Les Réalisateurs

[mémoire vive] BILLY WILDER : DES TÉNÈBRES DU FILM NOIR AUX ÉCLATS DE LA COMÉDIE

De Vienne à Berlin, puis de Berlin à Hollywood en passant par Paris, Billy Wilder a traversé l’histoire du cinéma en laissant derrière lui l’image d’un amuseur à la fois intelligent et sarcastique. On se répète volontiers ses bons mots, et l’on sait désormais, grâce à lui, que « Nobody’s perfect ». Mais on sait aussi, par la même occasion, que la comédie mérite d’être prise au sérieux. Or, l’intelligence et le sarcasme qui ont fait sa réputation ne se limitent pas à la comédie : ils affleurent également dans d’autres genres réputés plus « sérieux », comme le drame ou le film noir, que Wilder a fréquentés assidûment au début de sa carrière hollywoodienne.

Ainsi, le réalisme apparaît comme une voie d’accès privilégiée pour comprendre une œuvre riche et complexe, qui s’enracine peut-être plus que toute autre dans l’écriture. Formé à l’école de la U.F.A. à Berlin, au moment où le cinéma parlant s’imposait, Wilder est resté, tout au long de sa carrière, un scénariste autant qu’un cinéaste. Certains semblent le lui reprocher, comme si cette fidélité à l’écriture limitait son geste de metteur en scène. Ils oublient pourtant que ce scénariste s’est très vite imposé comme un grand cinéaste, capable d’explorer à sa guise les formes et les genres tout en demeurant lui-même.

Billy Wilder et I.A.L. “Izzy” Diamond

En réunissant les deux définitions possibles de l’auteur de films — l’« athlète complet » qui filme (et produit) ce qu’il a écrit, mais aussi le metteur en scène dont le style se reconnaît immédiatement — Wilder incarne une figure singulière. Son style ne se définit pas d’abord par des critères visuels, mais par la récurrence de thèmes et de formes — la répétition, l’inversion, la satire — qui font de lui bien plus qu’un amuseur : un véritable artiste, dont la lucidité mordante éclaire autant qu’elle divertit.

Billy Wilder photographié par Thomas Hoepker en 1993

BILLY WILDER
Après une brillante carrière de scénariste, Billy Wilder, sans nul doute le meilleur disciple de Lubitsch, affronta la mise en scène avec une maîtrise éblouissante. On lui doit, en effet, quelques-uns des films qui marqué plusieurs décennies. 


Années 1940 : la période noire et acérée

Billy Wilder arrive à maturité très vite : il explore la noirceur morale, l’alcoolisme, la corruption, les ambiguïtés du désir. Ces films sont marqués par un réalisme cru, un sens du rythme implacable et une vision très européenne du mal-être américain.
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort, 1944) — Le sommet du film noir classique, coécrit avec Raymond Chandler.
THE LOST WEEKEND (Le Poison, 1945) — Un portrait frontal de l’alcoolisme, audacieux pour l’époque, Oscar du meilleur film.
A FOREIGN AFFAIR (La Scandaleuse de Berlin, 1948) — Satire post-Seconde Guerre mondiale, mélange de cynisme et de comédie, tourné dans les ruines réelles de Berlin.

DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) – Billy Wilder (1944)
Billy Wilder choisit deux vedettes à contre-emploi. Barbara Stanwyck, l’héroïne volontaire et positive de tant de drames réalistes – et même de comédies – va incarner une tueuse, et Fred MacMurray, acteur sympathique et nonchalant par excellence, va se retrouver dans la peau d’un criminel.

THE LOST WEEKEND (Le Poison) – Billy Wilder (1945)
Avant ce film, le cinéma américain n’avait jamais tenté de véritable étude clinique de l’alcoolisme, généralement abordé de manière superficielle et anecdotique ou comme un élément du mélodrame social. C’était pourtant là un pro­blème qui devait préoccuper un pays capable d’instaurer la prohibi­tion… Même s’il a vieilli aujourd’hui, le film de Billy Wilder a le mérite d’une approche plus mûre et plus consciente de ce sujet scabreux pour le code moral hollywoodien. Écartant tout préjugé puritain, Wil­der dépeint les alcooliques comme des malades qui doivent être entou­rés de soins vigilants et non traités comme des parias.

A FOREIGN AFFAIR (La Scandaleuse de Berlin) – Billy Wilder (1948)
Dans les premières images, des représentants du Congrès américain survolent le Berlin en ruine de l’après-guerre. L’un d’eux commente l’aide américaine aux Berlinois en disant : « Donner du pain à celui qui a faim, c’est de la démocratie. Mais le faire avec ostentation, c’est de l’impérialisme. » Jean Arthur, missionnée pour vérifier la moralité des troupes d’occupation, découvre avec horreur les magouilles et la fraternisation entre occupants et occupés. Marlene Dietrich joue une ex-nazie reconvertie en chanteuse opportuniste, avec des dialogues pleins de sous-entendus sexuels avec un officier américain. Le film est un mélange de comédie insolente et de gravité, avec des scènes de Berlin en ruines filmées en 1947.


Début des années 1950 : Hollywood, illusions et désillusions

Wilder s’attaque à la machine hollywoodienne, à la célébrité, au désir et à l’hypocrisie sociale. C’est une période de transition où il passe du noir au satirique, du drame à la comédie sophistiquée.
SUNSET BOULEVARD (Boulevard du crépuscule, 1950) — Une des plus grandes radiographies de Hollywood, entre tragédie et ironie mordante.
THE SEVEN YEAR ITCH (Sept ans de réflexion, 1955) — Comédie plus légère, mais toujours sur le désir, la frustration et les fantasmes masculins.

SUNSET BOULEVARD (Boulevard du crépuscule) – Billy Wilder (1950)
Un homme flotte sur le ventre dans une piscine ; les policiers tentent maladroitement de repêcher le cadavre. Le début de Sunset Boulevard est l’un des plus déstabilisants et en même temps des plus brillants de l’histoire du cinéma. Joe Gillis (William Holden), un petit scénariste sans succès, y raconte comment sa rencontre avec l’ancienne star du muet Norma Desmond (Gloria Swanson) l’a conduit à sa perte.

THE SEVEN YEAR ITCH (Sept ans de réflexion) – Billy Wilder (1955)
Après avoir réalisé Sabrina en 1954, Billy Wilder enchaîne avec une commande de la compagnie Fox à laquelle Paramount l’a loué : The Seven year itch (Sept ans de réflexion), adaptation d’une pièce à succès de George Axelrod. Dans ce film , Marilyn Monroe incarne l’essence même de ce mélange unique de sexualité et d’innocence qui l’a caractérisée tout au long de sa carrière. La célébrité de ce film tient à son interprète et à la scène de la bouche de métro où sa robe se relève haut sur les cuisses.


Années 1960 : la comédie sophistiquée et le burlesque moderne

Wilder s’oriente vers une veine plus comique, parfois plus ample, parfois plus farcesque, mais toujours avec son sens du timing et son regard ironique sur les mœurs.
SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud, 1959) — Techniquement fin des années 1950, mais ouvre la période suivante : chef‑d’œuvre absolu de la comédie américaine.
IRMA LA DOUCE (1963) — Comédie romantique et sociale, plus longue, plus baroque, avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine.

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)
Dans Some Like It Hot, Billy Wilder orchestre une comédie aussi effervescente que subversive, où le burlesque flirte avec la critique sociale et où Marilyn Monroe, radieuse et fragile, trouve l’un de ses rôles les plus mémorables. Derrière les travestissements et les poursuites mafieuses, le film dévoile une modernité insolente, bousculant les normes de genre et les conventions hollywoodiennes de son époque. Une œuvre qui, plus de soixante ans après sa sortie, continue de pétiller avec une insolence intacte.

IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963)
Un ratage, selon Wilder, mais le public en fit un de ses plus gros succès. Shirley MacLaine joue avec autorité l’archétypale prostituée au grand cœur. Lemmon s’attaque hardiment au double rôle de Nestor, l’agent de police français qui travaille dans le quartier chaud tout en se faisant passer pour « Lord X  », client d’Irma. Le film est paillard et pittoresque, plein de surprises, plus charmant et sexy que le réalisateur ne veut bien l’admettre. 



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