JENNY – Marcel Carné (1936)

En paraphrasant Jean-Louis Barrault, les années 1936-1939 seront pour Carné parmi les plus importantes de toute sa carrière. Ce seront «trois années de lumière, (…) trois années dilatées, effervescentes. La renaissance de la Comédie-Française. La consécration du Cartel. Les grandes œuvres de Giraudoux, Jules Romains, Salacrou, Cocteau. Les décors de Christian Bérard. Les soirées d’intelligence: (…) François Mauriac, [le] professeur Mondor, (…) Paul Morand. [Outre les films] de Prévert et Carné , [ceux] de Jean Renoir, de Grémillon. La peinture, à son apogée. La récolte des surréalistes. L’apparition de Sartre. L’émancipation sociale. Paris, capitale spirituelle du monde. Les gens les plus disparates acceptaient de se fréquenter. Personne n’était alors replié sur soi-même … » Car pour ce premier long métrage, Carné a décidé de faire appel, aux côtés de Jacques Constant, à Jacques Prévert. Il l’a découvert pour la première fois en janvier 1936 au théâtre Édouard VII et se souviendra longtemps de cette rencontre : « Aussitôt après avoir vu Le Crime de Mr Lange, j’ai eu très envie de collaborer avec Prévert. Son travail pour Lange m’avait enthousiasmé. Lui, bien sûr, s’est fait un peu tirer l’oreille : il ignorait tout de moi. Mais ça a collé tout de suite. » [Marcel Carné « Le môme du cinéma français » – David Chanteranne – Ed. Soteca (2012)]

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan

Après de nombreuses semaines de travail, le scénario est enfin achevé. L’histoire est celle de Danielle (Lisette Lanvin), une jeune pianiste française, contrainte de quitter Londres après une peine de cœur. Mais de retour à Paris chez sa mère, Jenny (Françoise Rosay), elle ne sait pas que celle-ci a transformé son hôtel particulier de la rue Spontini en établissement nocturne, « le plus gai de Paris ». Au fur et à mesure des révélations, la jeune femme se rend compte non seulement des réalités de l’activité secrète mais surtout que Jenny s’est mise dans une mauvaise situation à cause d’un certain Lucien (Albert Préjean), lequel l’a contrainte à des dépenses inconsidérées. Lorsqu’elle rencontre sans le savoir l’amant de sa mère, elle en tombe follement amoureuse. Au même moment, Benoît (Charles Vanel) et Dromadaire (Jean-Louis Barrault), deux des « complices » de Jenny, décident de corriger l’imprudent, non seulement par jalousie mais aussi pour ne pas que leurs affaires soient mises à mal. C’est en venant rendre visite à Lucien à l’hôpital que Jenny découvrira enfin la jeune femme pour laquelle il la quitte : sa propre fille. Il ne lui reste plus qu’à rentrer chez elle, abandonnée et seule… [Marcel Carné « Le môme du cinéma français » – David Chanteranne – Ed. Soteca (2012)]

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan

Dès cet étonnant Jenny, les répliques font mouche. Le Benoît qu’interprète Charles Vanel affirme sans rire que « la vie c’est comme la mayonnaise, il faut pas la rater » ou que « la morale, quand elle fout le camp, le fric cavale derrière ». Plus philosophe, Florence réplique à un client insistant : «  Vous avez les poches pleines et le cœur vide, on peut pas tout avoir ». [Marcel Carné « Le môme du cinéma français » – David Chanteranne – Ed. Soteca (2012)]

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan

Déjà, tout l’esprit de Prévert se met en place à travers le rôle de Dromadaire, qu’incarne Jean-Louis Barrault : « Moralité dans le fond, quand on est dans le fond, vaut mieux rester dans le fond ». « J’aime mon chien. – Tas un chien toi ? – Non, j’aime ce que je n’ai pas. » Sans oublier la plus proche collaboratrice de Jenny, Madame Vrack, qui se souvient : « J’avais un ami, il est mort drôlement. Il a déliré pendant trois jours, il voyait des girafes. » Et qui confie ensuite : « Les mariages, les enterrements, ça m’amuse, ça passe le temps. » [Marcel Carné « Le môme du cinéma français » – David Chanteranne – Ed. Soteca (2012)]

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan

Le film rencontre immédiatement son public. La critique fut assez favorable. Comme les journalistes savaient que Carné était un ancien assistant de Feyder et de Clair, on parla d’influences. On voulu retrouver dans les scènes d’extérieur la manière de Nogent, Eldorado du dimanche. Tout cela n’était pas entièrement faux. En tout cas, la jeune maîtrise de Carné impressionna. Et le tandem explosif Carné-Prévert fit déjà tiquer les moralistes. Ils n’avaient pas fini d’en voir. Car malgré la tentative du producteur Rollmer pour s’attribuer tous les mérites, la qualité de Joseph Kosma à l’orchestre et celle de Roger Hubert à l’image s’imposent dans ce quatuor de talent où Carné et Prévert excellent. [Marcel Carné « Le môme du cinéma français » – David Chanteranne – Ed. Soteca (2012)]

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan

Pourtant, se souvient le réalisateur, « les critiques ne savaient trop que penser du film. L’original y côtoyait la convention et le mélo contrastait avec le caractère singulier de certains personnages. De même étaient-ils déroutés à la fois par les lieux insolites et jamais vus où se déroulait l’action ainsi que par le dialogue d’un style totalement nouveau qui les laissait perplexes. Situer une scène d’amour sur les bords du canal de l’Ourcq dans la lumière cafardeuse du petit matin, ou montrer l’héroïne éplorée longeant une passerelle de chemin de fer, sa silhouette noyée dans la fumée des locomotives qui montait jusqu’à elle, autant d’images inhabituelles. »

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan

Aussi, comme c’était un film avec filles de joie et vilains garçons, on affubla Carné de l’étiquette, si mal venue, de réaliste. Par la suite, les nuances viendraient : réalisme poétique puis, le plus juste : fantastique social. Une expression de réalisme poétique apparue dans La Nouvelle Revue française sous la plume de Jean Paulhan « pour décrire le mélange de réalisme et de symbolisme qui caractérise les romans de Marcel Aymé ». La politique s’invita aussi à la table des journalistes. François Vinneuil écrit qu’il croit savoir « que M. Carné est de gauche (…). Ainsi Jenny confirmerait tout ce que l’on incline à penser à propos de l’influence déprimante des idéologies socialistes sur les artistes, même lorsqu’ils font œuvre neutre, sur la tristesse qui imprègne tout, la vie quotidienne et les productions de l’esprit dans les époques d’oppression et de chienlit marxiste ». [Marcel Carné « Le môme du cinéma français » – David Chanteranne – Ed. Soteca (2012)]

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan

De l’argument comme du thème, il n’y a guère à penser, ni pour ni contre. La construction n’est pas malhabile. Les surprises et rebondissements sont introduits aux bons endroits, et la fin, discrètement optimiste et qui fait, entrer le spectateur dans le jeu, par-delà la connaissance qu’ont de la situation les personnages eux-mêmes, Jenny exceptée, ne manque pas de sobriété suggestive. On aura remarqué, en outre, la malignité des circonstances, qui pèse sur les héros. Thème constant de Prévert, que nous allons retrouver, de même que celui-ci, plus fort et plus significatif : l’amour, chiennerie, ou monnaie d’échange, ou vice pour les uns, et pour les autres, pureté, sublimation, le paradis terrestre et le seul paradis : de leur confrontation naît le drame « prévertien ». [Marcel Carné – Jean Queval – Coll. 7e art, Editions du Cerf (1952)] 

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan

Les personnages ont de la couleur et du relief, et sont construits par effet de contraste, comme dans les fables, Autant qu’il m’en souvienne, le dialogue est habile et chargé par endroits d’effets littéraires qui contrastent avec la discrétion de la dernière scène. Si je parais en tout cela négliger l’apport de Jacques Constant, c’est à la vérité que j’ignore son importance ; c’est aussi qu’il est facile de déceler aujourd’hui ce qui est spécifique à Prévert. Voilà d’ailleurs probablement poussé trop loin déjà le procès des intentions, au sujet d’un film moyen, et dont son réalisateur déclare honnêtement qu’il est, entre tous les siens, celui qui a vieilli le plus. Il reste surtout à se demander de quel profit Jenny fut à Marcel Carné pour la poursuite de son œuvre. [Marcel Carné – Jean Queval – Coll. 7e art, Editions du Cerf (1952)] 

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan

L’interprétation, soignée et assez hétérogène, lui donne l’occasion de diriger des comédiens que nous retrouverons dans plusieurs de ses autres films : au premier rang Jean. Louis Barrault, qui donne un relief tout personnel au bossu Dromadaire ; mais aussi, dans des rôles de moindre envergure, René Génin et Roger Blin. Préjean est Lucien ; Charles Vanel, Benoît ; la charmante Lisette Lanvin, Danielle. Quant à Françoise Rosay, elle a d’admirables moments, s’il est vrai qu’à sa personnalité et sa présence bouchent quelquefois l’horizon. On peut se demander si le jeune metteur en scène ne fut pas quelquefois intimidé par elle. Le décorateur d’Eaubonne a travaillé avec Carné pour la première et dernière fois. Le réalisateur ; il est vrai, a tourné une partie du film en extérieurs, et si l’on peut à ce sujet penser à Nogent, ce sont cependant des œuvres futures et des morceaux de bravoure aujourd’hui célèbres qu’annoncent la promenade à l’aube le long du canal de l’Ourcq (ici se situe la scène dont Carné, semble-t-il, se souvient avec le plus d’amitié), les rives brumeuses, les ponts de chemin de fer. Il faut enfin retenir qu’une fertile amitié est née de ce film : celle du réalisateur et du musicien Kosma, dont la collaboration fut décidée à la suite d’un concours mis sur pied par le producteur (le compositeur joue également un petit rôle). [Marcel Carné – Jean Queval – Coll. 7e art, Editions du Cerf (1952)] 

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JENNY – Marcel carné (1936) – Françoise Rosay, Albert Préjean, Lisette Lanvin, Charles Vanel, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille et Robert Le Vigan
Les extraits

 

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