DU RIFIFI A PANAME – Denys de La Patellière (1966)

Pour leur quatrième collaboration, Gabin et le réalisateur Denys de La Patellière arrêtent le choix sur un roman d’Auguste Le Breton, matériau idéal pour un polar « de prestige ». Cosmopolite et brillant, le résultat fera partie des réussites du tandem.

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Gabin, roi du polar à la française, pouvait-il échapper au phénomène « rififi » ? Compte tenu du succès rencontré par les adaptations successives de la célèbre série romanesque d’Auguste Le Breton, l’acteur se devait sans doute de s’y intéresser – question d’honneur, en un sens. Et, du point de vue des producteurs, de logique : si l’on regarde le générique de la série des Rififi, on s’aperçoit que les choix de casting menaient lentement mais sûrement au nom de Gabin. En effet, en s’attaquant d’abord à Du rififi chez les hommes, Jules Dassin décide de ne faire jouer dans le film que des comédiens inconnus du grand public (dont lui-même, sous le pseudonyme de Perlo Vita).
Puis, le réalisateur Alex Joffé met en scène en 1959 Du rififi chez les femmes, il en confie le rôle principal à Robert Hossein, jeune premier de l’époque. Après quoi, Jacques Deray monte encore la barre d’un cran en faisant de l’illustre Charles Vanel le héros de Du rififi à Tokyo. On voit que, pour gagner encore en prestige, il ne restait plus guère que Gabin : personne ne s’est donc étonné de voir en 1965 le monstre sacré jeter son dévolu sur le roman Du rififi à Paname. D’autant que l’acteur n’avait pas eu à se plaindre de ses précédentes incursions dans l’univers haut en couleur d’Auguste Le Breton, Razzia sur la chnouf et Le Rouge est mis comptant parmi les succès les plus considérables de sa « seconde» carrière. Mais le meilleur était encore à venir, puisque Le clan des Siciliens sera adapté en 1969 du même Auguste Le Breton…
Collection Gabin –  Eric Quéméré – 2005

Alors qu’ils viennent tout juste d’achever le tournage du Tonnerre de Dieu, Jean Gabin et Denys de La Patellière se lancent en 1965 dans un nouveau projet. Il s’agit cette fois d’un polar, genre dont l’acteur s’est fait le spécialiste depuis une dizaine d’années. Mais Du rififi à Paname s’inscrit davantage dans la lignée de Mélodie en sous-sol que de Touchez pas au grisbi. Le film d’Henri Verneuil, tourné deux ans plus tôt par Gabin et Delon, a en effet institué un changement de ton par rapport aux films de gangsters classiques, et depuis son succès, la tendance est désormais aux productions « à grand spectacle». C’est donc clairement dans cette direction que Denys de La Patellière et le producteur Maurice Jaquin souhaitent orienter leur nouveau film.
Collection Gabin –  Eric Quéméré – 2005

CHOC DES TITANS

Ce parti pris se fait sentir d’emblée dans le choix des interprètes, dont beaucoup s’avèrent des grands noms du cinéma mondial. A commencer par George Raft, acteur américain qui, s’il n’est pas au plus fort de sa carrière, symbolise cependant tout un pan du polar hollywoodien, et non le moindre. Dans le film, les scènes mettant en présence Gabin et George Raft auront d’ailleurs des airs de « rencontre au sommet» de deux mythes du cinéma ! De son côté, l’acteur allemand Gert Froebe a acquis une notoriété internationale grâce à Cent mille dollars au soleil d’Henri Verneuil et surtout à Goldfinger, troisième volet des aventures de James Bond, dans lequel il jouait l’ignoble « méchant ». Par ailleurs, Claudio Brook vient à l’époque d’être révélé par L’Ange exterminateur de Buñuel et Viva Maria ! de Louis Malle (mais c’est dans le rôle du pilote anglais de La Grande vadrouille qu’il deviendra immensément populaire l’année suivante). Quant à l’actrice autrichienne Nadja Tiller, elle est bien connue du public français pour avoir déjà joué face à Gabin dans Le Désordre et la nuit, avant de tenir le rôle principal du polar Du rififi chez les femmes...
Collection Gabin –  Eric Quéméré – 2005

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EMBARQUEMENT IMMÉDIAT

Cette volonté de donner au film une touche exotique se traduit également par les nombreuses séquences tournées à l’étranger: malgré son titre typiquement « parigot» ? Du rififi à Paname nous entraîne successivement à Tokyo, Londres et Münich. A l’époque, le cinéma français n’a pas encore l’habitude de tourner en dehors de l’hexagone, et l’on sent clairement ici le désir de dépayser le spectateur, notamment dans la longue séquence de filature dans les rues de Tokyo… L’utilisation du format cinémascope accentue d’ailleurs encore la somptuosité des paysages filmés, qu’il s’agisse du Tower Bridge de Londres ou des paysages enneigés de Bavière. Mais ce qui s’avère plus original encore dans Du rififi à Paname, c’est le fait que les protagonistes étrangers s’expriment dans leur propre langue, et sans sous-titres. On découvre ainsi que Gabin parle un anglais impeccable; et Denys de La Patellière n’hésite pas à faire jouer une scène très longue à Gert Froebe et Nadja Tiller, en allemand dans le texte !
Collection Gabin –  Eric Quéméré – 2005

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PARLER-VRAI

Comme son titre le laisse deviner, Du rififi à Paname est adapté d’un roman d’Auguste Le Breton. Mais le romancier, qui a participé à l’écriture de plusieurs films, laisse cette fois au réalisateur le soin de tirer un scénario de son œuvre. Une tâche dont Denys de La Patellière s’acquitte seul jusqu’à l’étape du dialogue, pour laquelle il décide de faire appel au romancier Alphonse Boudard : ancien perceur de coffres, le romancier de La métamorphose des cloportes allie en effet une excellente connaissance du « milieu» à un sens aiguisé de la formule. C’est donc à lui que l’on doit certaines des répliques les plus savoureuses du film, dont la plus célèbre – lorsque Gabin se voit demander par ses collègues malfrats « c’est oui ou c’est non ? », le vieux lion leur assène un tranquille « c’est merde », Un humour qui, associé à la solide intrigue policière du film et à un soupçon d’érotisme, contribuera à faire de ce Rififi à Paname l’un des succès de l’année 1966.
Collection Gabin –  Eric Quéméré – 2005

MIREILLE DARC

Malgré sa blondeur légendaire, l’héroïne de La Grande sauterelle est une enfant du sud : c’est à Toulon qu’elle naît en mai 1938. S’inscrivant au Conservatoire d’art dramatique de la ville, elle y trouve confirmation que c’est bien là que réside sa vocation. Un prix d’excellence en poche, elle gagne Paris à l’âge de vingt ans, où son physique lui vaut de travailler quelque temps comme mannequin. Mais elle ne tarde pas à décrocher ses premiers rôles à la télévision, puis au cinéma. On la remarque notamment en 1963 dans Pouic-Pouic, aux côtés de Louis de Funès et de Jacqueline Maillan. L’année suivante, elle tourne pour la première fois sous la direction de Georges Lautner, qui lui offrira la notoriété avec le film-scandale Galia. Mais ce sont surtout les comédies du réalisateur qui feront de Mireille Darc une star : Ne nous fâchons pas, Fleur d’oseille, Laisse aller, c’est une valse… Dans le même registre, l’actrice tourne avec Michel Audiard (Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas mais elle cause), Gérard Pirès (Fantasia chez les ploucs) ou Yves Robert (Le grand blond…). Mais on la voit aussi dans des polars aux côtés de son mari Alain Delon (Les Seins de glace), et même chez Godard (Week-end, en 1967)…

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L’ANECDOTE

Dans l’histoire du cinéma, les passerelles sont nombreuses, non seulement entre générations, mais aussi entre pays. Avec son casting international réunissant aussi bien Gabin que le jeune Claudio Brook, Du rififi à Paname en est un bel exemple. Mais c’est surtout la présence de George Raft que le cinéphile remarque ici. En 1965, cela fait déjà plus de trente ans que l’acteur a fait ses débuts à Hollywood, mais l’image du terrible truand de Scarface est encore dans toutes les têtes. C’est pourquoi Denys de La Patellière ne résiste pas à l’envie de rendre un double hommage au cinéaste Howard Hawks et à George Raft, en demandant à l’acteur de répéter ici le « gimmick » de son personnage de 1932 : à savoir la manie de faire sauter dans sa main une pièce de monnaie. C’est avec un plaisir manifeste que le vétéran d’Hollywood se prête ici à ce clin d’œil admiratif…

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George Raft
UN BRETON TRÈS CAUSANT

Grand rival d’Albert Simonin pour la mainmise sur la littérature policière des années 50, Auguste Le Breton a révolutionné le film de gangsters en y faisant « jacter » des voyous plus vrais que nature. Portrait d’un caïd venu de l’ouest.
Comme le dit le vieil adage, on ne parle bien que de ce que l’on connaît. Une opinion partagée par Auguste Le Breton, qui aura puisé la majeure partie de son inspiration dans les souvenirs d’une jeunesse tourmentée. De son vrai nom Auguste Monfort, le futur écrivain naît en 1913 dans une ferme de Lesneven, bourgade du Finistère. La Première Guerre mondiale lui enlève très tôt son père, et le voilà placé en orphelinat, institution où il sera tellement malheureux qu’il finira par s’enfuir. Rattrapé, le jeune Auguste est expédié en maison de redressement, où il découvre un avant-goût du monde de la pègre. Une fois libéré, il s’essaie à divers petits boulots, de terrassier à couvreur, avant de frayer avec les malfrats de Montmartre. Tâtant également de la plume, il s’inspirera de son expérience du « terrain» pour écrire un premier roman policier, Du rififi chez les hommes, qui à sa grande surprise est publié avec succès en 1953. Il choisit de conserver le surnom qu’on lui a attribué dans le Milieu, et entame alors une carrière de romancier à laquelle le cinéma va bientôt offrir une immense publicité.

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Auguste Le Breton

Expert judiciaire : En effet, deux ans après la parution de Du rififi chez les hommes, le réalisateur américain Jules Dassin, en exil à Paris pour cause de chasse aux sorcières, décide de porter le roman à l’écran. Il contacte donc Auguste Le Breton, non seulement pour lui acheter les droits du livre, mais pour lui demander d’en coécrire l’adaptation. Surtout, Jules Dassin tient à ce que Le Breton signe les dialogues du film, qui doivent sonner le plus juste possible : un exercice dans lequel le romancier va exceller, nourrissant les répliques de toutes les expressions argotiques apprises au milieu des truands. Mais, toujours par souci de réalisme, Dassin et Le Breton décideront aussi de bannir tout dialogue de la fameuse scène du casse, au cours de laquelle pas un mot ne sera échangé entre les personnages, et ce pendant vingt minutes : du jamais vu depuis l’invention du cinéma parlant… En cette même année 1955, Jean-Pierre Melville fait également appel à l’expérience d’ Auguste Le Breton, et pas uniquement en matière de scénario : c’est en effet grâce aux relations du romancier que le cinéaste finit par retrouver la trace de Roger Duchesne, jeune premier d’avant-guerre devenu cambrioleur. Il tiendra le rôle principal de Bob le flambeur...

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« Du Rififi chez les hommes » réalisé par Jules Dassin (1955) avec Jean Servais, Carl Möhner, Robert Manuel

Un bon petit filon : Ces deux films désormais mythiques vont assurer la notoriété d’Auguste Le Breton, qui vend immédiatement les droits d’adaptation de Razzia sur la chnouf et de La Loi des rues (roman qui donnera même lieu à une version turque en 1964). Puis Gilles Grangier demande en 1957 à l’auteur de s’associer avec lui et Michel Audiard pour transposer à l’écran son livre Le Rouge est mis, projet qui offrira à Gabin l’un de ses meilleurs rôles dans le genre du polar. Après quoi, Le Breton préfèrera s’en tenir à la littérature, se contentant pour ce qui est du cinéma de céder à bon prix les droits de la série des « Rififi» ou du Clan des Siciliens, qui donnera lieu au chef-d’ œuvre que l’on sait. A partir de 1972, le romancier publie une série de récits largement autobiographiques, puis deux dictionnaires d’argot, et même un recueil de poésie. Avant de s’éteindre tranquillement à l’âge de 86 ans, à la différence de ses héros souvent voués à une fin plus violente.

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« Le Rouge est mis » réalisé par Gilles Grangier (1957), avec Jean Gabin, Paul Frankeur, Marcel Bozzuffi, Lino Ventura, Annie Girardot

Culte : Bien qu’il n’ait pas rencontré à sa sortie le succès escompté, Bob le flambeur accède rapidement au statut de film-culte grâce aux réalisateurs de la Nouvelle Vague, qui voient dans le film un modèle à suivre. De nos jours, ce polar de 1955 figure en bonne place dans le panthéon du film noir, au point que Neil Jordan en a signé en 2002 un remake intitulé L’Homme  de la riviera, interprété par Nick Nolte. Bien qu’il ait préféré situer l’intrigue à Monte-Carlo plutôt qu’à Deauville, le cinéaste irlandais est resté plutôt fidèle au scénario écrit près de cinquante ans plus tôt par Melville et Le Breton.
Collection Gabin –  Eric Quéméré – 2005

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« Bob le flambeur » de Jean-Pierre Melville (1955) avec Roger Duchesne, Isabelle Corey et Daniel Cauchy
Fiche technique du film
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