Le Film étranger

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)

Avec The Lady Eve (Un cœur pris au piège, 1941), le cinéaste a l’occasion de diriger les stars Barbara Stanwyck et Henry Fonda dans une des plus brillantes comédies américaines qui fait se marier deux tonalités auparavant opposées par le genre : la sophistication et le burlesque. Sturges trouve son style, celui de la madcap comedy, c’est-à-dire la comédie échevelée dont la structure et la tenue empêchent de verser dans le décousu.

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

A travers une invraisemblable histoire de doubles aux évidentes connotations bibliques (H. Fonda est un herpétologue, Barbara Stanwyck s’invente une jumelle qui s’appelle Eve, elle lui jette une pomme à la tête à leur première rencontre… ), Sturges renouvelle profondément le topos du milliardaire amoureux de l’aventurière. Il traduit la déchéance du héros qui vit par deux fois la même aventure avec la même femme sans s’en apercevoir – exploit important – par une série de chutes qui, si elle rappelle celle du premier homme, évoque surtout le premier genre comique du septième art. [Preston Sturges ou le génie de l’Amérique – Marc Cerisuelo – PUF – 2002]

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

1940 sera une année particulièrement faste pour Preston Sturges, qui vient de faire des débuts retentissants comme metteur en scène. Au mois d’octobre, il donne le premier tour de manivelle de son troisième film, The Lady Eve (Un cœur pris au piège), alors même que sa première œuvre, The Great McGinty (Gouverneur malgré lui), vient tout juste de faire une sortie triomphale sur les écrans. Entretemps, il a encore réalisé Christmas in July (Le Gros Lot), avec pour vedettes Dick Powell et Ellen Drew. En effet, enthousiasmés par The Great McGinty, les responsables de la Paramount n’ont pas attendu que le film soit distribué pour confier à Sturges la mise en scène d’un autre de ses scénarios…

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

Succès aidant, Sturges aura droit pour The Lady Eve à une distribution prestigieuse. Henry Fonda sera prêté pour la circonstance par la 20th Century-Fox ; il doit avoir pour partenaire Paulette Goddard, star de la Paramount. Mais cette dernière déclarera forfait et sera remplacée au dernier moment par Barbara Stanwyck.

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

Fait exceptionnel dans la carrière de Sturges, qui écrivait toujours lui-même ses sujets, le scénario de The Lady Eve est tiré d’un récit de Monckton Hoffe (qui se verra d’ailleurs à cette occasion nommé pour l’Oscar du meilleur sujet). Toutefois, Preston Sturges apportera une touche très personnelle à son adaptation, s’inspirant notamment d’une aventure cocasse qui lui est arrivée un jour. Rencontrant à sa porte son ex-femme, il échangea plusieurs phrases avec elle sans tout d’abord la reconnaître…

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

Ce troisième film lui vaudra encore les suffrages du public. Les critiques voient alors en Sturges le nouveau maître de la comédie brillante et sophistiquée, à l’instar de Lubitsch. L’éblouissante interprétation d’Henry Fonda et de Barbara Stanwyck est également pour beaucoup dans les louanges décernées au film. Leur talent comique est salué comme une révélation, bien que l’un et l’autre aient alors une grande expérience de la comédie. Ils ont d’ailleurs déjà tourné ensemble dans le très curieux The Mad Miss Manton (Miss Manton devient folle, 1938), dirigé par Leigh Jason.

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

Fonda pour sa part a brillamment démontré ses aptitudes dans The Moon’s Our Home (Le Diable au corps, 1936), aux côtés de Margaret Sullavan. Mais les critiques ont la mémoire courte et se souviennent surtout de sa création dramatique de The Grapes of Wrath (Raisins de la colère, 1940) de John Ford. Il créera dans The Lady Eve un inoubliable personnage de jeune milliardaire timide et emprunté, perdant tous ses moyens devant les femmes et déclenchant par ses maladresses une avalanche de gags cocasses. il se taillera un tel succès que la Fox le fera aussitôt jouer dans cinq autres comédies.

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

Dans son film précédent, Remember the Night (1940), Barbara Stanwyck a incarné, sous la direction de Mitchell Leisen, une voleuse impénitente qui bénéficie de la mise en liberté provisoire – sous la tutelle d’un séduisant procureur (Fred McMurray) – à l’occasion des fêtes de Noël (un scénario déjà signé Preston Sturges). Elle sera à nouveau une aventurière – rachetée par son amour pour le jeune et timide héritier – dans The Lady Eve. Un rôle tout en or, où elle peut déployer tout son charme. On se souviendra notamment de la scène irrésistible où elle parodie les manières et le langage d’une aristocrate anglaise (conseillée en l’occurrence par une spécialiste, l’actrice britannique Heather Thatcher) .

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

Après cette brillante performance, Barbara Stanwyck retrouvera encore une fois Henry Fonda dans une comédie de la Columbia : You Belong to Me (Tu m’appartiens, 1941). La même année, elle incarne une pétulante chanteuse de cabaret qui initie un distingué philologue (Gary Cooper) aux subtilités du « slang » dans Ball of Fire (Boule de feu) de Howard Hawks. Avec tout l’abattage et la fantaisie qui ont séduit les spectateurs de The Lady Eve.

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

Lors de la sortie de The Lady Eve, les critiques ont été sensibles au ton extravagant, voire absurde, du récit, au mélange insolite de trouvailles sophistiquées et de gags burlesques. Howard Barnes, du New York Tribune, verra dans le film « un chef-d’ œuvre du non-sens ». Pour Bosley Crowther, du New York Times, Preston Sturges a élevé l’absurde au rang d’œuvre d’art : « On n’avait pas vu un tel feu d’artifice, une anthologie aussi éblouissante du non-sens depuis lt Happened One Night (New York-Miami, 1934). La comparaison est peut-être téméraire, mais les réussites comme The Lady Eve sont trop rares pour que l’on mesure trop prudemment ses propos. »

THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège) – Preston Sturges (1941)
Barbara Stanwyck, Henry Fonda, Charles Coburn

Aujourd’hui encore, le film n’a rien perdu de sa vivacité ni de son mordant. La meilleure preuve en est le laborieux remake réalisé en 1956 par Norman Taurog : The Birds and the Bees (Millionnaire de mon cœur). Il Y manquait l’inimitable style de Preston Sturges, sa légèreté pétillante et son ironie caustique.

Henry Fonda, Barbara Stanwyck et Preston Sturges THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège, 1941)
L’histoire

A bord d’un transatlantique, Jean Harrington (Barbara Stanwyck), aventurière sans scrupule, s’efforce d’attirer l’attention de Charles Pike (Henry Fonda), un héritier milliardaire. La glace sera rompue grâce à un croc-en-jambe adroit. En compagnie de son père, « colonel » Harrington (Charles Coburn), tricheur professionnel comme elle, Jean s’apprête à « plumer » le trop naïf « pigeon » au cours d’une partie de cartes truquée, sous l’œil soupçonneux de Muggsy Murgatroyd (William Demarest), le garde du corps de Charles. Mais la jeune femme tombe amoureuse de la victime qu’elle a choisie. Elle veut tout lui avouer.

Cédant aux instances de son père et de son complice et associé Gerald (Melville Cooper), elle accepte d’attendre la fin du voyage pour révéler la vérité à Charles. Mugsy met le jeune homme en garde contre Jean et lui dévoile sa véritable personnalité. C’est la rupture. Jean a juré de se venger. Quelque temps plus tard, elle se rend à la réception donnée par les Pike, se faisant passer pour Lady Eve Sidwich, une aristocrate anglaise. Lady Eve tient les invités sous son charme. Charles, qui est présent, est à nouveau séduit, mais, voué aux catastrophes, il trébuche sur un meuble. Écartant les soupçons provoqués par cette extraordinaire ressemblance, il demande la main de lady Eve. Pendant leur lune de miel, Jean lui inflige le récit du prétendu passé amoureux de lady Eve. Bouleversé, Charles demande le divorce. Mais Jean n’ira pas jusqu’au bout de sa vengeance. Refusant l’argent de Charles, dont elle est toujours amoureuse, elle veut tout lui expliquer.

Barbara Stanwyck – THE LADY EVE (Un Cœur pris au piège, 1941)
Les extraits
Fiche technique du film

PRESTON STURGES : LE RIRE ET LA DÉRISION
Aussi brillant metteur en scène que scénariste, Preston Sturges va renouveler la comédie américaine. Son humour s’exercera souvent aux dépens de l’« american way of life ».

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