Trois grands films avaient suffi à faire de James Dean l’interprète inspiré des angoisses et des inquiétudes de la jeunesse américaine. Guidé par un instinct tragique et capricieux, son talent n’a jamais été égalé. Sa mort brutale l’a fait entrer dans la mythologie du septième art.



Troublante et dominatrice, sa présence à l’écran était telle que le spectateur se trouvait comme confronté à une interpellation incontournable. Par-delà les équivoques et les ambiguïtés de la fiction cinématographique, en effet, le regard de James Dean avait une espèce de clairvoyance dont la vigilance ne laissait pas d’être inquiétante : avant lui, seule Greta Garbo avait possédé un tel pouvoir. Et si sa destinée fut parfois comparée à celle de Rudolph Valentino, sa postérité fut infiniment plus retentissante. Certes, les funérailles de Valentino avaient été beaucoup plus spectaculaires que les siennes. Mais alors que le souvenir du fameux « latin lover » allait être rapidement effacé par l’avènement de nouvelles idoles, l’influence de James Dean s’exercerait toujours aujourd’hui, même si ses héritiers ne peuvent retrouver son expression tragique , ni égaler son aptitude naturelle à infléchir le sens d’un film par sa seul personne.


D’ailleurs, le cinéma ne pouvait selon lui, être réduit à un simple mode de narration. Il devait être le véhicule d’une suggestion d’ordre quasiment magique, un moyen d’agir directement sur l’âme du spectateur. Comme Greta Garbo, il avait du monde une vision des plus pessimistes, et la joie de vivre n’était pour lui qu’illusion et duperie. James Dean se savait investi d’un charisme du reste assez effrayant, et, lorsqu’il vint à Hollywood, en 1955, pour le tournage de East of Eden (A l’Est d’Eden, 1955), il fit sensation en déclarant : « Toute personne névrosée a besoin de s’exprimer ; ma névrose se manifeste dans le théâtre. Pourquoi devient-on acteur ? Pour laisser libre cours à ses fantasmes. »

Un désenchantement prémonitoire
La génération qui devait suivre ses pas allait compter non seulement Paul Newman, Dennis Hopper et Steve McQueen, mais également Elvis Presley, Bob Dylan et toutes les vedettes du rock’n’roll. C’est que James Dean, pour la première fois, avait incarné les angoisses, les désirs et les refus d’une jeunesse américaine consciente de son identité et de sa singularité dans un monde dont elle ne tarderait guère à contester globalement les valeurs et les traditions. Quand la Warner a annoncé le tournage de Rebel Without a Cause (La Fureur de vivre, 1955) elle croyait miser sur l’impact que les phénomènes de délinquance juvénile avaient alors sur la société américaine. En fait le désenchantement dont James Dean s’est fait l’interprète dans ce film, allait beaucoup plus loin : il présageait la crise morale des années 1960 et le drame de la guerre du Viêtnam…


A cet égard, Rebel Without a Cause avait une indéniable valeur prémonitoire et débordait largement le cadre scolaire dans lequel se déroulait le récit. Pour Nicholas Ray, il ne s’agissait rien moins, en effet, que d’exprimer une insatisfaction profonde à l’endroit d’une civilisation incapable de donner aux jeunes des raisons de vivre, et le cinéaste fut proprement stupéfait par la facilité et la spontanéité avec lesquelles James Dean avait donné corps à ses propres préoccupations, tenant à son sujet des propos particulièrement perspicaces : « Le conflit entre le désir de se donner et la crainte de céder à ses sentiments… Une vulnérabilité si profonde que l’on en était presque bouleversé… Depuis l’enfance, il était déchiré entre des impulsions violentes et une grande circonspection… » Il n’est pas exagéré de dire que l’ acteur a bouleversé le metteur en scène et cristallisé ses intuitions : jamais Nicholas Ray ne réalisera une œuvre aussi aboutie.



Mensonge et lucidité
La mort de James Dean appartient désormais à la légende. Le 30 septembre 1955, le jeune comédien se rendait au volant de sa Porsche, à une course automobile à laquelle il voulait participer Il venait d’achever le tournage de Giant (Géant, 1956). A un carrefour de deux autoroutes, au sud de San Francisco, sa voiture lancée à pleine vitesse s’est jetée sur celle d’un étudiant dont on a dit qu’il venait d’assister à la projection de l’un de ses films. Touché à la colonne vertébrale, James Dean devait succomber peu après à ses blessures. Abandonnée quelques jours aux abords du fatal carrefour, la Porsche fut alors l’objet d’une douteuse dévotion : pour 25 cents, les admirateurs de la vedette pouvaient toucher la relique et même s’asseoir sur le siège ensanglanté. Mais c’est à l’occasion de ses obsèques, auxquelles assistèrent des milliers de personnes, que James Dean allait accéder à une dimension mythique : le cercueil dans lequel il reposait était le même que celui avec lequel il s’était fait photographier, quelques mois auparavant, en une macabre mise en scène…


James Dean était né le 8 février 1931 dans l’Indiana, mais son enfance s’est passée en partie à Los Angeles où sa famille était installée. La mort de sa mère, alors qu’il n’avait que neuf ans, l’a d’autant plus traumatisé qu’il ne devait plus guère revoir son père par la suite. Elevé par un oncle et une tante dans sa province natale jusqu’à la fin de son adolescence, James Dean voulut très vite faire une carrière de comédien : cette vocation était ancrée au plus profond de sa personnalité. Pour lui comme pour beaucoup d’autres comédiens, le mensonge et la simulation étaient le seul ; moyen d’atteindre la plus grande lucidité et l’introspection. Mais surtout, le besoin de jouer correspondait, chez lui à une sorte de faille existentielle. Dans sa manière quasi inquisitoriale d’interpeller le spectateur, il y avait quelque chose de pathétique : il était comme un fantôme en quête d’une maison à hanter.


Dès 1950, il obtint des petits rôles à la télévision. L’année suivante, il figure dans Sailor Beware (La Polka des marins, 1951), un film interprété par Dean Martin et Jerry Lewis, et fait une apparition dans Fixed Bayonets (Baïonnette au canon, 1951), admirable film de guerre de Samuel Fuller. Il fait également une percée dans le monde du théâtre, débutant à Broadway en 1952 avec « See the Jaguar », pièce de N. Richard Nash mise en scène par Michael Gordon. Et en 1954, il reçoit le prix attribué au meilleur débutant de l’année pour son interprétation du jeune Arabe dans la pièce tirée de « L’Immoraliste » d’André Gide. Mais c’est indéniablement à la télévision que son originalité va se manifester avec le plus d’éclat. Dans A Long Time tilt Dawn (1953) ou I’Am a Fool (1954), où il tient la vedette aux côtés de Natalie Wood et Eddie Albert, ses improvisations ont soulevé l’enthousiasme des metteurs en scène, au grand dam de ses partenaires, qu’il réduisait au rang de faire-valoir. Bousculant le texte et le plan de travail, il introduisait de véritables bouffées de réalité et de lyrisme par ses envolées inspirées.


Une inspiration poétique
Les réactions imprévisibles de James Dean ne laisseront pas de poser quelques problèmes pendant le tournage de Giant. Mais dans East of Eden, son tempérament s’est remarquablement accordé aux exigences du réalisateur, Elia Kazan. En adaptant très librement le roman de John Steinbeck, Kazan s’était totalement identifié à la révolte de son personnage et à son sentiment d’être ignoré et incompris. Prêt à tout pour se faire aimer de son père, le jeune héros de East of Eden est sans doute l’un des plus authentiques romantiques de tout le cinéma américain. Adoptant sans réserve le point de vue de l’adolescent, le film. constitue un hymne à la gloire de l’esprit d’enfance. Quant à la caméra, elle se montre des plus complaisantes à l’égard de James Dean, et le rythme du film paraît singulièrement affecté par son inspiration, à laquelle Elia Kazan semble avoir laissé le champ libre, comme dans la célèbre séquence des haricots, qui inspira à François Truffaut des commentaires enthousiastes. L’écran devient l’autel sur lequel est célébré le culte de la vedette…



Le succès du film d’Elia Kazan devait pousser la Warner à en produire un second, cette fois sous la direction de Nicholas Ray, et ce fut Rebel Without a Cause. De la position fœtale dans laquelle il apparaît au début jusqu’à son agonie grandiloquente, James Dean ressemble à un être venu du passé ou de quelque lointaine planète, jetant sur le monde un regard d’une lucidité tragique. Ses souffrances sont celles du poète ou de l’artiste, et ce n’est pas sans trouble qu’on le voit fredonner du Wagner et observer Natalie Wood tel un Hamlet décadent contemplant une Ophélie de drugstore. La présence de James Dean sur le plateau était tellement impressionnante que Jim Backus, l’interprète du père, pouvait déclarer : « C’était la première fois, dans l’histoire du cinéma, qu’un garçon de vingt-quatre ans, qui n’avait qu’un film derrière lui, était pratiquement devenu le coréalisateur. »



Bien des années après le tournage de Giant, George Stevens s’est reproché de n’avoir pas laissé plus de liberté à James Dean. Il n’en demeure pas moins que les meilleures scènes de ce film sont précisément celles où James Dean fait éclater le cadre somme toute fort académique et conventionnel du récit, comme lorsqu’il arpente ses terres ou qu’il patauge dans le pétrole. Alors, son jeu échappe à la psychologie et aux contraintes du texte : c’est une envolée de réalité brute, comme le passage de la chrysalide au papillon. De cette métamorphose, qui donne parfois à Giant une dimension imprévue, François Truffaut écrit : « Il s’agit d’autre chose, d’un jeu poétique qui autorise toutes les libertés – et même les encourage. Jouer juste ou jouer faux, ces deux expressions n’ont plus de sens avec Dean, puisqu’on attend de lui une surprise de tous les instants… En James Dean, tout est grâce, et dans tous les sens du mot… Dean ne fait pas mieux que les autres, il fait autre chose qui est le contraire et le pare d’un prestige qu’il conserve dès lors jusqu’à la fin du film. » [« Les Films de ma vie. »]



La mort de James Dean allait provoquer une vague d’idolâtrie proprement dite aux États-Unis. A la fin de l’année 1956, près d’une centaine de clubs d’admirateurs regroupaient 3 800 000 adhérents. Et pendant les vacances de cette même année, plus de 150 000 « pèlerins » vinrent se recueillir devant la tombe de leur dieu, à Fairmount.

James Byron Dean
Mais ces manifestations de ferveur vulgaire et bien souvent mercantile n’étaient que la façade de la reconnaissance profonde de toute une jeunesse envers celui dont le nom complet – James Byron Dean – annonçait étrangement la destinée romantique, et qui aimait à se présenter ainsi : « James comme Joyce, Byron comme ce poète anglais qui alla mourir chez les Hellènes et Dean comme moi. ».



Il appartenait à un poète, le Breton Xavier Grall, de dire ce que représentait véritablement le nom de James Dean. Dans la passionnante monographie qu’il lui a consacrée en 1958, « James Dean et notre jeunesse », Xavier Grall a livré un superbe portrait de l’acteur : « J’ai sous les yeux tout un paquet de photos de James Byron au moment de son entrée dans ce monde étrange, bigarré, mouvant qu’est le monde du cinéma. Ce qui me frappe d’abord, c’est la beauté de ce visage. Les cheveux blonds, abondants, hirsutes couvrent les oreilles, car celui qui les porte déteste les coiffeurs (« le coiffeur est l’acteur le plus répugnant de la comédie humaine »). Les lèvres sont épaisses, rouges, sensuelles. Les traits sont fins, réguliers, grecs. Il y a dans ce visage une sorte de pureté presque païenne, quelque chose de sauvage, aussi, et de jamais vu, jamais rencontré. Je comprends maintenant que ce jeune homme ait tant plu aux femmes. Elles lisaient sur ce visage doré par la Californie la fureur et la force et elles y voyaient aussi un certain sourire qu’elles n’avaient jamais vu : en même temps charmeur et amer, moqueur et généreux. »



Pour Xavier Grall, James Dean incarnait la même révolte que celle qui avait nourri Arthur Rimbaud. Au terme d’un lumineux parallèle entre l’interprète de Rebel Without a Cause et l’auteur d' »Une saison en enfer », le poète breton écrit : « Ce qui demeure et ce qui nous émeut, c’est encore l’extrême grandeur de l’âme humaine, son inquiétude recommencée et sa faim, sa soif d’un absolu incarné par deux adolescents d’Amérique et de France. A travers le temps, par-dessus l’espace, l’homme malgré tout, à travers les fluctuations, reste l’homme, et l’adolescent est là pour nous le rappeler. Age dur et doux, âge de l’amour et de la liberté, le plus bel âge de l’homme peut-être, âge de son dernier sursaut avant son engourdissement dans le pratique et le banal. James Dean, Rimbaud, un seul visage, une seule souffrance, une seule angoisse dédiées et offertes à l’homme qui dort, à l’adulte obsédé par son travail ou lassé par l’usine. Une seule enfance aussi, le même amour manqué, un seul combat « plus dur que la bataille d’homme » : le combat du mal et de la grâce. » [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]


ELIA KAZAN
Dans ses premières œuvres, Elia Kazan se signala par des préoccupations sociales affirmées et sa direction d’acteurs. Par la suite, il se lança avec passion et nostalgie dans l’évocation du passé récent des Etats-Unis.

LA GÉNÉRATION DU ROCK’N’ROLL
Dans les années 1950, Hollywood se penche sur les problèmes de la jeunesse : alibi sociologique qui permet d’exploiter avec profit les engouements de la nouvelle génération de teenagers, représentant un public non négligeable.

NICHOLAS RAY
En apportant, dans le système hollywoodien, une vision romantique et désespérée de l’Amérique, Nicholas Ray s’est imposé comme l’un des auteurs les plus originaux de la génération d’après-guerre. Obsédé par la crise de la civilisation américaine et fasciné par la jeunesse, ce cinéaste romantique et écorché a laissé une œuvre qui, rétrospectivement, paraît singulièrement prémonitoire. Méconnu dans son propre pays, il est resté un mythe exemplaire pour bon nombre de cinéastes européens;
- WITNESS FOR THE PROSECUTION (Témoin à charge) – Billy Wilder (1957)
- [mémoire vive] DE LA SWEATER GIRL À L’ICÔNE : LA TRAJECTOIRE FULGURANTE DE LANA TURNER
- [mémoire vive] BILLY WILDER : DES TÉNÈBRES DU FILM NOIR AUX ÉCLATS DE LA COMÉDIE
- UNE SI JOLIE PETITE PLAGE – Yves Allégret (1949)
- THE BIRDS (Les Oiseaux) – Alfred Hitchcock (1963)
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Catégories :Les Actrices et Acteurs

