Le Film Noir

KISS OF DEATH (Le Carrefour de la mort) – Henry Hathaway (1947)

Un gardien de prison fait sa ronde devant une cellule. L’un des deux pensionnaires se tord le cou pour voir le maton passer. « Regarde-moi ce minable qui fait sa patrouille », crache-t-il de sa voix bizarrement aiguë. « Pour un nickel que je te le chope, j’lui enfonce les pouces dans les yeux et je serre jusqu’à ce qu’il tombe raide. » Puis il part d’un gloussement qui ressemble aux bêlements en staccato d’un saxo alto grinçant. C’est Kiss of Death, le loser qui moisit en taule est Tommy Udo, et l’acteur qui injecte à Tommy ce ton nouveau de démence n’est autre que Richard Widmark. « Imagine-moi là-dedans » dit-il à Victor Mature, son compagnon de cellule, au regard noir et de travers. « Un caïd comme moi qui se fait ramasser. Rien que pour avoir arraché les oreilles de quelqu’un. Des broutilles. »

KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)

Sitôt libéré, Widmark se met à traquer son supposé mouchard et entre dans la légende du cinéma. Il se sert d’un fil électrique pour attacher Mildred Dunnock, la mère du délateur, à son fauteuil roulant, puis il la balance dans l’escalier de son appartement miteux en éclatant de rire. Cette folie furieuse prit le public par surprise, mais l’envoûta également. Un charme coupable.

KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)

Kiss of Death était un hybride inhabituel, pris dans les limbes entre la photo stylisée et flamboyante de Norbert Brodine et l’approche presque documentaire du réalisateur Henry Hathaway, déjà utilisée pour The House on 92nd Street. Mature joue Nick Bianco, un lourdaud qui essaye de rentrer dans le droit chemin et se retrouve mouchard. Bianco dénonce Udo pour un casse que les forces de l’ordre n’arrivent pas à résoudre, mais l’affaire est mal présentée devant le juge et le cinglé est remis en liberté. Nick envoie sa famille au vert, sachant qu’il va devoir affronter un Udo vengeur.

KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)

Pauvre Victor Mature. Kiss of Death est probablement son meilleur rôle au cinéma, mais personne ne fit vraiment attention à lui. Tout le monde attendait la prochaine apparition de Widmark pour voir quels mauvais tours il gardait sous le coude. Kiss of Death semble traiter du combat personnel de Bianco pour retourner dans le droit chemin, mais c’est en fait l’un des premiers films à mettre en scène un tueur psychotique. Le rythme des apparitions de Widmark conditionne tout le suspense.

KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)

Tommy Udo n’appartenait pas à la famille des gangsters provocateurs et convaincants que James Cagney incarnait à la perfection dans les années 1930. Les spectateurs ne s’identifiaient pas à sa colère ni à ses ambitions, ils ne s’intéressaient pas aux raisons sociales profondes de sa corruption. Ils étaient sous le charme d’un Widmark au charisme étourdissant et dangereux, habillé en costume ample, avec cravate blanche sur chemise noire et un feutre de la taille d’un abat-jour. Widmark ne faisait pas dans la dentelle. Sa démarche bondissante pouvait l’envoyer valser vers tous les excès, mais il dévorait finalement ses maigres quinze minutes à l’écran. Il gorgeait le personnage d’Udo de mauvaises intentions, de manies déplaisantes, d’une cruauté odieuse et d’un manque absolu de moralité, et laissait le tout exploser. Le résultat, qui vous catapultait littéralement à l’intérieur du film, eut une grosse influence. Double Indemnity (Assurance sur la mort) avait ouvert une brèche dans la forteresse en rendant le meurtre acceptable à l’écran. Widmark poussa le bouchon un peu plus loin : il fit de la pathologie un divertissement coupable. Et il plaça la barre très haut pour tous les cinglés du film noir. [Dark City, Le monde perdu du film noir – Eddie Muller – Rivages Ecrits / Noirs (2015) ]

KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)

Bien que très bien accueilli en 1947 pour son réalisme, Kiss of Death allie difficilement le style du documentaire à un script et des personnages stylisés. La photographie de Norbert Brodine accentue cette formalisation, en filmant un coin de Queens comme s’il s’agissait d’un décor. Par ailleurs, toute l’équipe, comédiens et techniciens, se rendit dans les prisons de Sing Sing et de Tombs, à New York, et se fit traiter exactement comme les détenus. Cette aspiration réaliste n’atténue pas le côté mélodramatique du scénario. C’est la femme de Nick, Nettie, qui raconte l’histoire en voix off ; ce recours à une voix féminine, pour la narration, est assez exceptionnel dans le film noir. L’injustice sociale, le chômage comme cause de la délinquance et de la criminalité, sont des thèmes présentés dans le récit sans être véritablement développés. Cette incohérence permet soit de sympathiser avec le point du vue de Nettie, soit d’ajouter une vague note sociale au travail de réalisme amorcé par le tournage. De manière un peu simpliste, la narratrice présente Nick Bianco comme un homme malchanceux qui a seulement voulu offrir des cadeaux de Noël à ses enfants bien qu’on sache très vite que, depuis son adolescence, il a toujours été un hors-la-loi. Certes, on mentionne, en passant, que son père était aussi un criminel, mais à part cela, on ne cherche pas de causes économiques ou sociales à cette vie gâchée. On serait presque amené, par conséquent, à penser que la criminalité est héréditaire.

KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)

L’interprétation de Victor Mature, dont on salua la performance, ainsi que celle de Widmark (incarnant un Udo louche très dramatisé) suggère un personnage pris au piège par ses propres comportements compulsifs et qui suscite la sympathie malgré son passé criminel. Mais le scénario n’arrive pas à aller plus loin dans la construction du personnage ; les scènes où Nick se retrouve face à la police, aux truands, ou même à sa famille sont pleines de clichés. Le thème du « repenti » retombant inévitablement, malgré ses bonnes intentions dans la criminalité est beaucoup plus  rebattu que la corruption des procureurs, qui tentent des tractations illégales ou que les intrigues du véritable « méchant » de l’histoire, l’homme de loi véreux, protégeant le criminel mais finissant par trahir à la fois la loi et le truand amendé. Ce dernier personnage, ainsi que le sadique Udo, à qui Widmark donne une force psychotique (il précipite une vieille femme clouée dans sa chaise roulante au bas d’un escalier ou décharge allègrement son automatique sur Nick), sont également trop peu développés. Finalement, Udo apparaît comme une gargouille incongrue, arrachée au monde du film noir pour se retrouver dans une narration empreinte d’une conscience sociale un peu facile. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)

Comme son père, abattu par la police, Nick Bianco est une victime de la société, un paria du grand rêve américain. La période de Noël qui s’annonce au début du film n’est pas l’occasion d’une fête familiale avec ses deux filles, mais un pas de plus dans sa descente et sa déchéance. Les décors réels – désormais une tradition à la 20th Century-Fox pour ce type de films – accentuent encore le réalisme des situations, et la scène au cours de laquelle Nick, en prison, apprend la mort de sa femme rappelle celle de White Heat (L’Enfer est à est à lui )où Cody Jarrett découvrait la mort de sa mère. Mais, malgré la composition de Victor Mature, et celle, plus ambiguë, de Coleen Gray qui assure la narration du film, la véritable révélation de Kiss of Death fut la présence de Richard Widmark. Le sadisme de son personnage et, notamment, la délectation avec laquelle il précipite dans l’escalier la vieille Ma Rizzo, qui est impotente, prouvent en tout cas à quel point – et contrairement à ce qu’il est de bon ton de dire -la censure américaine était libérale. « Pousser la vieille dame en chaise roulante dans l’escalier – selon Henry  Hathaway – était une idée de Ben Hecht. Lorsque nous avons établi la distribution du film, je suis allé à New York pour y voir de nouveaux visages. J’ai dit à Darryl F. Zanuck : « Darryl, le méchant est quelqu’un d’étrange. Nous avons d’un côté Victor Mature. Nous ne devons pas avoir de l’autre quelqu’un comme Jack Dempsey. Nous devons chercher quelque chose d’autre. » Il y a une chose dont j’ai peur – et je connais deux ou trois d’entre eux -, ce sont les camés, tout simplement parce qu’ils sont imprévisibles. Ils sont capables de vous tirer dessus, de vous poignarder, de n’importe quoi. Ils sont comme des rats – une petite chose livide, pas très grande, mais capable de vous faire peur. Ce sont des vicieux. J’ai décidé que c’est cela que je voulais : un petit camé au visage blême et à l’allure négligée. J’ai vu Widmark lorsqu’il est venu pour un petit rôle de journaliste. Il avait ces petits yeux, ce grand front et, quand il devenait nerveux, ce gloussement ricanant. J’ai fait un essai avec lui dans le personnage de Tommy Udo. Darryl l’a vu et m’a dit : « Prends-le. » » C’est ainsi que Richard Widmark, qui avait alors trente-trois ans et n’avait qu’une expérience théâtrale, obtint l’un des rôles principaux du film, un rôle qui lui vaudra, dès ses débuts à l’écran, une nomination pour les Oscars. « J’avais un trac terrible, raconte-t-il. Quand je ne savais pas quoi faire, je riais, Et le hasard veut que j’aie un rire bizarre. »

KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)

La fin du film, initialement écrite par Ben Hecht, fut remaniée par Philip Dunne. Henry Hathaway a lui-même raconté les raisons de cette nouvelle version : « Dans la version de Ben Hecht, Victor Mature mettait sa famille dans un train et se cachait, attendant que Widmark vienne le trouver. J’ai trouvé cela mauvais et je l’ai dit à Ben, qui s’est mis en colère : « Si tu veux, je peux écrire une autre fin avec mon stylo dans le cul. Et puis aussi, on peut faire arriver les marines à la fin. » Bref, il gueulait et vous savez, Ben, c’était un véritable rebelle. Je l’adorais. Mais là, je sentais qu’il avait tort et je me disais que si un homme envoie sa famille à la campagne ce n’est pas pour se cacher, mais pour essayer de trouver le tueur et d’en finir au plus vite. Zanuck fut de l’avis de Ben et je dus tourner le scénario comme il était écrit. Avant la première projection je dis à Darryl : « Vous faites une grosse erreur pour la fin. » Il regarda le film et, une fois la projection terminée, se tourna vers moi et dit : « Qui voulez-vous pour écrire la fin? » et je dis : « Philip Dunne. » Et tous les deux, nous avons écrit le dernier quart d’heure du film. Mais à part cela, je n’ai eu qu’à me louer de Ben Hecht. On a fait beaucoup de films ensemble : Ten Gentlemen from West Point, China Girl, etc. » [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)

L’histoire

C’est Noël ; tout New York est en fête sauf Nick Bianco (Victor Mature), qui a un casier judiciaire mais pas de travail. Pour offrir des cadeaux à ses enfants, il décide de faire un hold-up dans une bijouterie. Le bijoutier déclenche le signal d’alarme, la police arrive et Nick est blessé. Cette aventure rappelle à Nick un épisode sanglant de son enfance : vingt ans auparavant il avait assisté à la mort de son père, tué d’une balle par les flics. Une fois guéri de sa blessure, D’Angelo (Brian Donlevy), l’assistant du procureur, lui propose une réduction de peine s’il donne le nom d’autres criminels du milieu. Nick refuse et va en prison. Il est soucieux car toutes les lettres qu’il a envoyées à sa famille lui sont retournées sans même avoir été ouvertes. Il finit par apprendre que sa femme s’est suicidée et que ses enfants ont été amenés à l’orphelinat. Nettie (Coleen Gray), qui s’était souvent occupée de ses enfants vient lui donner de leurs nouvelles mais elle lui dévoile aussi que sa femme a eu une aventure avec un gangster dénommé Rizzo. Nick va voir D’Angelo et lui offre sa collaboration sans demander quoi que ce soit en échange. D’Angelo, pour ne pas faire soupçonner Nick par le milieu, s’arrange pour faire croire que Rizzo est maintenant un indicateur ; ce dernier est assassiné par un tueur à gages. Nick, libéré sur parole revoie Nettie et tombe amoureux d’elle. Ils se marient mais D’Angelo ne cesse de presser Nick pour qu’il lui fournisse des informations, ce qui met gravement en danger son foyer. Le procureur oblige ensuite Nick à témoigner contre un tueur sadique, Udo (Richard Widmark), qui finira pas être acquitté. Nick vit dans la peur ; il préfère éloigner sa famille et part à la recherche d’Udo. Tous deux tombent dans une embuscade et les policiers font feu. Udo est tué, Nick gravement blessé. Il est évacué en ambulance. Le spectateur peut garder l’espoir qu’il survivra et retrouvera sa famille.


Les extraits

NIAGARA – Henry Hathaway (1953)
Tourné au pied des plus célèbres chutes du monde, le dix-huitième film de Marilyn lui permet d’accéder enfin au statut de star. Magnifiquement filmée par le vétéran Henry Hathaway, la comédienne y prouve qu’il va falloir désormais compter avec elle.

CALL NORTHSIDE 777 (Appelez Nord 777) – Henry Hathaway (1948)
L’usine à rêves d’Hollywood ne sait pas seulement adapter pour le grand écran des contes glamour pour adultes, elle sait aussi décrire ce qui se passe en marge de la société, preuve de la faculté d’adaptation des plus grands studios cinématographiques du monde. Call Northside 777 appartient à ces drames sociaux qui racontent des histoires de laissés-pour-compte. Son réalisme social minimaliste fascine par sa complexité inhabituelle : à côté d’emprunts aux films de gangsters, de détectives, de tribunaux et de reporters, des stratégies quasi documentaires veillent à l’authenticité et à la crédibilité du récit.

CRY OF THE CITY (La Proie) – Robert Siodmak (1948)
Passant de l’Universal où il vient de réaliser des drames criminels, la plupart du temps dans des décors de studio, à la 20th Century-Fox de Darryl E. Zanuck, Robert Siodmak utilise le style réaliste de la firme et tourne en plein New York, dans le Bronx, et ses interprètes, amenés sur les lieux de tournage dans des voitures aux vitres opaques, « comme celles du FBl », dit la publicité, jouent au milieu d’une foule qui ignore leur présence. 

LE DOCU-NOIR
Quand les films noirs commencèrent à mêler les scènes en studio à celles tournées en extérieurs et à s’inspirer de plus en plus de faits divers puisés dans la presse ou les archives publiques, leur style changea et le néoréalisme italien rejoignit l’expressionnisme allemand et le réalisme poétique français sur la liste des mouvements cinématographiques affilés. 


KISS OF DEATH (Henry Hathaway, 1947)


1 réponse »

Répondre à princecranoir Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.