Le Film Noir

SLIGHTLY SCARLET (Deux rouquines dans la bagarre) – Allan Dwan (1956)

L’adaptation de Love’s Lovely Counterfeit est assez éloignée du roman de James M. Cain où Dorothy apparaissait assez tard dans l’intrigue et devenait la maîtresse de Ben. Dans le film, Ben reste fidèle à June mais Dorothy, bien que moins importante du point de vue du récit, reste pourtant le personnage le plus intéressant : névrosée, imprévisible, capricieuse et d’une immoralité fascinante. Sans doute Allan Dwan, avec son goût pour la symétrie, voulut-il l’introduire dès le début pour que les deux actrices, Rhonda Fleming et Arlene Dahl forment deux images de rousses complémentaires. Slightly Scarlet (Deux rouquines dans la bagarre) réussit donc bien à poser visuellement une aventure triangulaire, même si les relations narratives entre les trois personnages n’appuient pas véritablement la composition visuelle. Dans le dernier plan, les trois protagonistes sortent ensemble, à égale distance les uns des autres, June se trouvant au milieu, entre l’homme qu’elle aime et sa sœur, qu’elle protège de manière obsessionnelle.

Slightly Scarlet fait partie d’un cycle de films RKOAllan Dwan assurait la mise en scène, John AIton la photographie et Van Nest la direction artistique. Malgré leur budget modeste, ces films ont de belles couleurs et des décors séduisants, ce qui confirme que le talent d’Alton s’exerce aussi bien dans le technicolor que dans le noir et blanc. L’usage de la couleur pour ce film noir, un des plus modernes de la série Dwan / AIton, est intéressant et l’apparente à la photographie de Leon Shamroy dans Leave Her to Heaven (Péché Mortel). AIton a toujours recours aux ombres et aux grandes plages sombres contrastant de manière saisissante avec des zones lumineuses de roses de verts et d’orangés. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]


L’histoire

Bay City (Michigan). June Lyons (Rhonda Fleming) accueille sa sœur Dorothy (Arlene Dahl), lorsque celle-ci sort de prison et l’installe chez elle. June est l’assistante et l’amie de Frank Jansen (Kent Taylor) qui se présente aux élections municipales, décidé, s’il est élu maire, à purger la ville des criminels qui l’infestent. Norman Marlowe (Roy Gordon), le directeur du journal local, défend la candidature de Jansen et attaque ouvertement le chef de gang Solly Caspar (Ted de Corsia). Ce dernier et ses hommes provoquent alors la mort de Marlowe dont le corps est jeté par la fenêtre mais Ben Grace (John Payne), le lieutenant de Caspar, est parvenu à enregistrer la scène. Les élections ont lieu. Jansen, qui a accusé Caspar du meurtre de Marlowe, est élu. Caspar comprend qu’il est préférable pour lui de s’exiler pendant quelque temps au Mexique, alors que Ben, qui avait révélé à June la responsabilité de Caspar dans le meurtre de Marlowe, réussit à faire nommer David Dietz comme chef de la police. Ben parvient parallèlement à occuper au sein de l’organisation criminelle la place laissée vacante par Caspar. Il obtient, à la demande de June, la libération de Dorothy, arrêtée pour vol, mais Jansen exige que cette affaire suive normalement son cours. Ben réunit l’argent du gang pour pouvoir partir avec June. Mais Caspar revient et découvre la présence de Dorothy dans sa villa. June s’y rend et tire sur le gangster. Ben arrive à son tour. Les deux hommes s’entre-tuent.


Interrogeant Allan Dwan pour savoir dans quel style pictural celui-ci voulait que soit tourné Slightly Scarlet, John AIton entendit le cinéaste lui répondre : « Rembrandt, sans aucun doute ! »

Dernier des sept films en couleurs photographiés par AIton et réalisés par Dwan pour le producteur Benedict Bogeaus, ce drame psychologique et policier est une fulgurante et lyrique composition qui permet au génial chef opérateur de Silver Lode (Quatre étranges cavaliers) et de Tennessee’s Partner (Le Mariage est pour demain) de créer, grâce aux couleurs, un univers baroque fascinant. À ce titre, Slightly Searlet est certainement, avec Party Girl (Traquenard) de Nicholas Ray, Leave Her to Heaven (Péché mortel) de John M. Stahl et Niagara de Henry Hathaway, le plus beau des « films noirs » en couleurs. Dès la première scène, dont les images se mêlent aux noms du générique, on demeure émerveillé et séduit par la luxuriance des couleurs et par l’apparition de Rhonda Fleming et d’Arlene Dahl, aussi rousses et resplendissantes l’une que l’autre. Aux intrigues ténébreuses du film – la kleptomanie de Dorothy, la volonté de Ben Grace de succéder à son patron, la lutte de Jansen contre le crime et la corruption -, Dwan et AIton opposent, comme pour mieux les rehausser, un style flamboyant dans lequel les ombres jouent un rôle important. L’érotisme du film, du polo blanc sans manches de Rhonda Fleming à la combinaison d’Arlene Dahl, créée par elle-même, se combine à la peinture du syndicat du crime, une organisation dont le chef tout-puissant demeure invisible.

Allan Dwan a regretté que le Code de l’époque ne lui ait pas permis de réaliser ainsi qu’il le souhaitait certaines scènes du film, et il cite à ce propos la séquence où Caspar découvre la présence de Dorothy en voyant un pied émerger du canapé de son living-room. La scène demeure pourtant dans le film, Caspar étant en effet surpris et séduit par ce pied nu et par cette femme – Dorothy – quasiment offerte à lui et dont il prend la cheville en un évident geste de possession amoureuse. La manière dont Arlene Dahl se frotte les jambes voluptueusement avec un gratte-dos, et la scène au cours de laquelle Caspar jette sous les pieds nus de Dorothy des liasses de billets que la jeune femme foule sensuellement demeurent des moments stupéfiants dont l’intensité érotique ne semble jamais avoir été brimée…

L’ambition insatiable de Ben Grace, montant les uns contre les autres, pour tenter de remplacer Caspar, la conduite amoureuse de June passant des bras de Jansen à ceux de Grace, les rapports de ce dernier avec les deux femmes, sortant avec Dorothy comme pour exciter la jalousie de June et, à côté de ces êtres plus ou moins corrompus et corruptibles, l’apparition d’une nouvelle équipe – maire et chef de la police – résolue à combattre le crime, tous ces éléments se mêlent, Dwan privilégiant visiblement ses personnages féminins à l’intrigue policière proprement dite. Rhonda Fleming n’hésitera pas, après avoir décoché une flèche de fusil sous-marin au gangster Caspar, à lui tirer deux balles dans le corps, commençant ainsi le final shakespearien qui clôt le film. Allan Dwan avait alors soixante et onze ans et près de quatre cents films à son actif. [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]


Les extraits

DU CÔTÉ DE CHEZ ALLAN DWAN
En 1981, mourait un vieux cinéaste américain, quasi-centenaire (il avait exactement quatre-vingt-seize ans) et à peu près oublié de tous : Allan Dwan. Sa carrière, une des plus fécondes et une des plus longues de l’histoire du cinéma américain, coïncidait avec l’histoire de Hollywood, et commençait même avant elle.



LE FILM NOIR
Comment un cycle de films américains est-il devenu l’un des mouvements les plus influents de l’histoire du cinéma ? Au cours de sa période classique, qui s’étend de 1941 à 1958, le genre était tourné en dérision par la critique. Lloyd Shearer, par exemple, dans un article pour le supplément dominical du New York Times (« C’est à croire que le Crime paie », du 5 août 1945) se moquait de la mode de films « de criminels », qu’il qualifiait de « meurtriers », « lubriques », remplis de « tripes et de sang »…

JAMES M. CAIN ET LE CINÉMA (par François Guérif)
Les relations de James Cain, prince de la série noire, et du 7ème Art ne se limitent pas aux différentes adaptations du Facteur sonne toujours deux fois, tant s’en faut. Le romancier a en effet signé nombre de romans qui ont su séduire Hollywood. mais il a également (et plus modestement) signé ou cosigné quelques scénarios. Inventaire…

L’ASCENSION DE LA RKO
Curieusement, la RKO est née d’une initiative anglaise. A l’origine de la future compagnie hollywoodienne, on trouve en effet un petit studio ouvert en 1920 à Hollywood par la société britannique Robertson-Cole, jusque-là spécialisée dans l’importation d’automobiles aux États-Unis. En dépit de son envergure modeste, la Robertson-Cole a néanmoins sous contrat plusieurs grandes vedettes du muet, comme Sessue Hayakawa, Mae Marsh et Zasu Pitts, mais sa star incontestée est Pauline Frederick. 


LEAVE HER TO HEAVEN (Péché mortel) – John M. Stahl (1945)
Tourné la même année que Duel in the Sun (Duel au soleil), Leave her to heaven est au film noir ce que le film de King Vidor, produit par David O. Selznick, est au western : une œuvre passionnée et fulgurante qui utilise avec génie les tons du Technicolor de l’époque, devenus ici un élément dramatique indispensable. 

NIAGARA – Henry Hathaway (1953)
Tourné au pied des plus célèbres chutes du monde, le dix-huitième film de Marilyn lui permet d’accéder enfin au statut de star. Magnifiquement filmée par le vétéran Henry Hathaway, la comédienne y prouve qu’il va falloir désormais compter avec elle.

PARTY GIRL (Traquenard) – Nicholas Ray (1958)
L’œuvre de Nicholas Ray offre quelques réussites éblouissantes, dont le charme emporte les réserves que peuvent parfois susciter des conventions trop voyantes ou des facilités de scénario. Moins maîtrisé que le violent Johnny Guitar, moins constamment lyrique que l’envoûtant Wind across the everglades (La Forêt interdite), Party Girl (Traquenard), reste un de ses plus fascinants chef-d’ œuvre, grâce à la présence irradiante de Cyd Charisse, au comble de sa beauté.




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3 réponses »

  1. Un des meilleurs rôles de Rhonda Fleming, la reine du Technicolor, qui tourna dans d’autres excellents films noirs (Le Tueur s’est évadé, Deux mains la nuit). Quant aux films noirs en couleurs, faut pas oublier Niagara, le meilleur du genre en ce qui me concerne.

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  2. Un des meilleurs rôles de Rhonda Fleming, la reine du Technicolor, qui tourna dans d’autres excellents films noirs (Le Tueur s’est évadé, Deux mains la nuit). Quant aux films noirs en couleurs, faut pas oublier Niagara, le meilleur du genre en ce qui me concerne.

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