dénonciation de la guerre. Lorsque Broulard dit à Dax : « Vos hommes sont mort merveilleusement », l’horreur de la situation tient à la réplique elle-même plus qu’à la réaction prévisible de Dax. Broulard a gagné, Mireau a perdu : mais pour les généraux ce n’est qu’un jeu, et aussi un épisode d’affrontement de classes. Quand Broulard comprend vraiment quelle sorte d’homme est Dax, sa surprise et sa tristesse acquièrent alors une densité inattendue : « Donc, vous vouliez vraiment sauver ces hommes. Vous êtes un idéaliste et je vous plains. » Le cadre de cette ignoble partie d’échecs est un grand château baroque, dont la rigueur glacée – a l’instar des salles immenses de Barry Lyndon – semble suggérer la cruelle pérennité de la folie humaines et le caractère inéluctable du mal. Dans les couloirs de marbre, on croit entendre le pas des armées en marche, et les grandes toiles des batailles napoléoniennes semblent observer avec condescendance et mépris, tels des juges silencieux, les scènes qui se déroulent devant elles. La caméra de Stanley Kubrick s’insinue dans l’assemblée des généraux, comme si elle cherchait à en révéler la putride élégance, tandis que le colonel Dax, lui, bénéficie de prises de vues directes et classiques. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]





L’histoire
En France, en 1916 : dans un château qui lui sert de quartier général, le général Broutard reçoit l’ordre de conquérir une position allemande jugée imprenable et connue sous le nom de « Fourmilière ». Il confie cette tâche à l’ambitieux général Mireau. Celui-ci ordonne à son meilleur officier, le colonel Dax, de commander l’assaut. La même nuit, une mission de reconnaissance se termine par un désastre. Le jour suivant, un tir de barrage de l’artillerie ennemie provoque l’échec rapide de l’attaque. Furieux, Mireau ordonne vainement de pilonner les hommes qui battent en retraite afin de les obliger à avancer. Après une vive altercation avec Dax, en présence du général Broulard, Mireau obtient que trois soldats choisis au hasard soient jugés pour l’exemple devant une cour martiale. Dax défend habilement ses hommes, mais leur condamnation à mort est prononcée. A la veille de l’exécution, Dax se rend chez Broulard et lui apporte la preuve que Mireau a ordonné de tirer sur des soldats français. Malgré cette ultime tentative, les trois soldats sont fusillés à l’aube devant leurs camarades. Broulard annonce que Mireau fera l’objet d’une enquête et propose un poste élevé à Dax qui refuse sèchement. Dax retrouve ses hommes dans une taverne où Ils sont en train de se moquer d’une jeune prisonnière allemande en l’obligeant à chanter. Peu à peu, le courage de la jeune femme émeut les soldats. Dax leur accorde alors quelques minutes de répit avant d’ordonner le retour au front.




LA GRANDE GUERRE ET LE CINÉMA
De la fleur au fusil au sang et à la boue des tranchées, les images de la Grande Guerre ont hanté l’imagination des cinéastes de tous bords, qu’ils aient ou non participé au conflit.

LA GRANDE ILLUSION – Jean Renoir (1937)
« La Grande Illusion, écrivait François Truffaut, est construit sur l’idée que le monde se divise horizontalement, par affinités, et non verticalement, par frontières. » De là l’étrange relation du film au pacifisme : la guerre abat les frontières de classe. Il y a donc des guerres utiles, comme les guerres révolutionnaires, qui servent à abolir les privilèges et à faire avancer la société. En revanche, suggère Renoir, dès que les officiers, qui n’ont d’autre destin que de mourir aux combats, auront disparu, alors les guerres pourront être abolies : c’est le sens de la seconde partie, plus noire, qui culmine dans les scènes finales entre Jean Gabin et Dita Parlo, à la fois simples et émouvantes.
Les extraits
Contexte historique
Les Sentiers de la gloire s’inspire de plusieurs faits réels. Pendant la Première Guerre mondiale, environ 2 500 soldats français ont été condamnés à mort par les conseils de guerre, dont un peu plus de 600 furent réellement fusillés « pour l’exemple » par l’armée pour des motifs divers (abandon de poste, mutilations volontaires, refus d’obéissance…), les autres ayant vu leur peine commuée en travaux forcés. Le réalisateur Stanley Kubrick s’appuie principalement sur l’affaire des caporaux de Souain où le général Réveilhac aurait fait tirer sur l’un de ses propres régiments (le 336e régiment d’infanterie) dont les hommes refusaient de sortir des tranchées lors d’un assaut suicidaire contre une colline occupée par les Allemands, avant de faire exécuter quatre caporaux le 17 mars 1915. Ces soldats (trois originaires de la Manche : Théophile Maupas, Louis Lefoulon, Louis Girard ; et un d’Ille-et-Vilaine : Lucien Lechat) seront réhabilités en 1934 grâce à l’action de la femme de Théophile Maupas, l’institutrice Blanche Maupas. Un monument est d’ailleurs toujours visible à Sartilly (Manche) commémorant leur réhabilitation, ainsi qu’à Suippes (Marne). Au début de la guerre de 1914-1918, la justice militaire était devenue une justice d’exception depuis des décrets d’août et septembre 1914 : le sursis, le recours en révision, les circonstances atténuantes et le droit de grâce étaient supprimés. L’épisode du soldat sur une civière qu’on ranime pour le fusiller s’inspire lui d’un autre cas, celui du sous-lieutenant Jean-Julien-Marius Chapelant exécuté le 11 octobre 1914 après une parodie de procès. Gravement blessé aux jambes depuis plusieurs jours, incapable de tenir debout, épuisé moralement et physiquement, le sous-lieutenant Chapelant avait alors été ficelé sur son brancard et celui-ci posé le long d’un arbre pour qu’on pût le fusiller. Inhumé au bois des Loges dans une fosse commune, seul son nom figure au cimetière d’Ampuis où il est né. Sa tombe (vide) a été honorée par l’Union des Mutilés et Anciens Combattants qui y ont apposé une plaque de marbre portant l’inscription : « Les anciens combattants à leur frère d’armes Jean Julien Marius Chapelant, martyr des cours martiales ». Jean Julien Marius Chapelant a été « déclaré » et reconnu « mort pour la France » par le ministre délégué aux anciens combattants Kader Arif le 31 octobre 2012 et ce geste a été officialisé à l’occasion des cérémonies du Jour du Souvenir (11 novembre) de la même année. [ source : Wikipédia]

THE KILLING (L’ultime Razzia) – Stanley Kubrick (1956)
The Killing (L’ultime Razzia) traite d’un thème familier à Stanley Kubrick, la faillibilité de l’homme et de ses projets. De même que les dispositifs de sécurité dans Le Dr Folamour fonctionnaient mal et précipitaient la catastrophe finale, que l’ordinateur de L’Odyssée de l’espace, Hal, finissait par se révolter, le crime parfait de The Killing se solde dans un bain de sang à cause de l’avidité et de l’erreur humaine.

KIRK DOUGLAS
Une virilité physique, intellectuelle et morale, alliée à une conscience professionnelle aiguë, a assuré la présence constante de Kir k Douglas dans le cinéma américain depuis la fin des années 1940. Jalonnée d’un nombre impressionnant de films de qualité, sa carrière témoigne enfin d’une volonté d’expression personnelle qui, dans certains cas, fut une source de conflits avec des metteurs en scène peu soucieux de se plier aux exigences de leurs acteurs.
- CIRCONSTANCES ATTÉNUANTES – Jean Boyer (1939)
- UN MAUVAIS GARÇON – Jean Boyer (1936)
- LES NOUVEAUX HORIZONS DU WESTERN
- [la IVe République et ses films] LA QUALITÉ – LES SENTIERS DE LA QUALITÉ (10/10)
- WITNESS FOR THE PROSECUTION (Témoin à charge) – Billy Wilder (1957)
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Catégories :Le Film étranger


Bravo pour ce dossier très riche sur un film majeur.
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