Les Actrices et Acteurs

JEAN GABIN : LES ANNÉES GRISES

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, qu’il a passée aux États-Unis puis dans les rangs de l’armée de Libération, Jean Gabin espère retrouver la première place du cinéma français. Malheureusement, il lui faudra pour cela attendre neuf longues années.

Lorsque Gabin rentre à Paris en 1945, après avoir combattu dans la division Leclerc, il ne mesure pas encore que la guerre vient de tourner définitivement une page de l’Histoire du cinéma. Cinq ans plus tôt, l’acteur était devenu la plus grande star française, grâce à des films qui avaient non seulement dominé le box-office, mais avaient été en outre considérés comme de véritables chefs-d’ œuvre. Désormais, ces films sont derrière lui. Certes, le public ne l’a pas oublié, mais c’est un Gabin aux cheveux prématurément blanchis qui réapparaît et, malgré son engagement dans les Forces Françaises Libres, certains lui tiennent rigueur de son épisode hollywoodien (le comédien y a tourné deux films entre 1942 et 1943). Et, comme si cela ne suffisait pas, Gabin va repartir du mauvais pied. Il propose en effet à Marcel Carné et Jacques Prévert d’adapter le roman Martin Roumagnac, offre que ces derniers déclinent, mais le trio se met ensuite d’accord sur le projet des Portes de la nuit. Marlene Dietrich ne tarde pas à s’associer à l’aventure, la rendant plus prometteuse encore, mais le couple de stars demande de telles modifications de scénario que Carné finira par jeter l’éponge…

Gabin aurait-il retrouvé avec Les Portes de la nuit son statut d’avant-guerre ? On ne peut évidemment en jurer, mais il est certain en revanche que Martin Roumagnac, qu’il tourne finalement avec Marlene Dietrich sous la direction de Georges Lacombe, ne le lui permettra pas, le film se voyant boudé aussi bien par le public que par la critique. L’acteur enchaîne avec Miroir, œuvre que lui-même préfèrera oublier, avant d’aller tourner en Italie Au-delà des grilles. Écrit par le scénariste Cesare Zavattini, l’un des maîtres d’œuvre du néo-réalisme, ce film de 1948 semble renouer avec la veine du Gabin d’avant-guerre : l’acteur y joue un homme se cachant dans un cargo après avoir tué sa femme dans un accès de jalousie. Mais, malgré la mise en scène de René Clément, qui se verra récompensé d’un prix à Cannes, le film semble décevoir le public. Ce sera également le cas des deux autres films tournés par Gabin en Italie, Pour l’amour du ciel et Fille dangereuse… Heureusement, une expérience vient mettre du baume au cœur de Gabin en 1949 : acceptant de remonter sur les planches, comme à l’époque de ses débuts, il connaît un grand succès dans une pièce d’Henry Bernstein, La Soif.

Revigoré par cette réussite, Gabin décide alors de prendre le taureau par les cornes en se lançant dans le projet de La Marie du port, adaptation d’un roman de Simenon dont il a acheté les droits. Se réconciliant avec Carné, Gabin lui confie le poste de réalisateur, mais malgré la qualité du film, les retrouvailles de ces deux légendes du cinéma ne mèneront pas au succès escompté. La raison en tient sans doute à ce que Gabin, rompant avec son image, se laisse manipuler dans le film par Nicole Courcel, tout comme il le sera par Danielle Darrieux dans La Vérité sur Bébé Donge, Michèle Morgan dans La Minute de vérité ou Elina Labourdette dans La Vierge du Rhin. Comme l’ont souligné certains critiques de l’époque, on ne peut pas détruire impunément un mythe ayant tellement fasciné le public par le passé. Il faudra donc que Gabin tienne à nouveau en 1954 un rôle « à poigne » dans Touchez pas au grisbi pour qu’il retrouve enfin la gloire… [Collection Gabin – La vérité sur Bébé Donge – Eric Quéméré (n°19 – 2006)] 


MARTIN ROUMAGNAC – Georges Lacombe (1946)
En 1946, Gabin tourne son premier film en France après cinq années d’absence. Pour ce grand retour, le héros de Quai des brumes a jeté son dévolu sur une histoire des plus romanesques, qu’il tient à interpréter aux côtés de Marlène Dietrich.

LA MARIE DU PORT – Marcel Carné (1950)
Des retrouvailles entre Marcel Carné et Jean Gabin naît un film qui impose l’acteur dans un nouvel emploi et marque sa renaissance au cinéma français. L’association avec Prévert est terminée – même si le poète, sans être crédité au générique, signe encore quelques dialogues de haute volée. Carné adapte un beau « roman dur » de Simenon, tourné in situ, entre Port-en-Bessin et Cherbourg…

LA VERITÉ SUR BÉBÉ DONGE – Henri Decoin (1952)
Si le public de 1952 boude la sortie de La Vérité sur Bébé Donge, le film ne sombre pas pour autant dans l’oubli, et les générations suivantes répareront cette injustice en le considérant comme l’un des titres les plus marquants de la période. Même les pourfendeurs de la fameuse « qualité française », tant décriée par François Truffaut et ses amis des Cahiers du cinéma, se sentiront tenus de faire une exception dans la filmographie d’Henri Decoin pour La Vérité sur Bébé Donge.

TOUCHEZ PAS AU GRISBI – Jacques Becker (1954)
Classique par son sujet, le film tire son originalité et son phénoménal succès du regard qu’il porte sur ces truands sur le retour. Nulle glorification de la pègre ne vient occulter la brutalité d’hommes prêts à tout pour quelques kilos d’or. Délaissant l’action au profit de l’étude de caractère, Jacques Becker s’attarde sur leurs rapports conflictuels, sur l’amitié indéfectible entre Max et Riton. Et puis il y a la performance magistrale de Jean Gabin. Il faut le voir, la cinquantaine séduisante et désabusée, prisonnier d’un gigantesque marché de dupes, regarder brûler la voiture qui contient les lingots et quelques minutes plus tard apprendre, au restaurant, la mort de son ami.


JEAN GABIN
S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970.

JEAN GABIN : TEMPS DE GUERRE
Dans La BanderaGueule d’amour ou Quai des Brumes, l’acteur a popularisé l’archétype du soldat romantique et désabusé, à une époque où l’armée le rebutait pourtant. Sans se douter que lui-même deviendrait bientôt un héros de la Seconde Guerre.  




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