Les Actrices et Acteurs

GINETTE LECLERC : ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE

Ginette Leclerc, actrice emblématique du cinéma français, a traversé les décennies avec une liberté et une intensité rares. De ses débuts modestes à Montmartre jusqu’à ses rôles marquants dans des films cultes, elle a su imposer une présence unique, mêlant sensualité, fragilité et force. Retraçons le parcours d’une femme qui a défié les conventions et marqué l’histoire du cinéma par son audace et son talent.

Ginette Leclerc occupe une place singulière dans le cinéma français. Née en 1912, dans un Paris encore populaire, elle grandit au pied de Montmartre. Très jeune, elle cherche la scène, la lumière, les studios. Elle pose pour des cartes postales, fait de la figuration, observe les acteurs, les techniciens, les metteurs en scène. Elle apprend en silence, mais avec une détermination farouche.

Dans ces années d’apprentissage, Jacques Prévert remarque sa présence. Il l’encourage, la pousse vers le cinéma. Claude Autant-Lara lui offre un rôle dans Ciboulette (1933). Elle n’est pas encore en pleine lumière, mais quelque chose se met en place. Une silhouette, un regard, une énergie. Au fil des tournages, Ginette Leclerc gagne en assurance. On la voit dans L’Homme de nulle part (Pierre Chenal, 1936), Les Dégourdis de la 11e (Christian-Jaque, 1937), Prison sans barreaux (Léonide Moguy, 1938). Elle n’a pas encore de rôles centraux, mais elle attire l’œil. Elle apporte une intensité qui dépasse souvent la place que le scénario lui accorde, les réalisateurs le sentent, le public aussi.

En 1938, Marcel Pagnol lui confie le rôle d’Aurélie dans La Femme du boulanger. Le film devient un classique. Son personnage aurait pu n’être qu’un archétype. Elle en fait une femme vivante, traversée par le désir, la honte, la tendresse. Le public découvre une actrice capable de nuances rares. Les films s’enchaînent : Menaces (Edmond T. Gréville, 1939), Fièvres (Jean Delannoy, 1942), Le Val d’enfer (Maurice Tourneur, 1943). Elle devient l’incarnation d’une sensualité moderne, directe, assumée. Les studios la voient comme une vamp. Elle joue le jeu, mais glisse toujours une fragilité, une ombre, un doute.

En 1943, Henri-Georges Clouzot lui offre un rôle d’une autre nature. Dans Le Corbeau, elle incarne Denise, femme blessée, lucide, qui traverse le film comme une présence inquiète. Sa sobriété frappe. Elle révèle une profondeur dramatique que peu avaient anticipée. Le film deviendra un monument du cinéma français. À la fin de la guerre, Ginette Leclerc est arrêtée pour avoir tourné sous l’Occupation. Elle passe près d’un an en prison. Cette épreuve la marque profondément. Lorsqu’elle revient, elle doit tout reconstruire. Elle le fait avec courage, sans plainte, sans posture.

Durant les années 1950, Ginette Leclerc tourne beaucoup. Des films policiers, des mélodrames, des comédies. Un homme marche dans la ville (Marcello Pagliero, 1949), Le Plaisir (Max Ophüls, 1952), Gas-oil (Gilles Grangier, 1955), Le Chômeur de Clochemerle (Jean Boyer, 1957). Elle joue des femmes du peuple, des épouses désabusées, des figures ambiguës. Elle excelle dans ces rôles où l’émotion affleure sous une dureté apparente. Elle apparaît aussi dans des films plus légers, où elle apporte une spontanéité vive. Elle devient un visage familier du cinéma français. Une actrice que l’on reconnaît immédiatement, même dans un rôle bref.

A partir des années 1960, elle tourne moins, mais choisit mieux ses rôles. En 1969, elle surprend tout le monde avec Goto, île d’amour de Walerian Borowczyk, un film radical, presque hypnotique. Elle y trouve une nouvelle liberté. Une manière de dire qu’elle n’a jamais cessé d’être curieuse, audacieuse, prête à sortir des sentiers battus. Elle joue aussi pour la télévision, revient au théâtre, publie ses mémoires. Elle devient une figure respectée, presque mythique. Elle continue à tourner, parfois dans des films populaires, parfois dans des œuvres plus singulières (Le Drapeau noir flotte sur la marmite, Le Rempart des béguines, Spermula) où elle accepte des rôles secondaires, mais les habite toujours avec sincérité. Elle tourne son dernier film en 1978.

Ginette Leclerc n’a jamais été une actrice docile. Elle a traversé les époques avec une liberté farouche, une sensualité assumée, une capacité rare à se réinventer. Sa filmographie raconte l’histoire d’une femme qui refuse les étiquettes. Une actrice qui transforme chaque rôle en espace de vérité. Ses films – La Femme du boulanger, Le Corbeau, Goto – témoignent d’un talent qui mérite d’être revisité. Elle fut l’une des grandes figures du cinéma français. Une actrice qui brûle encore, dès qu’on la regarde.


LES RISQUES DE L’OCCUPATION
En continuant à tourner dans la France occupée, les cinéastes s’exposaient à des risques divers : encourir les foudres de la censure national-socialiste, ou au contraire se voir accusés de « collaboration ».


LE CORBEAU – Henri Georges Clouzot (1943)
Il pleut des lettres anonymes sur Saint-Robin, « un petit village ici ou ailleurs », et, comme l’annonce le narquois Dr Vorzet : « Quand ces saloperies se déclarent, on ne sait pas où elles s’arrêtent… » Tourné en 1943 à la Continental, dirigée par l’occupant allemand, ce deuxième film de Clouzot fut honni de tous.

L’HOMME DE NULLE PART – Pierre Chenal (1937)
Reprenant « Feu Mathias Pascal » de Pirandello (déjà mis en scène dans les années 20 par Marcel L’Herbier), Chenal l’a tiré vers l’humour noir et la charge grinçante.
On y découvre cent sujets d’étonnement et de ravissement : comme cette scène de noces en pleine campagne toscane qui fait penser à Renoir et annonce le néo-réalisme. Comme les dialogues de la rencontre du Chevalier Titus (Palau) et de Mathias dans un wagon de troisième classe en partance vers la France,

GAS-OIL – Gilles Grangier (1955)
Gilles Grangier capture la France des années 1950, une époque de routes nationales et de vies dures. Jean Gabin incarne Jean Chape, un homme ordinaire dont la vie bascule après un accident. Gas-oil dépeint une France disparue, celle des relais routiers et des solidarités entre hommes. Grangier filme avec modestie, rendant le film puissant par sa simplicité. C’est moins un polar qu’un portrait d’un pays, d’un métier et d’un homme, avançant lentement mais sûrement, comme un camion sur une nationale.

LE CAVE SE REBIFFE – Gilles Grangier (1961)
En 1960, Jean Gabin est au sommet de sa popularité. C’est la star du cinéma français. Depuis Gas-oil (1955), Michel Audiard lui peaufine des dialogues gouleyants, truffés de répliques qui tuent, de saillies imparables : les interrogatoires serrés de l’inspecteur Maigret, les enguelades mythiques du Président, les invectives d’Archimède. Le Cave se rebiffe est leur douzième collaboration.



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