Florence (Jeanne Moreau) et son amant Julien (Maurice Ronet) préparent jusque dans les moindres détails le meurtre du mari de la jeune femme, mais à peine Julien a-t-il terminé de maquiller son crime en suicide que tout échappe à leur contrôle. Julien reste coincé dans l’ascenseur et, pour couronner le tout, se fait dérober sa voiture par un jeune couple, Louis et Véronique (Georges Poujouly,Yori Bertin). Lorsque le cabriolet passe à côté de Florence qui ne se doute de rien, celle-ci croit que son amant prend la poudre d’escampette. Tandis qu’elle le cherche toute la nuit dans Paris et que Julien tente de s’extraire de l’ascenseur, les choses prennent un tour inattendu. Les deux jeunes qui ont volé le cabriolet tuent un couple de touristes allemands. La police, le commissaire Cherrier (Lino Ventura) soupçonne et recherche Julien, le propriétaire de la voiture.
Un couple d’amoureux, un mari importun, un crime minutieusement préparé et le hasard qui se met en travers du chemin : si l’intrigue n’est pas neuve, la façon dont Louis Malle concocte ce drame existentialiste à partir d’ingrédients classiques du film policier est inédite. N’ayant tourné jusqu’alors que Le Monde du silence (1956), avec Jacques-Yves Cousteau. Ascenseur pour l’échafaud est la première œuvre personnelle du jeune réalisateur, alors âgé de vingt-cinq ans. Malle dira un jour qu’il a hésité pour ses débuts entre un thriller à la Hitchcock et un film philosophique à la Robert Bresson – un homme qu’il admire beaucoup et qu’il a assisté pour Un condamné à mort s’est échappé / Le vent souffle où il veut (1956).
Les deux influences sont palpables ici. Après un début plein de suspense, l’action ralentit au fur et à mesure de l’intrigue. C’est avec un regard froid et distancié que Malle observe ses protagonistes qui – tandis que la police enquête avec acharnement – semblent emprisonnés dans leur solitude existentielle et leur désespoir. À l’instar de Bresson, Malle a recours à la métaphore. Julien n’est pas le seul à être enfermé dans son ascenseur-prison : Florence erre sous la pluie dans le dédale des rues parisiennes comme dans un labyrinthe sans issue. Dans le film de Malle, la grande ville symbole du monde moderne, n’est pas une promesse de liberté. L’éclat superficiel des vitrines renvoie douloureusement au vide émotionnel de leurs habitants.
Même si Malle affichera à plusieurs reprises ses distances vis-à-vis du cinéma de la Nouvelle Vague, on ne saurait toutefois sous-estimer l’importance d’Ascenseur pour l’échafaud comme modèle et source d’inspiration pour les films d’auteurs français de la fin des années 1950. Le ton du film est certes beaucoup plus sombre, mais il exprime le même enthousiasme pour les films américains de série B, comme le feront un peu plus tard À bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard ou Tirez sur le pianiste (1960) de François Truffaut. C’est avec une photographie en noir et blanc particulièrement intense que le chef opérateur Henri Decaë campe l’univers ombrageux du film noir dans le décor parisien. Éclairée seulement par les lumières au néon des bars et les phares des voitures, la métropole se transforme en paysage diffus prêt engloutir les âmes perdues comme Florence.
Si tout au long du film Malle conserve son objectivité, il nous fait égaIement partager les émotions de Florence dont le visage fatigué et tendu reflète les pensées. Son inquiétude est d’autant plus palpable qu’elle est magistralement soulignée par le célèbre thème musical de Miles Davis. L’agressivité de sa trompette de jazz communique en effet au public la nervosité de la jeune femme. C’est précisément cette musique pénétrante qui contribuera à faire du film pessimiste de Louis Malle un grand classique du cinéma. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]
Pour accompagner Jeanne Moreau déambulant dans les rues, la trompette de Miles Davis improvise. Elle semble exprimer le désarroi indicible de la jeune femme. Ascenseur pour l’échafaud préfigure le plus beau film de Louis Malle, Le Feu follet, où Maurice Ronet s’égare dans la douleur et se suicide.




Les extraits
Henri Decaë (1915-1987) est un des chefs opérateurs les plus Influents de la Nouvelle Vague, qui a libéré la caméra et offert aux Français une nouvelle façon de voir le monde. Sa caméra entame son mouvement d’en haut, pour montrer le personnage en plongée, pique sur un visage ou un objet, puis tourne à 360 degrés pour présenter le monde comme le voient les personnages. Tout au long de ces séquences, le spectateur est caressé par l’air délicat et fragile qui les entoure, parce que Decaë travaille à la lumière naturelle. Cet effet d’immédiateté ne tient pas seulement au génie de Decaë, mais aussi à sa formation de photo-journaliste dans l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale et à sa première carrière de documentariste. Après le renvoi de deux autres chefs opérateurs, il tourne le premier film de Jean-Pierre Melville, Le Silence de la mer (1949). Melville racontera plus tard : « Henri Decaë, un jeune homme aussi sympathique que timide et doté d’une grande intelligence, partageait totalement mes goûts en matière de cinéma. Nous avons passé une très agréable première journée ensemble sur le tournage, et la deuxième a été délicieuse. A partir de la troisième, le pli était pris. » Ils travaillent ensemble sur six autres films, parmi lesquels les noirs Bob le flambeur (1955), Le Samouraï (1967) et Le Cercle rouge (1970). Decaë participa aussi à la réalisation du premier film de François Truffaut, Les Quatre Cents Coups (1959), collabore avec Louis Malle sur cinq films, dont Ascenseur pour l’échafaud (1958), tourne les quatre premiers films de Claude Chabrol, ainsi que Plein soleil (1960) et trois autres films de René Clément. Dans les années 1970 et 1980, il tourne un grand nombre de comédies, de drames et de films d’aventure et d’action en France et en Amérique, ainsi qu’une grande part des polars réalisés par Georges Lautner et écrits par Michel Audiard.

AUTOUR DU « GRISBI » : Jeanne Moreau, l’anti femme fatale
Héroïne inoubliable de Jules et Jim, Jeanne Moreau occupe une place à part dans le cinéma français. Indépendante et spirituelle, l’actrice a su faire preuve d’une exigence peu commune, ouvrant ainsi la voie à toute une nouvelle génération de comédiennes.

LINO VENTURA
Du « Gorille » à Jean Valjean, tel pourrait être résumé l’itinéraire cinématographique de Lino Ventura. Après avoir été longtemps cantonné dans les rôles de « dur », ce populaire acteur du cinéma français a su en effet prouver qu’il peut être un grand comédien.

LE FILM NOIR FRANÇAIS
C’est un réflexe de curiosité qui nous portent vers le film noir français. En effet, quelle forme fut plus occultée en faveur du thriller américain et de sa vogue chez nous ? Quand Bogart-Philip Marlowe appartenait à nos mémoires les plus chauvines, Touchez pas au grisbi de Becker était à une époque invisible. La Nouvelle Vague avait opéré une fracture avec un certain cinéma sclérosé qu’elle allait remplacer. A l’exception de Renoir, elle se voulait sans ascendance nationale. Les noms de Gilles Grangier ou d’Henri Decoin faisaient rire dans les années 1960… mais il fallait-il rejeter leurs policiers denses et robustes des années 1950 ? Dans la mouvance du Grisbi, un genre s’était constitué avec sa durée propre, sa forme très codifiée, toute une mise en scène originale du temps mort.

LE NÉO-NOIR, UN GENRE CONSCIENT DE SES RACINES (par Douglas Keesey)
Dans « film noir », noir a le sens de « sinistre », « redoutable » et « sombre » comme l’évoque la célèbre citation de Raymond Chandler : « Les rues étaient sombres d’autre chose que la nuit.» Le « néo-noir » constitue un genre hautement auto référentiel et très au fait des conventions d’intrigue, des types de personnages et des techniques courantes associés aux films noirs du passé.

- GAS-OIL – Gilles Grangier (1955)
- ARSENIC AND OLD GLACE (Arsenic et vieilles dentelles) – Frank Capra (1944)
- FRITZ LANG ET LE FILM NOIR : UNE TRAVERSÉE DE L’OMBRE
- [la IVe République et ses films] LA QUALITÉ – CLÉMENT ÉPARPILLÉ (8/10)
- ROBIN AND THE 7 HOODS (Les Sept voleurs de Chicago) – Gordon Douglas (1964)
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Catégories :Le Film français, Le Film Noir







