LE DOCU-NOIR

Le néoréalisme italien exerça une influence considérable sur le film noir de l’après-guerre. Des films tels que Roma, citta aperta (Rome, ville ouverte, 1945), Paisa (1946) et Ladri di biciclette (Le Voleur de bicyclette, 1948) furent montrés aux Etats-Unis où ils enthousiasmèrent les critiques et les cinéastes.

amants_diaboliques_09
OSSESSIONE (Les Amants diaboliques) – Luchino Visconti (1943) avec Massimo Girotti et Clara Calamai

Bien que beaucoup d’entre eux comme Ossessione (Les Amants diaboliques, 1943),  l’adaptation non autorisée du Facteur sonne toujours deux fois par Luchino Visconti, n’aient pas été importés, bon nombre de ces films révolutionnaires, tournés en décors réels avec des budgets dérisoires, avaient un sens particulier pour le Noir.

appelez_nord_777_09
CALL NORTHSIDE 777 (Appelez Nord 777) – Henry Hathaway (1948) avec James Stewart, Richard Conte, Lee J. Cobb

Les grands studios reléguaient le plus souvent ce genre à leurs départements de séries B. Il n’était bien accueilli que par RKO et des studios alternatifs comme Allied Artists ou Producers Releasing Corporation.

cite_sans_voiles_01
THE NAKED CITY (La Cité sans voiles) – Jules Dassin (1948) avec Barry Fitzgerald, Howard Duff, Dorothy Hart, Don Taylor

Quand les films noirs commencèrent à mêler les scènes en studio à celles tournées en extérieurs et à s’inspirer de plus en plus de faits divers puisés dans la presse ou les archives publiques, leur style changea et le néoréalisme italien rejoignit l’expressionnisme allemand et le réalisme poétique français sur la liste des mouvements cinématographiques affilés. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

cite_sans_voiles_02
THE NAKED CITY (La Cité sans voiles) – Jules Dassin (1948) avec Barry Fitzgerald, Howard Duff, Dorothy Hart, Don Taylor

Call Northside 777 (Appelez Nord 777, 1948) est basé sur un article du Chicago Times racontant l’histoire vraie d’un reporter de Chicago, P.J. McNeal (James Stewart), qui devint l’avocat d’une femme de ménage dont le fils avait été injustement emprisonné. Dans The Naked City (La Cité sans voiles, 1948), le narrateur résume le ton documentaire de ce courant avec cette phrase devenue célèbre : « Il y a huit millions d’histoires dans la cité sans voiles, en voici une. »

feux_croisés_01
CROSSFIRE (Feux croisés) – Edward Dmytryk (1947) avec Robert Young, Robert Mitchum, Robert Ryan, Gloria Grahame, Paul Kelly, Sam Levene. Montgomery 5Robert Ryan) est un raciste qui tue un juif. (Détail intéressant, dans le roman de Richard Brooks, la victime était un homosexuel). L’intensité du jeu de Ryan rend le film passionnant et lui valut d’être catalogué dans les personnages haineux. dans le film de hold-up Le Coup de l’escalier (1959) par exemple, il incarne encore un raciste.

The Naked City, réalisé par un maître du genre plus tard mis sur la liste noire, Jules Dassin, d’après un scénario de son compagnon de voyage Albert Maltz, insuffle une forme inédite de conscience sociale à, une histoire basée sur un fait divers, se déroulant en grande partie dans les quartiers populaires de New York et s’inspirant partiellement du photojoumalisme sombre d’Arthur Fellig, alias WeeGee.

police_est_sur_les_dents_01
DRAGNET (La Police est sur les dents) – Jack Webb (1954) avec Jack Webb, Ben Alexander, Richard Boone, Ann Robinson

Dans Crossfire (Feux Croisés, 1947), le réalisateur Edward Dmytryk puise dans l’antisémitisme présent aux États-Unis, même peu après les révélations sur les horreurs des camps nazis. Un juif, Joseph Samuels, est battu à mort sans raison apparente. Le reste du film est une enquête approfondie sur cet absurde crime haineux. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

appelez_nord_777_10
CALL NORTHSIDE 777 (Appelez Nord 777) – Henry Hathaway (1948) avec ames Stewart, Richard Conte, Lee J. Cobb

Avec Dragnet (La Police est sur les dents, 1954) de Jack Webb, tirée de sa série télévisée à succès (Badge 714), le réalisateur part d’une histoire puisée dans les archives de la police de Los Angeles. Son inspecteur pourchasse un meurtrier à travers la ville sans se départir de son expression impavide et de ses réparties laconiques pour le plus grand plaisir d’un public familier de sa présence sur le petit écran. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

HOUSE ON 92ND STREET, THE
THE HOUSE ON 92nd STREET (La Maison de la 92e rue) – Henry Hathaway (1945). En regardant dans le miroir, Hammerershon (Leo G. Carroll) se rend compte qu’il est filmé par le FBI. ce film établit les conventions du docu-noir : une histoire vraie à la base, des décors réels, un narrateur grandiloquent. Quand il le pouvait, Hathaway filmait de vrais passants dans la rue où il tournait. Cette formule fut reprise dans d’autres films noirs dont Le Faux coupable d’Hitchcock en 1956.

T-Men (La Brigade du suicide), réalisé par Anthony Mann et photographié par John Alton, s’inspire lui aussi d’une histoire vraie, cette fois puisée dans les archives du ministère américain des Finances. Comme dans The Naked City  et Dragnet, on a affaire à un narrateur. Sa voix de stentor guide le spectateur à travers l’intrigue alambiquée, jusqu’à son impitoyable conclusion patriotique. Afin de renforcer sa crédibilité, le film présente même un ancien directeur du département du Trésor, assis le dos droit derrière son bureau, déblatérant sur un ton monocorde sur le travail des agents du Trésor. Les scènes en extérieurs, principalement à Los Angeles, se mêlent à celles tournées en studio. Le réalisateur tenait manifestement à établir un ton néoréaliste avant d’entraîner le public dans une histoire sordide.

brigade_du_suicide_101
T-MEN (La Brigade du suicide) – Anthony Mann (1947) avec Dennis O’Keefe, Mary Meade, Alfred Ryder, Wallace Ford. La violence soudaine et fatale du film met les nerfs du spectateur à vif. Le plus étonnant, c’est que les agents infiltrés dans le monde de la pègre y paraissent très à leur aise.

Comme s’il avait craint que les spectateurs n’y croient pas sans une trame étayée de plans de style documentaire, d’un narrateur omniscient (tel la « voix de Dieu ») et de véritables représentants du gouvernement. Mais de toute évidence, ce qui intéressait Mann dans ce projet, c’était la psychologie de son personnage principal, thème que l’on retrouve dans nombre de ses films, de Raw Deal (Marché de brutes, 1948) à Devil’s Doorway (La Porte du diable, 1950), The Man from Laramie (L’Homme de la plaine, 1955), Men in War (Cote 465, 1957) ou El Cid (Le Cid, 1961). Ici, il s’agit de Dennis O’Brien (Dennis O’Keefe), agent du Trésor (« T-Man »), qui, avec son coéquipier Tony Genaro, infiltre la pègre de Detroit puis un gang de Los Angeles pour démanteler un réseau national de faux-monnayeurs.

brigade_du_suicide_01
T-MEN (La Brigade du suicide) – Anthony Mann (1947) avec Dennis O’Keefe, Mary Meade, Alfred Ryder, Wallace Ford. « La Brigade du suicide était mon premier vrai film… C’était le premier « documentaire » de ce genre et il a extrêmement bien marché pour une série B. J’étais assez satisfait de certaines scènes : le meurtre de Wallace Ford dans le bain de vapeur, par exemple, ou le passage à tabac de Dennis O’Keefe. » Anthony Mann

Mann s’est toujours intéressé à la souffrance et à la violence. Ses personnages masculins sont soumis à une véritable torture, qu’ils endurent de manière presque poétique, une impression renforcée par une photographie délicieusement oppressante. De fait, l’éclairage en clair-obscur et les qualités métaphoriques de la descente d’O’Brien aux enfers renforcent in tension, le « réalisme » documentaire se heurtant au symbolisme expressionniste dès les premières minutes du film.

brigade_du_suicide_07
T-MEN (La Brigade du suicide) – Anthony Mann (1947) avec Dennis O’Keefe, Mary Meade, Alfred Ryder, Wallace Ford

Dans une scène du début de T-Men, O’Brien est passé à tabac dans une salle de bains délabrée par une bande d’hommes qui l’a surpris essayant d’écouler de faux billets. Cela fait partie d’une ruse pour établir sa crédibilité auprès de Schemer, un des personnages clefs de la pègre de Los Angeles. Il est ensuite jeté dans une ruelle, où il roule vers la caméra puis sourit. Ce sourire qui peut être interprété comme un sourire de triomphe car il a assuré sa couverture de faux-monnayeur contient un élément de masochisme.

brigade_du_suicide_05
T-MEN (La Brigade du suicide) – Anthony Mann (1947) avec Dennis O’Keefe, Mary Meade, Alfred Ryder, Wallace Ford

Plus tard, torturé par Moxie – un voyou au service de la pègre que le public a vu plus tôt assassinant un informateur devant un réservoir de stockage – O’Brien tient bon puis est conduit devant un des parrains, Shiv, qui a contacté l’ex-employeur d’O’Brien afin de vérifier ses « références ». Mann entretient la dimension métaphorique par une série de scènes se déroulant dans des bains de vapeur. Ce sont les lieux de prédilection de Schemer. O’Brien s’y rend d’abord pour le trouver puis pour Ie traquer. Dans ces pièces remplies de vapeur et d’hommes à demi nus, dégoulinant de sueur et dont les visages expriment plus une douleur que du plaisir, Mann intensifie les qualités infernales de l’aventure du héros par un éclairage lumineux. Il n’est donc pas étonnant que Schemer finisse tué dans un de ces cercles de l’enfer par Moxie, sur l’ordre des parrains de la mafia locale qu’il menaçait de donner afin de se protéger. Le tueur enferme Schemer dans un sauna et fait monter la température. Schemer terrifié frappe contre la vitre puis bat l’air comme un animal piégé avant de s’effondrer sur le sol.

brigade_du_suicide_106
T-MEN (La Brigade du suicide) – Anthony Mann (1947) avec Dennis O’Keefe, Mary Meade, Alfred Ryder, Wallace Ford

L’un des éléments les plus frappants de ce film est la facilité avec laquelle O’Brien et Genaro s’intègrent dans ce monde de violence et de corruption. Comme nous savons très peu de choses sur O’Brien avant qu’il ne devienne le truand Hannigan, il n’attire pas franchement la sympathie. Il s’exprime dans le langage des voyous, porte des costumes tape-à-l’œil et participe à toutes sortes de violence sans états d’âme apparents. Le seul moment où on le voit affecté par un acte de brutalité est quand son coéquipier est démasqué en tant qu’agent du Trésor et assassiné par Moxie, O’Brien ne fait pourtant lien pour sauver son ami, ne voulant pas risquer de sacrifier sa couverture ni l’enquête du gouvernement sur ce réseau de faux-monnayeurs. Qu’il soit capable d’assister à cette exécution sans broncher indique à quel point il a sombré dans ce monde d’inhumanité et de brutalité. Même le narrateur pompeux semble souligner l’ironie qui fait qu’O’Brien observe son ami mourir pour « un bout de papier » qui lui indiquera où est le carnet de Schemer contenant les codes compromettants.

brigade_du_suicide_08
T-MEN (La Brigade du suicide) – Anthony Mann (1947) avec Dennis O’Keefe, Mary Meade, Alfred Ryder, Wallace Ford

La dernière scène sur un cargo dans le port de Los Angeles est particulièrement tendue et violente. De nouveau sur le gril, O’Brien est conduit par Moxie et Brownie  devant les principaux caïds du réseau pour vérifier que ses planches de faux billets ne sont pas détectables. Finalement, Miller, l’expert photographe, garantit leur qualité pendant qu’O’Brien attend dans l’angoisse, sachant que, dans le cas contraire il sera tué. Entre-temps, un groupe d’agents a été renseigné et est en route vers le cargo pour arrêter les faux-monnayeurs. Sitôt arrivés, ils lancent à bord des bombes lacrymogènes, O’Brien, qui pourchasse Moxie à travers le navire, reçoit one balle dans le ventre.

brigade_du_suicide_06
T-MEN (La Brigade du suicide) – Anthony Mann (1947) avec Dennis O’Keefe, Mary Meade, Alfred Ryder, Wallace Ford

Saignant abondamment, il continue néanmoins sa course et tue Moxie avant de s’effondrer sur le pont. Le réseau a été démantelé et O’Brien est salué comme un héros par le narrateur sur fond de musique aux accents patriotiques. Mais le public n’est pas dupe : dans le magazine qui présente l’histoire « héroïque » d’O’Brien, la caméra donne à voir une photo de Genaro assassiné. Aucun palliatif ne peut soulager l’arrière-goût troublant de ce voyage et sordide dans le Noir urbain. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

dav
ON SET – THIEVES’ HIGHWAY (Les Bas-fonds de Frisco) – Jules Dassin (1949) avec Richard Conte, Valentina Cortese, Lee J. Cobb. L’histoire de cet ancien combattant tentant de survivre en transportant des produits maraîchers fut tourné en décors réels en Californie, principalement à San Francisco, Oakland, Sebastopol, Calistoga, danta Rosa, Hueneme, Oxnard ainsi que sur la fameuse route 99. Il est montré que l’industrie est dirigée par des menteurs, des voleurs et des assassins.
il_marchait_la_nuit_01
HE WALKED BY NIGHT (Il marchait dans la nuit) – Alfred L. Werker et Anthony Mann avec Richard Basehart, Scott Brady
haines_01
THE LAWLESS (Haines) – Joseph Losey (1950) avec Macdonald Carey, Gail Russell, Johnny Sands. Le docu-noir permettait de dénoncer une injustice sociale. dans ce film, un ouvrier agricole mexicain frappe un policier, déclenchant une explosion d’anarchie et de racisme dans la ville.
Les extraits
A voir également

CALL NORTHSIDE 777 (Appelez Nord 777) – Henry Hathaway (1948)
L’usine à rêves d’Hollywood ne sait pas seulement adapter pour le grand écran des contes glamour pour adultes, elle sait aussi décrire ce qui se passe en marge de la société, preuve de la faculté d’adaptation des plus grands studios cinématographiques du monde. Call Northside 777 (Appelez Nord 777) appartient à ces drames sociaux qui racontent des histoires de laissés-pour-compte. Son réalisme social minimaliste fascine par sa complexité inhabituelle : à côté d’emprunts aux films de gangsters, de détectives, de tribunaux et de reporters, des stratégies quasi documentaires veillent à l’authenticité et à la crédibilité du récit. Lire la suite…

LE FILM NOIR DE SÉRIE B
De la série réalisée par Anthony Mann et John Alton pour Eagle-Lion entre 1947 et 1949 – Raw Deal (Marché de brutes, 1948), T-Men (La Brigade du suicide,1948), He Walked by Night (Il marche dans la nuit, 1948) et Reign of Terror (Le Livre noir, 1949) – au Gun Crazy (Démon des armes, 1950) de Joseph H. Lewis et au Killer’s Kiss (Baiser du tueur, 1955) de Kubrick, de nombreux exemples « classiques » de films noirs sont réalisés par des producteurs et des metteurs en scène indépendants disposant de budgets limités. Lire la suite…

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. francefougere dit :

    Un document très intéressant – et terrible- Merci ! amicalement

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.