GILDA – Charles Vidor (1946)

Si Gilda devient l’un des plus grands succès de l’année 1946 et entrera dans la mémoire collective des cinéphiles comme un classique du film Noir, il le doit à l’érotisme intense de son actrice principale. Rita Hayworth, ou plus exactement au strip-tease légendaire qui fit tourner la tête de Glenn Ford et d’un grand nombre de spectateurs masculins. Elle se contente pourtant de retirer ses gants en chantant « Put the Blame on Mame », invitant ainsi ironiquement le public masculin à rendre les femmes responsables de toutes les catastrophes qui s’abattent sur le monde. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

Cette apparition de la star ne fait pas seulement partie de ce que le cinéma hollywoodien de l’ère des studios a de plus fascinant à offrir, et résume aussi le conflit principal du film : sur la scène dont l’arrière-plan est plongé dans l’ombre, Gilda a l’apparence d’un torse avec ses longs gants noirs assortis avec sa robe à bustier. En les ôtant et en dénudant progressivement ses bras elle retrouve visuellement son intégrité physique. La célèbre scène n’est donc pas seulement destinée au seul plaisir masculin, elle la montre aussi comme une femme qui ne se laisse justement pas réduire à l’état objet. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

Comme la scène le montre avec éloquence, Gilda vit sa sexualité avec une belle assurance. C’est bien là le problème pour les hommes, en particulier pour Johnny, dont la goujaterie est à la hauteur de sa frustration. L’intrigue criminelle peu crédible dissimule mal le fait que ce conflit est le véritable thème du film. Le fait que Ballin Mundson, son mari, est le chef d’un cartel cherchant à dominer le monde est indéniablement moins salivant que les tensions érotiques et le jeu des dépendances à l’intérieur du trio. Et ces derniers sont d’autant plus complexes que Ballin et Johnny, loin de se considérer comme des concurrents, éprouvent une attirance érotique l’un pour l’autre. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

Il va de soi que de telles allusions sexuelles ne doivent pas être ouvertement commentées à une époque où sévit le Production Code de triste mémoire. Le cinéma hollywoodien de l’ère des studios a établi un langage cinématographique codé permettant de contourner ses restrictions – le plus souvent sous forme de clichés. Gilda se réapproprie ce langage avec brio pour tourner en ridicule l’autocensure grotesque de l’industrie du cinéma. Son irrévérence se manifeste aussi bien dans la danse lascive de l’héroïne que dans le plaisir tangible que les cinéastes prennent à banaliser la symbolique freudienne. Ballin, par exemple, possède une « amie» bien spéciale, une canne qu’une pression sur un bouton transforme en épée mortelle – ce qui amène Johnny à demander s’il s’agit d’un ami masculin ou féminin. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

On notera avec intérêt que la mise en scène réfléchie de l’érotisme, la confrontation avec le regard masculin du cinéma, a justement conduit à ce que Gilda, comme aucun autre film avec Hayworth, donne des ailes à l’imagination du public masculin. Le constat désabusé de Rita Hayworth nous donne à comprendre que tous les hommes de sa vie étaient d’abord amoureux de Gilda, la « déesse de l’amour» du 7e art : « Les hommes vont au lit avec Gilda et se réveillent le matin aux côtés de Rita.»

L’histoire : Johnny Farrell (Glenn Ford), joueur en difficulté, utilise des dés truqués et réussit à remonter sa situation financière en jouant dans un casino de Buenos Aires. Le propriétaire de l’établissement, Ballin Mundson (George Macready ), défend Johnny à l’aide d’une canne et d’un poignard contre des truands qui veulent lui voler son argent, puis il l’engage comme gérant dans sa boîte de nuit. Tout se passe bien, mais un jour Mundson revient de voyage avec une jeune et superbe épouse, Gilda (Rita Hayworth). Or Johnny et Gilda furent autrefois amants et leurs rapports sont tendus. Mundson jaloux de leur passé projette de les dresser l’un contre l’autre pour pouvoir mieux imposer sa loi. Il charge Johnny de la déplaisante responsabilité d’espionner Gilda, laquelle a un fort tempérament amoureux et ne s’en cache pas. Gilda en veut autant à Mundson qu’à Johnny et pour se venger de son mari, se donne en spectacle dans le casino en faisant un striptease sur la chanson « Put the BIame on Mame ». Quant à Johnny, elle ne cesse de lui faire des avances provocantes, mais comme il refuse de trahir son ami et de céder à sa séduction, elle fait tout pour lui attirer des ennuis et le brouiller avec Mundson. Ce dernier, qui en fait, travaille pour un réseau nazi, tue un homme au cours d’une bagarre. Il se précipite chez lui et trouve Johnny en train de se quereller avec Gilda, complètement ivre ; il s’imagine qu’ils ont repris leur liaison. Mundson s’enfuit à bord d’un avion qui tombe dans l’océan après le décollage. A l’annonce de sa mort, Johnny est bouleversé, mais Gilda lui avoue qu’elle est heureuse parce qu’elle l’aime. Il l’épouse avec l’intention de lui faire payer sa trahison envers l’homme qu’il considérait comme son meilleur ami. Gilda, ne supportant pas les rapports horribles qu’il instaure entre eux, s’enfuit et trouve un emploi de chanteuse, mais Johnny s’arrange pour la faire revenir. Gilda et Johnny se rendent alors compte qu’ils s’aiment mais Mundson réapparaît et veut rétablir leur ancien mode de vie. Il est abattu par le portier, un vieil homme, qui était le seul ami véritable de Gilda dans la boîte. Johnny et Gilda restent ensemble.

L’amitié de Johnny pour Ballin Mundson est remarquable dans la mesure où il n’est jamais gêné par les côtés ouvertement pathologiques de son aîné. Il ne s’agit pas d’une simple association entre un patron et son bras droit : les deux hommes se sont réellement promis une entière loyauté. La sexualité est une question toujours réprimée, que ce soit entre eux, ou avec les femmes. C’est le dévouement aveugle et malsain de Johnny pour son ami qui l’amène à vouloir détruire la femme qu’il a autrefois aimée. On peut aussi imaginer que son agressivité à l’égard de Gilda trahit sa souffrance d’avoir été rejeté. Certes, au départ, Gilda a repoussé Johnny, mais elle commettra un acte plus répréhensible encore à ses yeux lorsqu’elle trahira Mundson et le ridiculisera en public. Quand plus tard, Johnny a l’occasion d’épouser Gilda, ses sentiments sont si complexes qu’il lui est impossible de revenir à la simplicité première de son amour pour elle, datant d’ailleurs d’une époque où il ne connaissait pas encore Ballin Mundson. En fait, Johnny veut punir Gilda parce qu’elle a aimé mais aussi parce qu’elle a quitté Mundson. Gilda est un intéressant personnage de femme qui a parfaitement conscience d’être utilisée par les hommes. Elle peut parfois vaciller dans sa compréhension des rapports entre les deux hommes mais elle ne se trompe jamais sur la position qui lui est donnée. Ayant épousé Mundson pour sortir d’une vie difficile, elle s’imagine qu’en aimant Johnny, elle rachètera sa stérilité émotionnelle et sauvera quelques bribes de bonheur. Quand Mundson et Johnny lui prouvent qu’elle n’est rien d’autre qu’un bel objet, Gilda a recours au seul moyen de défense possible : l’humiliation sexuelle. Les paroles de la chanson « Put the BIame on Mame » en disent d’ailleurs plus long sur ce point que tous les dialogues du film : il s’agit encore de l’inadéquation entre une femme et son image. Hayworth réussit à faire de Gilda à la fois une femme sensuelle et sophistiquée et une adolescente vulnérable. Ses robes moulantes accentuent ses courbes et sa chevelure flotte librement, cachant souvent son visage, comme pour suggérer également sa timidité. Son maquillage, ainsi que les éclairages doux, surtout à la fin du film, la parent d’ailleurs d’une innocence assez peu justifiée. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

Gilda est le deuxième des cinq films que Rita Hayworth tournera avec Glenn Ford. Séparée d’Orson Welles, elle va vivre avec son partenaire une liaison dont leur interprétation porte la marque, donnant encore plus d’intensité aux rapports qui vont s’établir entre Johnny, Gilda et Ballin Mundson.
Rita Hayworth qui était la vedette la plus célèbre de la Columbia tenait absolument à faire une entrée remarquée après sa brève interruption faisant suite au mariage avec Orson Welles. Cohn avait voulu donc que ce film lui soit entièrement consacré. Il fut même d’actualité un court moment de prendre un acteur tel que Tyrone Power ou Clark Gable pour jouer le personnage de Johnny Farrel.

Le tournage du film commença sans scénario définitif, ce dernier étant donné aux acteurs au jour le jour. Ce qui, dans d’autres cas, aurait pu être un handicap, n’a visiblement ici pas affecté le résultat, et c’est avec une précision implacable que Charles Vidor construit et dirige l’intrigue. Le début – avec un commentaire off de Johnny – rappelle inévitablement le style des romans de Raymond Chandler, le héros n’étant toutefois pas un privé mais un être relativement peu sympathique, tricheur et prêt à suivre la première personne – homme ou femme – qui semble pouvoir l’entretenir. Cette personne, ce sera un homme, Ballin Mundson. La manière dont George Macready compose le personnage de cet homme ambitieux, égoïste et possessif, est éblouissante. Le foulard, la robe de chambre et la diction suave mais acérée de Mundson ne seraient rien sans cette canne-épée dont il se sert et qu’il présente à Johnny comme « son idée de l’amitié ». [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière -2004]

Au cours du tournage de nombreuses scènes se rajoutèrent, ainsi que de nouveaux dialogues. Quelques numéros musicaux furent conçus et mis en scène alors que le tournage était pratiquement terminé. Certaines parties du dialogues furent en partie modifiées alors que le film était déjà en boite. C’est dire que Gilda fut fait de petits bouts ajoutés les uns aux autres, un peu en dépit du bon sens, et que rien a priori ne pouvait en faire un succès…Pourtant la distribution du film rapporta, rien qu’aux Etats-Unis, 3 750 000 dollars et assura définitivement la célébrité de Rita Hayworth. Même si ce n’est pas son meilleur film, Gilda restera à jamais le plus célèbre et le plus important de la carrière de Rita Hayworth. Cette dernière fut la véritable star du film et d’avoir joué à ses côtés propulsa Glenn Ford sur les devants de la scène.

GILDA – Charles Vidor (1946) – Rita Hayworth

Peu de films hollywoodiens jouent aussi franchement sur l’ambiguïté des rapports sexuels que Gilda, tourné alors que le Code Hays était tout-puissant. Plus que tout autre, le film pose d’ailleurs le problème des relations entre la production hollywoodienne et le Code de production. Les censeurs chargés d’appliquer les directives du Code étaient-ils aveugles au point de ne pas voir l’érotisme brûlant du film et l’évidente homosexualité du couple formé par George MacReady et Glenn Ford, ou certains d’entre eux étaient-ils assez cinéphiles pour laisser faire … ? Comment l’admirable « Put the blame on mame », un strip-tease a-t-il pu passer les mailles du Code, sinon avec la bénédiction tacite de ceux qui devaient le faire respecter ? [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière -2004]

Les extraits

 

 

 

 

 

Fiche technique du film 
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