Sorti à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Circonstances atténuantes s’inscrit dans l’ultime moment d’un cinéma comique français encore marqué par une forme de liberté et d’insouciance, bientôt rendues impossibles par les bouleversements historiques à venir. Le film développe ainsi un rire qui ne se sait pas encore menacé, mais que le regard contemporain charge rétrospectivement d’une valeur particulière. Cette discordance entre la légèreté des situations et la connaissance de ce qui va suivre confère à l’œuvre une résonance singulière : derrière le comique affleure une mélancolie diffuse, celle d’un monde qui continue de rire au seuil d’un basculement.

Dès le début du film, une panne de voiture jette un magistrat retraité, campé par Michel Simon, et son épouse bourgeoise dans une auberge servant de repaire à la pègre locale. Ce choc entre monde policé et univers populaire déclenche une comédie d’une liberté de ton savoureuse, faite de larcins, de beuveries et de renversements moraux. Porté par l’insolence lumineuse d’Arletty, le film cultive une irrévérence joyeuse, tempérée in extremis par une morale aussi bancale qu’humaine.


Les moments savoureux ne tardent pas à pleuvoir, à commencer par l’irruption brutale de la bourgeoisie dans un univers populaire qui n’a ni excuses à présenter ni le moindre complexe à nourrir. Le choc est rude, presque physique, mais l’acclimatation se fait à une vitesse suspecte : quelques verres bien tassés, une fricassée de lapin fumante et une chaleur humaine dont ils ignoraient l’existence suffisent à faire fondre les derniers restes de dignité mondaine. Très vite, nos deux bourgeois se découvrent un goût inattendu pour ce joyeux capharnaüm. S’ensuit alors un feu d’artifice de larcins croisés, de combines improvisées et de petits arrangements entre filous. Chacun vole, revend, rachète puis revole, si bien qu’on perd rapidement toute notion de propriété — et parfois même du bon sens — dans une confusion générale aussi réjouissante que savamment orchestrée.


On ne comprend pas d’emblée ce que cherche Michel Simon lorsqu’il se met au service de la troupe : il participe au vol d’une moto qu’il rachète discrètement, puis au cambriolage d’une luxueuse demeure qui se révèle être… la sienne, dans le but très personnel de débarrasser sa femme de la verroterie qu’elle accumule. Dans ces séquences, il se montre d’une ingéniosité réjouissante pour mystifier ses compagnons de rapine, feignant par exemple une dextérité experte devant son propre coffre‑fort. Ce n’est qu’in extremis que se dessine sa véritable ligne de conduite : il n’a jamais renoncé à sa morale de juge, mais choisit de l’appliquer ici de façon délicieusement peu orthodoxe, en guidant ses « ouailles » à sa manière.


Pour comprendre la douceur singulière du film, il faut se tourner vers son réalisateur, Jean Boyer. Cinéaste discret mais essentiel du cinéma français des années 1930, Boyer signe ici l’un de ses films les plus harmonieux, où la mise en scène ne cherche jamais à briller pour elle-même, mais à accompagner les acteurs, à laisser le rythme s’installer, à permettre aux situations de s’épanouir. Son sens du tempo comique, hérité du music-hall et de la comédie de mœurs, se mêle à une attention sincère pour les milieux populaires. Cette combinaison donne au film une chaleur particulière, une manière de filmer les « petites gens » sans condescendance, en leur accordant une dignité que la société leur refuse souvent. C’est peut-être cela, au fond, qui rend Circonstances atténuantes si attachant : cette impression de liberté totale, de cinéma populaire qui ne s’excuse de rien, qui joue avec les classes sociales, les valeurs, les codes, sans jamais perdre son humanité. Un film où l’on chante, où l’on boit, où l’on vole, où l’on rit — et où, malgré tout, une forme de justice finit par émerger, bancale, tordue, mais profondément humaine.

Dans cette manière de faire dialoguer la petite pègre et les figures plus « respectables », Circonstances atténuantes rejoint d’ailleurs un autre film important de 1939 : Fric‑Frac de Maurice Lehmann et Claude Autant‑Lara. Là aussi, la rencontre entre un monde policé — incarné par Fernandel, employé de banque timide — et l’univers gouailleur des malfrats — Arletty et Michel Simon, déjà — devient le moteur d’une comédie où les identités se frottent, se contaminent et se renversent. En reliant ces deux œuvres, on voit se dessiner une même veine du cinéma français d’avant‑guerre, une comédie populaire qui ne se contente pas de faire rire, mais qui observe avec tendresse les marges, les zones grises, les existences bancales.

FRIC-FRAC – Maurice Lehmann – Claude Autant-Lara (1939
Marcel, un employé de bijouterie naïf et amoureux fournit sans le savoir de précieuses informations à un couple de malfaiteurs, Loulou et Jo, qui préparent un casse. Voilà un film typique de ces adaptations de pièces de théâtre qui furent légion dans les années 1930 et laissaient la part belle aux acteurs. Le scénario, bien mince, est sublimé par le trio magique des interprètes. Les comédiens prononcent des dialogues savoureux qui mêlent parler populaire et langage plus châtié.
Les extraits

MICHEL SIMON
Michel Simon est considéré comme l’un des plus prestigieux comédiens du XXe siècle. Sa personnalité se dessine dès l’enfance : un esprit d’une vivacité peu commune, épris de liberté individuelle, un amour éperdu de toute forme de vie et un sens de l’observation extrêmement aigu. A l’épreuve de la vie en société, tout cela composera un humaniste misanthrope dans la grande tradition, d’une sensibilité inquiète et d’une tendresse ombrageuse, mais aussi d’une timidité qui le condamnera à une certaine solitude.

ARLETTY : LE CHARME ET LA GOUAILLE
Archétype de la Parisienne des faubourgs et égérie de Marcel Carné, qui lui a offert ses plus grands rôles, l’héroïne du Jour se lève a occupé une place inédite dans le cinéma français, alliant à une indéniable beauté un tempérament en acier trempé.
ANDREX
De son vrai nom André Jaubert, Andrex naît en 1907 à Marseille et se lie très tôt d’une amitié durable avec Fernandel, qui jouera un rôle déterminant dans sa carrière. D’abord chanteur dans les music‑halls marseillais puis parisiens, il débute au cinéma au début des années 1930. Il tourne dans vingt‑neuf films avec Fernandel, notamment Angèle (1934), Ignace (1937), Barnabé (1938), Simplet (1942) ou Honoré de Marseille (1956), et apparaît aussi dans Manon (1949) de Clouzot. Parallèlement, il connaît le succès comme chanteur avec Chez Bébert (le monte‑en‑l’air). Après les années 1960, ses apparitions se font plus rares ; il revient ponctuellement au cinéma jusqu’à Cap Canaille (1983). Il meurt à Paris le 10 juillet 1989.


UN MAUVAIS GARÇON – Jean Boyer (1936)
En 1936, le cinéma français traverse une période paradoxale : d’un côté, une industrie fragilisée par la concurrence hollywoodienne et les tensions politiques de l’époque ; de l’autre, une créativité foisonnante qui voit éclore des comédies musicales, des drames poétiques et des films sociaux. C’est dans ce contexte que Jean Boyer, artisan prolifique du cinéma populaire, signe l’un de ses films les plus emblématiques, porté par une Danielle Darrieux de dix-neuf ans, déjà éclatante, et par Henri Garat, vedette masculine des années 1930.



- CIRCONSTANCES ATTÉNUANTES – Jean Boyer (1939)
- UN MAUVAIS GARÇON – Jean Boyer (1936)
- LES NOUVEAUX HORIZONS DU WESTERN
- [la IVe République et ses films] LA QUALITÉ – LES SENTIERS DE LA QUALITÉ (10/10)
- WITNESS FOR THE PROSECUTION (Témoin à charge) – Billy Wilder (1957)
En savoir plus sur mon cinéma à moi
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Catégories :Le Film français

