Le Film français

ÉDOUARD ET CAROLINE (1951) / RUE DE L’ESTRAPADE (1953) – Jacques Becker


Après un détour par les milieux prolétaires (Antoine et Antoinette) et intellectuels (Rendez-vous de juillet), Jacques Becker réussit au début des années 1950 deux comédies légères sur la bourgeoisie qui s’imposent en équivalents français des comédies de Hawks et Lubitsch Edouard et Caroline et Rue de l’estrapade, toutes deux interprétées par Daniel Gélin et la délicieuse Anne Vernon, dont se souviendra Jacques Demy en lui donnant le rôle de la mère de Catherine Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg

ÉDOUARD ET CAROLINE (Jacques Becker, 1951)

Des deux films Edouard et Caroline est le plus réussi. Il est même franchement génial, l’une des rares comédies françaises – toutes périodes confondues – à supporter la comparaison avec les grands modèles américains. Edouard et Caroline, dans le contexte de la production commerciale de l’époque, propose aussi une approche étonnamment moderne du cinéma qui annonce la Nouvelle Vague avec dix ans d’avance. Becker s’inspire de ses propres scènes de ménage avec sa jeune compagne d’alors, Annette Wademant, pour écrire avec elle un scénario qui sera tourné très vite, dans seulement deux décors d’appartements : celui étroit et modeste du jeune couple et celui très spacieux et luxueux de Claude Beauchamp, l’oncle de Caroline membre de la haute société parisienne. Le film se moque de la grande bourgeoisie en croquant quelques portraits inoubliables et hilarants parmi les invités de la réception organisée par Claude, lui-même interprété de manière grandiose par Jean Galland, irrésistible en snob hystérique et hypocrite qui se vante d’être anglophile et appelle sa nièce « Carolaïne ». On retrouve dans ce salon très bien fréquenté Elina Labourdette (Les Dames du bois de Boulogne de Bresson, Lola de Demy), superbe en mondaine enjôleuse qui se livre à une démonstration publique de son fameux « regard de biche ». Si les riches aiment exhiber leurs sentiments, séduire, se tromper et s’amuser entre eux, ils vivent dans un monde clos et ne tolèrent les étrangers et les roturiers (comme Edouard, pianiste virtuose) que lorsqu’ils peuvent les divertir ou leur apporter du plaisir. Becker se souvient ici de La Règle du jeu dont il livre sa propre version, moins cruelle mais aussi juste. Dans Edouard et Caroline la satire sociale se double d’une étude merveilleuse et pétillante de la conjugalité, avec une sensualité, une vérité et une fraicheur sans égales. Difficile de trouver un film français plus sexy tourné dans les années 1950. Le jeune couple se dispute pour une histoire de robe de soirée trop courte. On y retrouve l’amour de Becker pour les femmes belles et élégantes, dont les vêtements sont des promesses qui servent à dissimuler mais aussi à dévoiler les charmes (se souvenir du génial Falbalas, titre définitif sur la mode, l’amour fou et le fétichisme.)  [Olivier Père (ARTE – mars 2013)]

RUE DE L’ESTRAPADE (Jacques Becker, 1953)

Édouard et Caroline et Rue de l’Estrapade sont deux films de couple, issus d’une collaboration avec une scénariste femme : Annette Wademant. Une jeune fille de vingt ans pour laquelle Jacques Becker quitte définitivement le foyer conjugal en 1949. C’est une rencontre capitale qui lui permet de se libérer encore plus rapidement des contraintes dramaturgiques qui pèsent sur le cinéma français d’alors. En effet, Annette Wademant a suivi des cours à l’IDHEC et a des idées très précises sur le cinéma : « elle n’a cessé de me chicaner sur Rendez-Vous de juillet, me disant que mon scénario était une sottise : elle avait raison d’ailleurs. » Becker lui laissera écrire la quasi-totalité d’Édouard et Caroline et de Rue de l’Estrapade.

ÉDOUARD ET CAROLINE (Jacques Becker, 1951)

Ces deux films seront plus tard considérés, par des cinéastes tels que Truffaut, comme des films annonciateurs de la Nouvelle Vague : rapidité du tournage, équipe technique légère, refus d’une dramaturgie classique… L’argument des deux films est en effet des plus minces puisqu’il s’agit de filmer dans Édouard et Caroline une dispute conjugale causée par une robe découpée et, dans Rue de l’Estrapade, une séparation provisoire à cause d’une liaison extraconjugale. Il faudra tout le savoir de Becker pour faire de ces deux films des comédies savoureuses, soutenues comme d’habitude par une direction d’acteurs sans faille.

RUE DE L’ESTRAPADE (Jacques Becker, 1953)

Le réalisateur intervient évidemment aussi dans l’écriture des scénarios. Il aurait imaginé le personnage de l’oncle Beauchamp (Jean Galland) et, de manière plus générale, tout ce qui concerne la satire des milieux aristocratiques dans Édouard et Caroline. Le ton des deux films est également inspiré par les comédies américaines que le cinéaste appréciait tant.

ÉDOUARD ET CAROLINE (Jacques Becker, 1951)

En revanche, l’argument principal de ces deux longs-métrages proviendrait d’Annette Wadetnant, puisé dans sa vie personnelle et sa découverte de Proust (d’où le milieu aisé). Sa liaison avec Becker, souvent orageuse, aurait inspiré les disputes conjugales d’Édouard et Caroline tandis que Rue de l’Estrapade est justement celle dans laquelle la scénariste habitait lorsqu’elle arriva à Paris. De même, Édouard, dans Édouard et Caroline, est bon pianiste… comme Becker , lequel était passionné d’automobile… comme Henri dans Rue de l’Estrapade.

RUE DE L’ESTRAPADE (Jacques Becker, 1953)

Le tournage des deux films est plutôt tendu. Becker est un cinéaste qui a besoin de temps. Or les contraintes de production lui imposent un budget serré (pour Édouard et Caroline, il engage une partie de son salaire en cas de dépassement) et une durée de tournage limitée (entre sept et huit semaines), surtout comparée au long métrage précédent, Rendez- vous de Juillet, qui fut tourné en six mois. Comme à son habitude, le cinéaste a préparé soigneusement son découpage technique, notamment avec son cadreur Paul Soulignac qui se souvient d’Édouard et Caroline : « On a fait le découpage plan par plan, avec les mouvements de caméra. Becker voulait beaucoup de vélocité dans les plans, il y a relativement peu de plans fixes, je laissais les comédiens s’exprimer en gestes mais je les suivais. (…) Il y avait un côté « coulé » dans les mouvements que Ion ne voit pas souvent. On faisait cinq à six répétitions avant de faire marcher le matériel (…) mais il faisait beaucoup de prises. »

ÉDOUARD ET CAROLINE (Jacques Becker, 1951)

Malgré ce travail préparatoire, Becker est nerveux et l’ambiance du tournage s’en ressent, d’autant que les tensions autant privées que professionnelles avec Annette Wademant n’arrangent rien. Anne Vernon se souvient des exigences du réalisateur sur le plateau d’Édouard et Caroline : « Le tournage ne ut pas une partie de plaisir (…). Becker et Wademant ne cessaient pas de discuter car ils étaient rarement du même avis. Pendant que Jacques avait le dos tourné, Annette faisait déplacer la caméra. Il la couvrait d’injures (…) et il leur arrivait même d’échanger des coups. Et comme Becker avait besoin de tout son calme intérieur, nos conversations étaient pour lui de la dissipation; et il hurlait de nous taire au premier mot. (…) Il avait même banni toute nourriture sur le tournage (…). Il nous fallait rester sur la brèche du matin au soir. De plus, Gélin était en pleine désintoxication, ce qui le rendait complètement amorphe. J’ai vu Becker (…) lui verser moitié Coca-Cola, moitié rhum dans un grand verre (…) dans l’espoir de le stimuler pour gagner du temps (…). »

RUE DE L’ESTRAPADE (Jacques Becker, 1953)

Et puis, comme toute l’équipe qui travaille sur Édouard et Caroline, Becker a quelques doutes sur la qualité d’un scénario aussi ténu. En même temps, il est très intéressé par cette façon nouvelle qu’a Annette Wademant de construire des personnages à partir de situations ordinaires de la vie et très content de ses Interprètes principaux et de son équipe technique. En revanche, pour Rue de l’Estrapade, Becker n’est pas très satisfait du jeu de Louis Jourdan, ni du travail du chef opérateur Marcel Grignon.

ÉDOUARD ET CAROLINE (Jacques Becker, 1951)

Les deux films ont une parenté évidente. Ils sont tous deux interprétés par Anne Vernon, qui joue un rôle assez comparable dans les deux films. A cette époque, elle n’est encore pas très connue en France car elle a plutôt fait une carrière au théâtre ainsi que quelques films, notamment à l’étranger. Mais Annette Wademant avait pensé à elle dès l’écriture d’Édouard et Caroline. Et Becker avait déjà failli l’employer pour un petit rôle dans Falbalas. Anne Vernon se souvient des méthodes du cinéaste : « C’était incroyable, il me réveillait la nuit (…), il me faisait parler pour écouter rites intonations, il marchait avec moi, il me questionnait sur mes lectures (…). Pendant un mois, il a hésité (…). Je n’avais jamais rencontré un homme qui vous observait à ce point avant de vous engager. »

RUE DE L’ESTRAPADE (Jacques Becker, 1953)

Les deux personnages masculins (incarnés par Daniel Gélin dans Édouard et Caroline et par Louis Jourdan dans Rue de l’Estrapade) sont également assez proches, dans le rôle des maris débordés par les nouvelles revendications de leur épouse. Pour Louis Jourdan, Becker a longuement hésité, ayant d’abord envisagé Michel Auclair, Jean-Claude Pascal ou Henri Vidal. Daniel Gélin, devenu l’acteur emblématique de l’univers beckerien depuis Rendez- vous de Juillet, est à nouveau dans Rue de l’Estrapade, mais dans un rôle secondaire, n’ayant pu se rendre disponible plus longuement, malgré le souhait de Becker .

ÉDOUARD ET CAROLINE (Jacques Becker, 1951)

Certains personnages secondaires relient ces films entre eux : l’allusion au couturier Jacques Christian dans Édouard et Caroline devient une présence réelle dans Rue de l’Estrapade puisque celui-ci est incarné par l’énigmatique Jean Servais qui représente en quelque sorte la version homosexuelle de Clarence dans Falbalas.

RUE DE L’ESTRAPADE (Jacques Becker, 1953)

Les deux films sont également des comédies mondaines assez caustiques, dans lesquelles Becker et Wademant se plaisent à souligner la fatuité des milieux aristocratiques (dans Édouard et Caroline) ou bourgeois (dans Rue de l’Estrapade) : le snobisme ridicule de l’oncle Beauchamp ou les affèteries de ses invités dans le premier film (que l’on pense aux deux personnages féminins interprétés par Betty Stockfeld ou Elina Labourdette) n’ont égale que la naïveté de Denise (Micheline Dax) ou de son mari (Jacques Morel) dans le deuxième.

ÉDOUARD ET CAROLINE (Jacques Becker, 1951)

Mais comrne dans toute comédie, il y a évidemment un discours plus profond sur la société. Dans Rue de l’Estrapade, c’est la difficulté des femmes à assumer leur désir d’émancipation et à le faire accepter par leur mari : pour assurer son indépendance, Françoise doit travailler et admettre un déclassement social. On passe de l’appartement confortable du quai Blériot aux chambres de bonne, de la rue de l’Estrapade, tandis que son mari semble totalement incapable de vivre seul… Dans Édouard et Caroline, ce sont les différences sociales qui remontent à la surface dès les premières divergences du couple ; lesquelles ne semblent disparaître qu’au lit : c’est le plan final de la réconciliation.

RUE DE L’ESTRAPADE (Jacques Becker, 1953)

Les personnages d’origine plus modeste comme Édouard (Daniel Gélin) ou l’américain de Chicago sont plutôt épargnés. On est cependant très loin des milieux populaires d’Antoine et Antoinette, ce que ne manque pas de regretter la critique communiste de l’époque. Georges Sadoul écrit par exemple dans L’Humanité du 30 avril 1953 : « Espérons qu’après une série d’erreurs dont la pire est Rue de l’Estrapade, Jacques Becker pourra un jour revenir vers la réalité française de notre peuple. » Autre différence : Antoine et Antoinette utilisait de nombreux décors réels tandis que les deux films écrits par Annette Wademant privilégient le tournage en studio. C’est le cas d’Édouard et Caroline, exclusivement tourné dans deux intérieurs : la chambre du couple et l’appartement luxueux de l’oncle.

ÉDOUARD ET CAROLINE (Jacques Becker, 1951)

La critique est assez favorable à Édouard et Caroline qui sera sélectionné pour le Festival de Cannes de 1951. Elle souligne davantage les faiblesses de Rue de l’Estrapade qui sort en 1953. Dans. les deux cas, on sent poindre une incompréhension à l’égard de sujets jugés trop superficiels.


L’histoire

Édouard et Caroline se préparent pour une soirée mondaine organisée par la famille de cette dernière et au cours de laquelle Édouard, pianiste, doit donner un concert. Mais il n’a pas de gilet de smoking et doit aller en emprunter un chez le cousin de sa femme. Pendant ce temps, Caroline décide de découper sa robe pour la mettre au goût du jour, ce que son mari va lui reprocher à son retour. Dispute conjugale, cris, gifles, demande de divorce : il faudra toute la nuit pour que le couple se réconcilie enfin au petit matin.

Henri, pilote automobile, trompe sa femme, Françoise, avec un jeune mannequin. Sa femme en est informée par une de ses amies et décide de quitter son mari. Elle loue alors un logement modeste sous les toits, dans un vieil immeuble de la rue de l’Estrapade, et recherche du travail auprès d’un grand couturier. Son voisin de palier, Robert, un jeune homme, lui fait une cour assidue, mais elle continue à aimer son mari et choisit de le retrouver.


JACQUES BECKER OU LE GOÛT DE LA VÉRITÉ 
De tous les metteurs en scène français dont la carrière prit son essor pendant l’occupation allemande, Jacques Becker est, avec Robert Bresson et Henri-Georges Clouzot, l’un des plus intéressants et des plus brillants. Pourtant ce cinéaste, tellement représentatif à certains égards de ce que le cinéma français peut donner de meilleur, est devenu réalisateur presque par hasard, et sans vocation véritable au départ. 


les extraits
ÉDOUARD ET CAROLINE (Jacques Becker, 1951)
Daniel Gélin – Anne Vernon – Jacques François
RUE DE L’ESTRAPADE (Jacques Becker, 1953)
Daniel Gélin – Anne Vernon – Micheline Dax – Jean Servais – Pâquerette

DERNIER ATOUT – Jacques Becker (1942)
Bertrand Tavernier s’est longtemps souvenu d’une séquence de poursuite nocturne en voiture, qu’il a mise des années à identifier. C’était Dernier Atout, le premier film de Jacques Becker. Bertrand Tavernier commence son Voyage à travers le cinéma français avec le réalisateur de Casque d’or, de Falbalas, d’Édouard et Caroline et du Trou, montrant l’acuité de sa mise en scène, son économie de moyens, et en même temps son attention à la réalité, la justesse des personnages, l’étude précise d’un milieu, d’un métier.

GOUPI MAINS ROUGES – Jacques Becker (1943)
Dans son auberge des Charentes, le clan Goupi attend Goupi Monsieur, le petit-fils qui a réussi à Paris. Ce soir-là, l’aïeul, Goupi l’Empereur, a une attaque, de l’argent est volé, l’acariâtre Goupi Tisane est assassinée. Et toute la famille ne pense qu’à retrouver un magot caché dans la maison… On est frappé par la modernité de ce film sorti sous l’Occupation, le deuxième de Jacques Becker après Dernier Atout — deux oeuvres qu’il put tourner en échappant au stalag après avoir simulé des crises d’épilepsie.

CASQUE D’OR – Jacques Becker (1952)
Marie, surnommée Casque d’or pour son éclatante chevelure blonde, a un « homme », Roland, l’ébéniste, dit Belle Gueule, petite frappe appartenant à la bande de Leca, caïd de Belleville. Un dimanche, dans une guinguette à Joinville, elle fait la connaissance de Manda, voyou repenti devenu charpentier. Par provocation, elle lui demande de l’inviter à danser… Echec total à sa sortie, un classique aujourd’hui. Casque d’or évoque ce Paris 1900 des fortifs et des caboulots, des malfrats et du populo, ainsi que ce quartier de Belleville (superbes décors de Jean d’Eaubonne) qui avait alors la dimension humaine d’un village. Avec le lyrisme sec qui lui est propre, Becker décrit les rouages d’une tragédie implacable : la violence d’une passion qui lie deux amants jusque dans la mort.

TOUCHEZ PAS AU GRISBI – Jacques Becker (1954)
Classique par son sujet, le film tire son originalité et son phénoménal succès du regard qu’il porte sur ces truands sur le retour. Nulle glorification de la pègre ne vient occulter la brutalité d’hommes prêts à tout pour quelques kilos d’or. Délaissant l’action au profit de l’étude de caractère, Jacques Becker s’attarde sur leurs rapports conflictuels, sur l’amitié indéfectible entre Max et Riton. Et puis il y a la performance magistrale de Jean Gabin. Il faut le voir, la cinquantaine séduisante et désabusée, prisonnier d’un gigantesque marché de dupes, regarder brûler la voiture qui contient les lingots et quelques minutes plus tard apprendre, au restaurant, la mort de son ami.



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