LE DOCU-NOIR

Le néoréalisme italien exerça une influence considérable sur le film noir de l’après-guerre. Certains films furent montrés aux Etats-Unis où ils enthousiasmèrent les critiques et les cinéastes. Bien que beaucoup d’entre eux comme Ossessione (Les Amants diaboliques, 1943),  l’adaptation non autorisée du Facteur sonne toujours deux fois par Luchino Visconti, n’aient pas été importés, bon nombre de ces films révolutionnaires, tournés en décors réels avec des budgets dérisoires, avaient un sens particulier pour le Noir.

DU RIFIFI CHEZ LES HOMMES – Jules Dassin (1955)

Le cinéaste Jules Dassin, exilé en France pour cause de maccarthysme, tourne, un an après Touchez pas au grisbi, l’autre film « noir » qui va révolutionner le genre en France. Contrairement à Jacques Becker, il décrit minutieusement le casse d’une bijouterie. De toute évidence, le cinéma de Jean-Pierre Melville (Le Cercle rouge et même Un flic) va naître de cette longue ­séquence, mise en scène avec rigueur et brio. Trente minutes parfaites, quasi muettes, dont l’intensité est renforcée par les bruits, les sons, les chocs, les souffles. Dassin se parodiera joliment, en filmant, dix ans plus tard, le vol de la dague dans Topkapi. Jean Servais, bien oublié aujourd’hui, est au moins aussi bon que Gabin chez Becker. Et on garde un petit faible pour Magali Noël qui chante Le Rififi, sur une musique de Georges Auric. [Pierre Murat – Télérama]

NIGHT AND THE CITY (Les Forbans de la nuit) – Jules Dassin (1950)

Harry Fabian (Richard Widmark, magistral) appartient à ce petit peuple d’escrocs dérisoires qui se débattent dans l’univers du film noir. Toujours en quête d’un ailleurs radieux et confus, de la combine parfaite pour y parvenir. Des projets, Harry, rabatteur dans un night-club londonien, en change comme d’œillet à sa boutonnière, et fait le désespoir de son amante, Mary, à laquelle Gene Tierney prête sa grâce aérienne. Cette fois, l’éternel perdant tente de « voler » le business des spectacles de lutte à la pègre locale. Très mauvaise idée, mais formidable sujet de cinéma, qui donne lieu à des scènes de combat d’une âpre beauté, enchevêtrement de corps dans un clair-obscur presque abstrait. De la pénombre des arrière-salles aux ténèbres huileuses des pavés de la ville, c’est un film sans lumière. Un décor qui semble se fermer lentement, comme un piège étouffant. Une faune souterraine, entraîneuses, trafiquants et mendiants, hante ce dédale nocturne de plus en plus hostile. Jules Dassin, avec cette tragédie des bas-fonds, parle aussi d’exil et de traque : victime du maccarthysme, contraint de quitter les Etats-Unis, le cinéaste tourne pour la première fois en Europe. La fuite éperdue de Harry, trahi, harcelé, pourchassé dans toute la ville, évoque la chasse aux sorcières qui sévissait alors à Hollywood. [Cécile Mury – Télérama]