FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945)

On ne change pas une équipe qui gagne : après le mythique Laura, Preminger retrouvait Dana Andrews pour cet autre polar. Au passage, un peu de mystère s’est envolé, mais Fallen Angel (Crime passionnel) garde cependant l’atout du classicisme parfait : c’est une véritable encyclopédie du film noir. Eric Stanton, le très typique mauvais garçon, est un escroc à la petite semaine qui débarque dans une ville tranquille, et même mortellement ennuyeuse pour la brune incendiaire condamnée à tenir le bar du coin. Quand Stanton lui parle de l’emmener ailleurs, elle voit tous ses rêves prêts à devenir réalité, mais elle attend des preuves. Pour trouver les moyens de conquérir la brune, il faut séduire la blonde, une femme plus sage qui a touché un bel héritage…

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

…Trouble, mensonge et dollars, tout, dans ce scénario, semble écrit en lettres capitales. Mais les personnages ne restent pas des clichés, et le titre original du film, Fallen Angel, annonce d’ailleurs que ce polar sera aussi une sorte de parabole biblique. Tout en racontant les petits trafics et les escroqueries minables, Preminger s’intéresse à l’innocence qui persiste en chaque ange déchu. Et d’une blonde naïve, il fait une figure de la bonté. Avec lui, un petit film noir a vite de grands pouvoirs. [Frédéric Strauss – Télérama.fr]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

On trouve peut-être, dans ce Fallen Angel, superbe film noir tourné dans la continuité et les mêmes conditions que Laura, une des origines possible du Twin Peaks de David Lynch. Il vaut en partie pour son cadre inquiétant, genre de petite bourgade provinciale où le temps tourne en rond, dégueulant sans cesse les mêmes heures, où tout semble figé à jamais dans un même glacis de tranquillité, où la paix et le calme entretiennent de drôles de rapports avec la mort, où une sauvagerie latente repose sous l’apparente immobilité des choses. Ici règne une étrange force d’inertie, une poisse qui vous retient et vous tire vers le bas. C’est le royaume des égarés et des âmes errantes, à la fois partout et nulle part, localité non localisée, sorte de bout de l’existence, de destination terminale quand il ne reste plus nulle part où aller. Appelons-la Walton, étape sur la route de San Francisco…

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

…A Walton, vivent la brune Stella (Linda Darnell) une serveuse un peu vulgaire qui transpire le sexe, dont les lèvres pulpeuses se relèvent sur des canines blanches et pointues, et la blonde June (Alice Faye), riche héritière frigide au chignon bien serré qui se morfond dans les livres et la musique. Quand Eric Stanton (Dana Andrews), baratineur hors pair, débarque là sans un sou en poche, il se retrouve coincé entre les deux bonnes femmes. L’une l’excite et l’autre a l’argent qui lui permettrait de partir avec la première. Dès lors, impossible de s’échapper, impossible de monter dans le prochain bus : la bourgade s’est, comme qui dirait, refermée sur lui. [Otto Preminger – Sept ans de saute-mouton par Mathieu Macheret – Ed. Capricci (2012)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

Sous l’intrigue policière, rondement menée, Preminger questionne en profondeur et très méthodiquement l’institution du mariage. En s’installant du côté de l’arnaqueur Eric Stanton, ex-publicitaire en rupture de ban, homme médiocre et souvent détestable qui ne voit dans le mariage qu’un moyen, un levier pour parvenir à ses fins, il soumet la chose à rude épreuve. Le mariage, c’est avant tout un contrat, un deal que Stella, rompue aux sérénades de dragueurs minables, conclut avec Stanton : elle ne lui cédera que s’il l’épouse et lui livre un foyer clés en mains. Ainsi entravé par un accord, le désir de Stanton vire à l’obsession. Pour Stella le mariage se brandit comme un bouclier ou se lance comme un hameçon : c’est le lieu d’un marché entre son corps et une situation sociale. Puis l’institution est clairement désignée comme une escroquerie : Stanton n’épouse June que pour lui dérober son magot. Il faut voir sous cet angle l’évolution de leur relation. Tout miel pour la séduire, bellâtre excessif, il devient irascible et vexant une fois marié, traitant sa femme comme une moins que rien, la blessant à la moindre occasion. Sous le contrat social, on ne déniche guère qu’une brutale pulsion d’égoïsme. [Otto Preminger – Sept ans de saute-mouton par Mathieu Macheret – Ed. Capricci (2012)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

À cette violence, June ne trouve qu’à opposer une angélique résignation, une foi arbitraire en celui qui a bousculé sa vie, ne fût-ce que pour de mauvaises raisons. Moment merveilleux où son visage d’une blancheur irréelle soutient le feu des insultes, des paroles emportées de Stanton, pure surface de résistance au contact de laquelle les traits s’évanouissent. Puis suit ce passage grandiose où June, à bout de nerfs, interrompt la logorrhée plaintive de son mari par un vibrant «je t’aime» : la caméra remonte alors doucement sur le visage de Stanton, interloqué, puis revient sur la femme qui s’est jetée dans ses bras ; l’intrigue est suspendue, un silence purificateur s’est répandu dans la pièce, le flot de bile est soudainement rompu. On dirait que le monde s’est tu. Les époux se couchent côte à côte et s’ensuit rune des plus belles ellipses du cinéma, toute une nuit s’écoulant en quelques secondes de fondu : sur la vitre d’une fenêtre entrouverte, derrière laquelle se découpe au néon l’enseigne du motel, le reflet de la ville apparaît à mesure que le jour se lève, façon de faire entrer le monde et sa lumière dans cette petite chambre miteuse. C’est l’une des rares fois où, chez Preminger, le cours  des sentiments interrompt durablement celui des intérêts. [Otto Preminger – Sept ans de saute-mouton par Mathieu Macheret – Ed. Capricci (2012)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

Dans Fallen Angel, la caméra du cinéaste creuse une profondeur dont l’ultime butée est le visage humain. Happée par lui, puis rejetée dans la situation, elle décrit de fréquents va-et-vient traversant et retraversant cette distance qui sépare la personne de son environnement, l’ego hurlant de solitude du monde où il se débat, affamé, blessé, traqué, aux abois. [Otto Preminger – Sept ans de saute-mouton par Mathieu Macheret – Ed. Capricci (2012)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

Fallen Angel n’obtint pas le succès de Laura bien qu’il fit preuve des mêmes qualités : les éclairages imaginatifs de Joseph La Shelle, la musique romantique de David Raskin, qui complète remarquablement l’action, et la présence de l’acteur fétiche de Preminger, Dana Andrews, excellant à provoquer l’incertitude et le malaise. La mise en scène de Preminger et le subtil développement de ses personnages, ambigus et fascinants, font oublier les simplifications décevantes sur le plan narratif et visuel. La force du film tient à ses deux personnages féminins, la brune et la blonde. June a une séduction candide tandis que Stella exploite sans vergogne l’attraction sexuelle qu’elle exerce sur les hommes. [Otto Preminger – Sept ans de saute-mouton par Mathieu Macheret – Ed. Capricci (2012)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

Preminger force la comparaison entre les deux femmes en alternant les gros plans sur chacune de ses protagonistes aux moments clés ; la séquence de la danse, par exemple. L’une des interprétations serait que, le protagoniste, balance entre l’ange et le démon, le ciel et l’enfer ; l’autre, appuyée par le titre original Fallen Angel. serait qu’il est lui-même une figure de Lucifer puisque son passe est mystérieux et ses attaches suspectes. L’authentique charge émotionnelle est donnée par June plutôt que par Stella et le désir d’Eric pour cette dernière apparaît plus cérébral que sentimental, d’ailleurs il l’oublie très vite après sa mort. Métaphoriquement, il apparait donc que l’autre personnage luciférien est Judd, l’assassin de Stella, parce que lui n’a pas trouvé « un ange » comme June pour l’empêcher de descendre aux Enfers. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

Les scènes dans le café sont aussi très significatives du style de mise en scène de Preminger. Le comptoir, légèrement courbe, permet des mouvements de caméra intéressants. Eric et Judd, comme une image en miroir, se trouvent toujours de chaque côté de la caisse enregistreuse lorsqu’ils boivent leur café tandis que Pop et Stella travaillent. Bien que Stella, Pop et Eric semblent être les personnages principaux, Judd, retiré et silencieux, est en fait au centre du mouvement dramatique. Il entre, boit son café à petites gorgées, met toujours le même disque au juke-box, « « lowly I Open mv Eyes » puis s’en va. Son rôle se borne à cela avant le meurtre de Stella mais ce rituel est particulièrement frappant. De plus ces gestes deviennent rétrospectivement lourds de sens lorsqu’on s’aperçoit que Judd les répète exactement une fois qu’il est devenu le principal accusé du meurtre. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

John Carradine, dans le rôle du Professeur Madley, campe un personnage de voyant haut en couleur, et le caractère d’Eric s’enrichit de nouvelles facettes au fur et à mesure que l’intrigue se développe. Alice Faye a toujours regretté, de son côté, la disparition de certaines de ses meilleures scènes et de la chanson « Slowly ». Considérant que le film avait été gâché, elle quitte la 20th Century-Fox sans même reprendre dans sa loge ses affaires personnelles, et ce n’est que dix-sept ans plus tard – pour State Fair de Jose Ferrer – qu’elle reviendra à la Fox qui l’avait rendue célèbre, sans avoir tourné entre-temps. [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

Alice Faye, qui ne tenait plus à tourner de comédies musicales dont elle était la vedette, semblait pourtant heureuse d’être l’héroïne de Fallen Angel dans lequel elle abordait la musique d’une nouvelle manière, étant organiste. Le public habitué à la voir danser et chanter fut frustré, et Alice Faye est demeurée persuadée que ses scènes dramatiques ont été sacrifiées au profit de celles de Linda Darnell dont la Fox souhaitait promouvoir la notoriété. [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell

L’ambiguïté des personnages – le criminel n’est pas celui que l’on croit mais le policier Mark Judd – et la dualité des deux rôles féminins éclairent d’une lumière crépusculaire et menaçante cette chronique provinciale au cours de laquelle Judd interroge les suspects en éraflant avec sa bague le radiateur de la pièce, témoignant d’une nervosité et d’une haine de moins en moins contenues. [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945) – Dana Andrews, Alice Faye, Linda Darnell
L’histoire

Eric Stanton (Dana Andrews) avec son dernier dollar en poche arrive par le car dans une petite ville du nord de la Californie où il est immédiatement attiré par une serveuse, Stella (Linda Darnell). Il se prétend voyant et réussit à gagner la confiance de l’une des femmes les plus respectables de la ville, June (Alice Faye), bien que sa sœur Clara (Anne Revere) soit sceptique à son égard. Eric projette de séduire June, pour avoir son argent, et d’épouser ensuite Stella bien qu’elle reste distante. D’autres hommes ont aussi des vues sur Stella, dont Pop (Percy Kilbride ), le patron du café où elle travaille, et le rusé Dave Atkins (Bruce Cabot). Un inspecteur, anciennement en poste à New York, Mark Judd (Charles Bickford), vient régulièrement boire un verre dans le bar de Pop. Eric malgré ses efforts ne réussit pas à mettre la main sur l’argent de Stella et est obligé de l’épouser. Après l’assassinat de Stella, Eric est considéré comme le suspect n°1 ; Judd mène son enquête implacablement et Eric s’envole pour San Francisco avec June, dont il se rend compte qu’il est amoureux, puis revient dans la ville pour prouver que Judd est le véritable coupable.

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ON SET – FALLEN ANGEL (Crime passionnel) – Otto Preminger (1945)
Les extraits

La comparaison Carmen Jones-Fallen Angel est d’autant plus intéressante à faire que l’on rencontre déjà au générique de ce film le scénariste Harry Kleiner, ancien élève de Preminger. Il existe entre ces deux films certaines similitudes de situations évidentes, et de nombreux points communs entre le personnage qu’y interprétait Linda Darnell et celui de Dorothy Dandridge : croyance identique au destin, pouvoir de fascination – mis en évidence par une même sinueuse entrée en scène sous un faisceau de regards masculins – contraste de dureté et de naïveté, et même volonté de se réserver jusque dans la promiscuité, de se garder pour un seul partenaire, aussi fugitif soit-il.

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Fiche technique du film

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A voir également

OTTO PREMINGER
Viennois exilé, metteur en scène et producteur despotique, Otto Preminger a été, au cours de sa carrière, avant tout un homme de spectacle ; œuvrant dans tous les genres, il les marqua de sa culture et de sa sensibilité européennes. Il est l’une des figures les plus controversées du cinéma américain. Si Laura (1944) est unanimement considéré comme un chef-d’œuvre, certains estiment que sa production, qui s’échelonne sur près de quarante ans n’a été qu’une longue pente déclinante. Preminger n’est d’ailleurs pas le dernier à attiser cette polémique. Lire la suite…

ANGEL FACE (Un si doux visage) – Otto Preminger (1952)
Comme souvent dans l’œuvre de Preminger, la sexualité peut avoir soit une valeur thérapeutique Tell me that you love me, Junie Moon (Dis-moi que tu m’aimes, Junie Moon) ou destructrice Fallen Angel (Crime passionnel), Carmen Jones, Such Good Friends (Des amis comme les miens). Angel Face (Un si doux visage) appartient à cette dernière catégorie.

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