Catégorie : Le Film Noir

FRITZ LANG ET LE FILM NOIR : UNE TRAVERSÉE DE L’OMBRE

Lorsque Fritz Lang s’installe à Hollywood après avoir fui l’Allemagne nazie, il ne se contente pas d’adopter les codes du film noir naissant, mais les reformule à partir de ses propres obsessions, héritées de l’expressionnisme et de son expérience européenne. Cette rencontre entre un imaginaire déjà profondément marqué par la fatalité et un système hollywoodien en quête de récits sombres produit une série d’œuvres où le film noir devient autant un genre qu’un instrument critique. La période américaine de Lang constitue un laboratoire où se cristallisent ses interrogations sur la culpabilité, la violence sociale et la fragilité des institutions.

THE LOST WEEKEND (Le Poison) – Billy Wilder (1945)

Avant ce film, le cinéma américain n’avait jamais tenté de véritable étude clinique de l’alcoolisme, généralement abordé de manière superficielle et anecdotique ou comme un élément du mélodrame social. C’était pourtant là un pro­blème qui devait préoccuper un pays capable d’instaurer la prohibi­tion… Même s’il a vieilli aujourd’hui, le film de Billy Wilder a le mérite d’une approche plus mûre et plus consciente de ce sujet scabreux pour le code moral hollywoodien. Écartant tout préjugé puritain, Wil­der dépeint les alcooliques comme des malades qui doivent être entou­rés de soins vigilants et non traités comme des parias.

MULHOLLAND DRIVE – David Lynch (2001)

La blonde Bet­ty Elms vient tout juste d’ar­ri­ver à Hol­ly­wood pour deve­nir une star de ciné­ma lors­qu’elle ren­contre une énig­ma­tique brune amnésique… Entre rêves et réa­li­té, les des­tins en miroir de deux jeunes actrices dans un Hol­ly­wood en prise à des forces obscures. Relecture du film noir, roman d’amour entre une blonde et une brune et cauchemar éveillé au mystère envoûtant, Mulholland Drive est une route à plusieurs voies. Au sommet de son art, Lynch l’illusionniste invite le spectateur à se perdre dans un labyrinthe apte à susciter de nombreuses interprétations.

LE FACTEUR A SONNÉ… QUATRE FOIS !

Deux hommes et une femme : le premier est jeune, il n’a que vingt-quatre ans, le second ne l’est plus, il est déjà gros et n’a jamais eu une grande séduction ; sa jeune femme, « sa petite colombe » comme il l’appelle, ne l’a épousé, émue par sa gentillesse, que pour sortir de la misère : loin de l’ame­ner à la gloire d’Hollywood, un concours de beauté ne lui avait fait connaître que la médiocrité des cantines. Entre les deux jeunes gens, l’attirance est immédiate ; un flamboiement de la chair qui n’a d’autre issue que désespérée : le crime passionnel. Le décor est une banale auberge de route de Californie, entre Santa Barbara et la frontière mexicaine. Il y aura deux procès, et la mort.

THE BIG SLEEP – THE MALTESE FALCON : NAISSANCE DU FILM NOIR (par Stéphane Michaka)

Un détective privé qui n’a aucun goût pour les orchidées est introduit dans une serre qui en regorge. Là, un vieux général aux jambes paralysées lui confie une enquête impliquant ses deux filles. Le privé est mis en garde : ces demoiselles en détresse n’ont guère plus de sens moral qu’on en trouve chez un chat. Le détective, un rien cynique, se nomme Philip Marlowe. Vous avez reconnu le début du Grand sommeil (The Big sleep). Même détective, changement de décor: un bureau qui donne sur le Golden Gate Bridge. A travers une vitre en verre dépoli, notre privé aperçoit une silhouette spectrale. Encore une demoiselle en détresse. Elle vient supplier qu’on retrouve sa sœur. Le détective, un rien cynique, se nomme Sam Spade. Vous avez reconnu le début du Faucon maltais.

[rediffusion] LA MÔME VERT-DE-GRIS – Bernard Borderie (1953)

La passion des Français pour la Série noire va de pair avec leur goût démesuré pour les films de gangsters sombres qu’ils ont découverts après la guerre. En 1946, le critique Nino Frank utilise l’expression film noir pour qualifier ces films, dont les Français ne tardent pas à donner leur interprétation, à commencer par André Hunebelle avec sa trilogie Mission à Tanger (1949), Méfiez-vous des blondes (1950) et Massacre en dentelles (1952). Sur les premiers scénarios de Michel Audiard, qui en écrira plus d’une centaine d’autres – dont de nombreux noirs – ces films projettent le spectateur des lieux exotiques ciblés pour le marché français (Tanger, Londres, Venise) et racontent le quotidien mouvementé du journaliste Georges Masse, incarné par Raymond Rouleau. Comme l’expliquent Raymond Borderie et Étienne Chaumeton dans leur « Panorama du film noir américain » (1955), «le héros du film est un journaliste d’investigation avec un sérieux penchant pour le whisky et les femmes. Il rappelle ces détectives décontractés dont William Powell fut un temps le prototype ». [Film Noir 100 All-Time Favorites – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

[rediffusion] JOHNNY EAGER (Johnny, roi des gangsters) – Mervyn Le Roy (1941)

A mi-chemin entre le drame psychologique et le film traditionnel, Mervin Le Roy décrit deux mondes que tout semble opposer, s’attachant au passage aux femmes qui gravitent autour de Johnny et surtout au très curieux personnage de Jeff (Van Heflin, oscarisé pour ce rôle), l’historiographe du gangster pour lequel il a une évidente admiration. Robert Taylor n’est plus le séducteur du Roman de Marguerite Gauthier (Camille, 1936) mais un homme au double visage face à Lana Turner découvrant ici un univers trouble qui l’étonne et la fascine.

KNOCK ON ANY DOOR (Les Ruelles du malheur) – Nicholas Ray (1949)

L’avocat Andrew Morton choisit de défendre l’affaire de Nick Romano, un jeune homme dérangé des quartiers pauvres sans doute car il s’en sent proche, ayant lui-même vécu là bas. Nick est accusé d’avoir tué un policier et son avocat est persuadé de son innocence. Knock on Any Door est le deuxième film de Nicholas Ray, sorti en 1949, le scénario est adapté du roman de Willard Motley.

WORLD FOR RANSOM (Alerte à Singapour) – Robert Aldrich (1954)

Un ancien GI, travaillant comme détective privé à Singapour est engagé par la femme d’un ami pour enquêter sur son mari. Ce dernier est impliqué avec un groupe de trafiquants dans le kidnapping d’un physicien renommé. Film noir merveilleusement discret qui parodie tous les films d’espionnage et d’aventure à gros budget et rend un meilleur travail pour aller au fond des choses de ce genre.

SLIGHTLY SCARLET (Deux rouquines dans la bagarre) – Allan Dwan (1956)

Dernier des sept films en couleurs photographiés par AIton et réalisés par Dwan pour le producteur Benedict Bogeaus, ce drame psychologique et policier est une fulgurante et lyrique composition qui permet au génial chef opérateur de Silver Lode et de Tennessee’s Partner de créer, grâce aux couleurs, un univers baroque fascinant. À ce titre, Slightly Searlet est certainement, avec Party Girl, Leave Her to Heaven et Niagara, le plus beau des « films noirs » en couleurs.

RIDE THE PINK HORSE (Et tournent les chevaux de bois) – Robert Montgomery (1947)

Ride the Pink Horsei fut soutenu par André Bazin qui en vantait la fraîcheur et la poésie et qu’il décrivait comme une « subtile imitation du genre » (le thriller) « que l’auteur contraint à révéler ses rouages les plus secrets ». Dès la séquence d’ouverture, remarquablement filmée en plans très longs, Robert Montgomery crée un climat étrange, somnambulique entièrement fondé sur l’attente et la frustration aussi bien chez les personnages que dans la construction dramatique.

FRITZ LANG ET DUDLEY NICHOLS [autour de Scarlet Street et de La Chienne]

Scarlet Street (La Rue Rouge) est le premier projet que Diana Production met en chantier. Ce sera la production la plus indépendante et la plus autonome de Fritz Lang à Hollywood. Ce sera aussi la première fois depuis House Across the Bay (1940) d’Archie Mayo avec George Raft (dont par ailleurs les scènes aériennes ont été filmées par Hitchcock), que Joan Bennett collabore avec le producteur Walter Wanger sur un projet.

THE LONG NIGHT – Anatole Litvak (1947) / LE JOUR SE LÈVE « refait » et « trahi »

Lorsque la RKO a acquis les droits de distribution du film Le Jour se lève en vue de le refaire sous le nom de The Long Night, ils ont également cherché à acheter toutes les copies disponibles du film original et à les détruire. On a cru un temps que ce film était complètement perdu, mais des copies réapparurent dans les années 1950 et son statut de film classique fut rétabli.