JEAN VIGO, LE JEUNE REBELLE

L’œuvre de Jean Vigo se réduit à quatre films ; elle est pourtant d’une telle nouveauté, face à la production du cinéma français des années 30, qu’elle fait de son auteur un maître, mais aussi un précurseur.

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JEAN VIGO

Il y a un véritable mythe Vigo, qui tient avant tout aux circonstances très difficiles de sa vie : enfance bouleversée par la mort dramatique du père, constantes attaques de la maladie, qui finira par l’emporter à vingt-neuf ans, luttes incessantes contre la pauvreté, mais aussi contre les obstacles qui se dressaient contre lui et son œuvre. En bref, un auteur maudit, « le Rimbaud du cinéma ». La noblesse de caractère de l’homme, l’acuité de son regard telle qu’elle se révèle dans ses films, montrent d’ailleurs qu’une telle thèse est loin d’être inexacte. Toutefois la vie de Jean Vigo n’est pas marquée que par le malheur. Il fut toujours entouré d’amis fidèles, et connut un bonheur conjugal sans nuages. Son enfance même fut moins noire qu’on ne pourrait le penser en voyant Zéro de conduite (1933).

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L’Atalante – Jean Vigo (1934) avec Michel Simon, Jean Dasté et Dita Parlo

Elle a pourtant laissé en lui des traces ineffaçables. Né à Paris, le 24 avril 1905, Jean Vigo est le fils d’un couple de militants anarchistes, Emily Clero et Eugène-Bonaventure de Vigo. Ce dernier est un journaliste libertaire connu. Il est l’un des cofondateurs de l’hebdomadaire La Guerre sociale, en 1906, et signe ses articles Miguel Almereyda. Il emmène volontiers l’enfant dans ses réunions politiques – tous deux seront ainsi témoins de l’assassinat du grand tribun Jean Jaurès au café du Croissant. Le jeune garçon connaît une existence un peu bousculée, mais libre, qui le marquera profondément, et lui donnera de bonne heure le goût de la révolte.

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JEAN VIGO

Son père a fondé, fin 1913, un hebdomadaire satirique, Le Bonnet rouge, devenu peu après un quotidien. Mais le journal connaît des difficultés financières qui amènent Almereyda à composer. Il perçoit ainsi des « fonds secrets » du ministre de l’Intérieur Malvy. Cela causera sa perte : dénoncé, en juillet 1917, par Clemenceau, compromis par des fréquentations douteuses, le père de Vigo est accusé d’espionnage, de menées « défaitistes », et incarcéré en août. Il meurt à Fresnes, dans la nuit du 13 au 14 – et l’enquête officielle conclut, bien entendu, au suicide…

Zéro de conduite - Jean Vigo (1933)
Zéro de conduite – Jean Vigo (1933)

Jean Vigo part pour Montpellier, où il est accueilli par des parents, les Aubès : Gabriel (l’ancien mari de la mère d’Almereyda) et Antoinette, sa nièce. Ils l’inscrivent – sous le nom d’emprunt de Jean Salles – au collège de Nîmes, puis à celui de Millau, où il sera pensionnaire de 1919 à 1922. Ce sont des années plus mornes que vraiment sombres. Gabriel Aubès, photographe de profession, l’initie par ailleurs à la photographie, premier accès au monde des images.

JEAN VIGO sur le tournage de L'Atalante (1934)
Jean Vigo et Dita Parlo sur le tournage de L’Atalante (1934)

En 1922, il s’inscrit au lycée de Chartres, pour être plus près de sa mère ; il redevient à cette occasion « Jean Vigo », Bachelier, il s’inscrit à la Sorbonne, mais une maladie le contraint à plusieurs séjours au sanatorium de Font-Romeu, dans les Pyrénées. Il y rencontre une jeune Polonaise, Elizabeth Lozinska (« Lydou »), qu’il épouse en janvier 1929. En raison de leur santé, ils se sont installés à Nice, où Vigo travaille comme assistant opérateur aux studios de la Victorine : il y a été engagé grâce à Claude Autant-Lara.

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L’Atalante – Jean Vigo (1934) avec Michel Simon, Jean Dasté et Dita Parlo

Il cherche toutefois à faire œuvre personnelle. L’aide financière de son beau-père lui permet de faire l’acquisition d’une caméra. Il rencontre également l’opérateur Boris Kaufman. Celui-ci est le frère du cinéaste soviétique Dziga Vertov, et l’influence de ce dernier est perceptible dans le court métrage qui marque l’accession de Vigo à la réalisation : A Propos de Nice. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

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A PROPOS DE NICE de Jean Vigo et Boris Kaufman (1930)
« A propos de Nice »

Kaufman et Vigo effectuent les prises de vues dans la ville, de fin 1929 à mars 1930. Le montage est achevé fin avril, et la première projection publique a lieu le 28 mai à Paris, au Vieux Colombier. Le sous-titre de l’œuvre en définit les intentions : « un point de vue documenté ». Le genre rassurant du documentaire y est totalement subverti : Vigo part de clichés familiers (le carnaval, les casinos, la Promenade des Anglais … ), qu’il oppose à la triste réalité des quartiers pauvres de la ville. Des images violemment satiriques, d’allure surréaliste (pieds nus que l’on cire, femme fumant une cigarette et soudain dénudée…) se mêlent aux évocations des lieux de plaisir pour en dénoncer l’opulence égoïste.

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A PROPOS DE NICE de Jean Vigo et Boris Kaufman (1930)

Vigo définira sa conception du cinéma « social » dans un texte de présentation : «… le but sera atteint si l’on parvient à révéler la raison cachée d’un geste, à extraire d’une personne banale et de hasard sa beauté intérieure ou sa caricature, si l’on parvient à révéler l’esprit d’une collectivité d’après une de ses manifestations purement physiques. Et cela, avec une force telle, que désormais le monde qu’autrefois nous côtoyions avec indifférence, s’offre à nous, malgré lui au-delà de ses apparences. Ce documentaire social doit nous dessiller les yeux. »

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A PROPOS DE NICE de Jean Vigo et Boris Kaufman (1930)

Il se rend aussi à Paris pour assurer la distribution commerciale du film, qui sera programmé au Studio des Ursulines. En septembre 1930, il lance à Nice un ciné-club, Les Amis du Cinéma, qui programmera Dovjenko, Eisenstein, Ivens, Grémillon, Feyder et bien d’autres. Au cours d’un voyage à Bruxelles, pour y présenter A propos de Nice au IIe Congrès du cinéma indépendant, il fait la connaissance d’Ivens et d’Henri Storck, ainsi que de celle de Germaine Dulac. Celle-ci lui passe commande d’un court métrage pour la série « Le Journal vivant » patronnée par la firme dont elle est directrice. En janvier 1931, Vigo tourne donc Taris, champion de natation, consacré au célèbre nageur. Ce n’est pas qu’une œuvre de circonstance: de très belles prises de vues sous-marines, en particulier, y annoncent déjà la « poésie de l’eau » de L’Atalante. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

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Des moments difficiles

Cette commande n’est toutefois suivie d’aucune autre. Revenu à Nice, Vigo est sans travail et connaît la gêne – il lui faudra ainsi revendre sa caméra. Aucun des projets qu’il élabore ne pourra se réaliser. Lydou vient de donner naissance à leur fille, Luce, et la situation de la famille est précaire. 1931 et 1932 se passent en vaines tentatives, malgré de fréquents voyages à Paris.

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Taris, roi de l’eau de Jean Vigo (1931)

Toutefois, le comédien René Lefèvre (le futur interprète du Crime de Monsieur Lange de Renoir), fervent admirateur de Vigo, le recommande à Jacques- Louis Nounez, homme d’affaires tenté par le cinéma, et qui accepte de commanditer le cinéaste. Celui-ci s’installe à Paris, travaille d’abord à un film sur la Camargue, puis, le projet une fois abandonné, fait accepter un scénario sur la vie des collégiens, provisoirement intitulé Les Cancres. Un accord de coproduction avec la Gaumont-Franco-Aubert Film permet le financement du film, dont le tournage commence aux Buttes-Chaumont fin décembre 1932. Vigo vient alors d’adhérer à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, très liée au parti communiste français. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

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«Zéro de conduite»

Le tournage, perturbé par la maladie de Vigo, ainsi que par de très mauvaises conditions atmosphériques, ne se fait pas sans difficultés. Il s’achève fin janvier 1933. Vigo assure lui-même le montage du film, pour lequel Maurice Jaubert compose un accompagnement musical remarquable. Mais le sort s’acharne contre le film : projeté en avril, au cours d’une séance privée réservée aux exploitants, qui l’accueillent avec hostilité, il est ensuite condamné par la commission de censure, qui lui refuse le visa d’exploitation. Il ne sera pas visible, en dehors du circuit des ciné-clubs, avant 1945.

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Zéro de conduite – Jean Vigo (1933)

Zéro de conduite, qui décrit la rébellion des élèves d’un lycée de province contre les autorités, est très nettement inspiré des propres souvenirs d’adolescence de Vigo. « Ce film est tellement ma vie de gosse que j’ai hâte de faire autre chose », déclara-t-il en cours de tournage, et il a donné à deux de ses héros (Bruel et Caussat) les noms de deux de ses camarades de classe de l’époque de Millau. Cependant, il faut se garder d’identifier l’œuvre elle-même et son matériau de base. Elle n’est plus un simple « point de vue documenté » sur la vie des collèges. Peu soucieuse de réalisme, elle accumule les détails insolites (le Principal est un nain, un des surveillants imite Charlot et marche sur les mains), et exalte l’esprit de révolte – une révolte qui n’est jamais véritablement située, et qui est celle de l’esprit d’enfance contre tous les carcans. Cela explique peut-être qu’elle ait gardé tout son impact, qu’accentuent un humour très noir et d’admirables trouvailles de mise en scène, comme la bataille de polochons filmée au ralenti. L’interdiction du film représente quand même un coup très dur pour Vigo et son producteur. Mais celui-ci continue à lui faire confiance. Il déclare à un ami du cinéaste : « Vigo a beaucoup de talent, et je vois ce qu’il faut pour lui. Il faut lui donner un scénario vraiment très anodin ; alors là il va se dépenser avec tout son génie mais la censure ne pourra pas intervenir. Et c’est ce que je vais faire. J’ai un scénario pour lui, ça s’appelle L’Atalante, je vais le lui donner. » [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

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Zéro de conduite – Jean Vigo (1933)
« L’Atalante»

Vigo est d’abord peu enthousiasmé par ce qu’il appelle « un scénario pour patronage », mais il voit vite l’intérêt que représente une histoire-prétexte (le patron d’une péniche épouse une jeune femme qui, vite lassée de sa vie monotone, le quitte ; mais il finit par la retrouver). Il contacte Georges Simenon pour les repérages, s’assure le concours de Michel Simon, et travaille activement au découpage. Le tournage a lieu de novembre 1933 à janvier 1934. L’hiver est très dur et la santé de Vigo sera fortement ébranlée. Il est si malade qu’il ne peut superviser le montage, ni défendre son film, de nouveau mal accueilli par les exploitants. Les distributeurs ont l’idée d’intégrer à l’œuvre une rengaine à succès, « Le chaland qui passe », et de la rebaptiser ainsi… Nounez doit s’incliner, Vigo est trop gravement atteint pour pouvoir protester. Il meurt de septicémie le 5 octobre 1934, alors même que le film, sorti en septembre, a déjà été retiré de l’affiche.

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L’Atalante de Jean Vigo, sorti en 1934 avec Michel Simon, Jean Dasté, Dita Parlo

C’est pourtant un chef-d’œuvre. Il est frappant de constater à quel point Vigo a su métamorphoser une intrigue de roman-photo en poème d’amour fou. Il a tiré parti précisément des conventions et du manque de structure du scénario de Jean Guinée – le rythme est lent, les événements se succèdent plus qu’ils ne se suivent. Mais le film est imprégné de ce qu’on pourrait appeler une « poésie de l’élémentaire », qui naît des choses mêmes, décrites dans leur simple nudité. Le mariage du début, filmé de façon très réaliste, est ainsi, peu à peu, investi par le fantastique (la mariée en blanc sur la péniche). Les décors et les lieux ont une présence inquiétante qui est celle du rêve. Le film oppose le monde de l’eau, espace de liberté, au monde de la ville, inhumain et faux. Le bateau est un lieu clos, à l’écart du temps, sur lequel règne l’extraordinaire père Jules – une des plus grandes compositions de Michel Simon.

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L’Atalante – Jean Vigo (1934) avec Michel Simon, Jean Dasté et Dita Parlo

Univers paisible et heureux, que menace le monde extérieur, symbolisé par un pitoyable camelot tentateur. On voit que la structure de Zéro de conduite est à la fois reprise et inversée, et la révolte est, dans L’Atalante, intériorisée. Au jeu de massacre succède un combat douloureux, à des adversaires grotesques un monde redoutable parce qu’indifférent. Et la narration, dépouillée, privilégie les temps faibles, s’attache aux gestes, aux objets, aux regards. Dépassant (ou plutôt intégrant) les apparences, le réalisme du film atteint à l’essentiel.

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L’Atalante – Jean Vigo (1934) avec Michel Simon, Jean Dasté et Dita Parlo

L’auteur de L’Atalante apparaît, dans l’histoire du cinéma, comme un isolé. On a vu dans le « réalisme poétique » à la Carné, dans le néo-réalisme italien ou la « nouvelle vague » autant de « descendants » de son œuvre, mais cette opinion ne s’appuie que sur des ressemblances parfois fortuites, et Vigo demeure, par son exigence, un modèle aussi fascinant que lointain. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

L'Atalante

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. MarionRusty dit :

    L’Atalante… Grosse claque quand j’étais ado. Il a assis son statut de légende rien qu’avec cette oeuvre.

    J'aime

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