Autour du Jour se lève : UN DES JALONS MAJEURS DE L’HISTOIRE DU CINÉMA par Jacques B. Brunius

Le cinéma n’a pas tellement changé, au fond, depuis ses premiers balbutiements – qui ne manquaient à vrai dire ni de brio ni d’assurance. Déjà, dès les premières années, deux tendances s’affrontaient : d’un côté les opérateurs de la maison Lumière tournaient indifféremment des documentaires et actualités ou des scènes jouées en décors réels, selon la même technique ; de l’autre, Georges Méliès opérait au studio en décors plus ou moins réalistes, plus ou moins fantastiques, selon le sujet. Qui avait raison ? Difficile à dire. Tantôt l’un tantôt l’autre. C’était question de flair et de chance. N’importe comment, il s’agissait plutôt d’efficacité que de « faire vrai ». Il y avait du bon de chaque côté et personne ne faisait de théories à ce sujet.   [Un des jalons majeurs de l’histoire du cinéma – L’Avant-Scène Cinéma – n°53 (novembre 1965)

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Ensuite vinrent les modes et les controverses. Les modes ont changé souvent. Chaque fois les tenants de la dernière vogue sont persuadés, ou du moins tentent de persuader tout le monde, qu’ils sont en train d’innover. En vérité, à rompre avec les habitudes de leurs prédécesseurs, qui eux-mêmes avaient déjà fait de même, ils ne font que tourner en rond et refaire ce qui s’était déjà fait (parfois mieux, parfois moins bien) avant le précédent changement de mode. Ainsi, panoramiquer un couple d’amants qui s’enlacent dans l’herbe, vers les fleurs qui frémissent au vent, puis vers le ciel (A double tour) fait peut-être très nouveau en 1960 et la suite, mais passait déjà pour un cliché éculé lorsque quelque Donatien ou Roger Lion en faisait autant vers 1925, au moment où arrivaient les novateurs d’alors, René Clair, Renoir, Cavalcanti. C’est d’ailleurs le sort de toutes les innovations de pure forme de rancir et rassir dès qu’on les copie. Les seules innovations qui comptent et ont chance de ne pas vieillir, sont celles qui portent sur le fond, ou les trouvailles de forme qui servent véritablement le contenu, au point de ne plus pouvoir s’en distinguer. Et ceci nous ramène au Jour se lève.   [Un des jalons majeurs de l’histoire du cinéma – L’Avant-Scène Cinéma – n°53 (novembre 1965)

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Carné suivait simplement la leçon de Méliès, de Clair et bien d’autres lorsque pour Le Jour se lève, au lieu de choisir un immeuble existant dans Boulogne-Billancourt, il tournait dans un décor. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la maquette, ou sur une photo de l’admirable décor de Trauner, pour constater que Carné avait raison : aucun immeuble réel n’aurait pu être aussi expressif ni aussi vrai que cette quintessence de banlieue industrielle. Par contre il se trompait lorsque quelques années plus tard pour Les Portes de la nuit, il reconstituait en studio une station de métro aérien qui ne lui offrait rien de plus que la réalité. Chacun peut faire erreur. Ceux qui ont tort sans excuses sont ceux qui dogmatisent sur ce sujet, dans un sens ou dans l’autre, et prétendent détenir une vérité absolue, durable et universelle.   [Un des jalons majeurs de l’histoire du cinéma – L’Avant-Scène Cinéma – n°53 (novembre 1965)

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Jacques Viot et Jacques Prévert n’innovaient pas non plus absolument en construisant le scénario du Jour se lève en flash-back. C’était une vieille idée qui avait pris forme la première fois que quelque personnage de film, adoptant un air rêveur, avait vu paraître en surimpression dans le coin opposé de l’écran l’image, extasiée de l’objet aimé ou un épisode de son passé. Depuis, le flash-back avait servi à maintes reprises, s’était développé en scènes et séquences plus longues. Cependant jamais avant Le Jour se lève, ce procédé de narration n’avait été intimement intégré de façon aussi dramatique aux images du présent, au point qu’il est presque impossible d’imaginer le film sous une autre forme, dans l’ordre chronologique par exemple. Jamais le cinéma n’avait encore si intégralement accompli sa destinée, pourtant évidente, de constituer le miroir le plus fidèle qui soit de la représentation mentale, l’instrument par excellence d’objectivation de la mémoire.   [Un des jalons majeurs de l’histoire du cinéma – L’Avant-Scène Cinéma – n°53 (novembre 1965)

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En ce sens Le Jour se lève reste un des jalons majeurs de l’histoire du cinéma, un film encore aujourd’hui éminemment moderne, sur la ligne qui, passant, par Citizen Kane, devait aboutir vingt-cinq ans plus tard à l’exploration des grottes et corridors mentaux de Hiroshima  et Marienbad. Le reste n’est que régression ou piétinement sur place.  [Un des jalons majeurs de l’histoire du cinéma – L’Avant-Scène Cinéma – n°53 (novembre 1965)

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L’idée à proprement parler géniale – qu’il faut probablement attribuer à Prévert, car depuis Le Crime de M. Lange, quatre ans plus tôt, il a plusieurs fois récidivé -, c’était d’écrire un rôle de canaille pour Jules Berry, ce merveilleux acteur au charme pervers, suspect et faisandé, jusqu’alors gaspillé dans des personnages de séducteurs mondains du Boulevard. Comme Belmondo doit regretter de n’avoir personne pour lui composer des rôles de ce genre !   [Un des jalons majeurs de l’histoire du cinéma – L’Avant-Scène Cinéma – n°53 (novembre 1965)

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