Les Actrices et Acteurs

CAROLE LOMBARD, LA FÉE FOUDROYÉE

Elle était merveilleuse, mais si l’on se souvient d’elle, c’est moins pour sa beauté que pour son intelligence. Reine de la « screwball comedy », elle a prouvé, au cours de sa brève mais fulgurante carrière, qu’elle était une très grande comédienne.

Carole Lombard était une femme d’exception, un extraordinaire mélange de culot et de self-control, de sincérité et d’ambition, de légèreté et de profondeur. Disparue en 1942 à l’âge de 33 ans, celle que Garson Kanin appelait « la petite blonde à la fois piquante et potelée de l’Indiana » avait fondé sa gloire sur les comédies, en particulier les « screwball comedies ». Capable, dans la vie, de plaisanteries aussi outrageusement effrontées que les gags de ses films, elle fut une pionnière de l’égalité entre l’homme et la femme devant le rire. Pour faire rire, elle accepte de paraître idiote et de ternir sa beauté dans des postures ridicules. Sa carrière fut longue à démarrer, car la Paramount ne savait pas très bien comment l’utiliser, l’art de la « screwball comedy » n’étant pas encore arrivé à maturité. Du jour où Howard Hawks lui donna sa chance dans Twentieth Century (Train de nuit,1934), elle ne connut pratiquement que des succès, alternant films légers et satires sociales plus corrosives. En 1942, elle étincelle dans To Be or Not to Be d’Ernst Lubitsch, peut-être le film le plus efficacement drôle jamais réalisé sur l’abjection nazie. Ce chef-d’œuvre, mal compris à l’époque, est aujourd’hui considéré comme le sommet de la carrière de Carole Lombard. Elle rêvait de s’imposer aussi dans des rôles dramatiques, mais c’est la réalité qui se chargea d’en faire un personnage de tragédie. Victime d’une catastrophe aérienne alors qu’elle revenait d’une journée de promotion des emprunts de guerre, elle laissa inconsolable son mari, Clark Gable, le plus grand séducteur d’Hollywood, qu’elle avait conquis en lui servant quelques-unes de ses farces les plus mémorables. [Hollywood, la cité des femmes – Antoine Sire (Ed.Institut Lumière / Actes Sud]

Née dans une des familles les plus en vue de Fort Wayne (Indiana) le 6 octobre 1908, Carole Lombard fut découverte par le réalisateur Allan Dwan, lors d’une visite que celui-ci fit chez des amis. Elle s’appelait encore Jane Peters, mais était déjà tellement brillante que Dwan lui confia le rôle de la gamine terrible dans le film A Perfect Crime (Le Crime parfait, 1921). Entre 1929 et 1942, année où elle trouva la mort dans un tragique accident d’avion, elle joua dans environ 40 films, très différents entre eux quant au genre et à la qualité. Dans le firmament hollywoodien, elle s’affirma comme la reine de la « screwball comedy », c’est-à-dire des comédies américaines brillantes et un peu folles, qui s’oppose à la comédie sophistiquée par son ton joyeux et humoristique.

Après avoir travaillé un certain temps à la Fox, elle joua pendant un an (1927) avec Mack Sennett – elle était une de ses fameuses « beautés au bain ». Le grand comique était déjà sur le déclin, mais cela ne l’empêcha pas d’aider Lombard à trouver une manière de jouer bien personnelle, qui exploitait un penchant inné pour la comédie brillante. Cette technique, jointe à sa vivacité et à son humour, s’affirma pleinement dans ses meilleures comédies : Twentieth Century (Train de luxe, 1934) de Howard Hawks, My Man Godfrey (Mon ami Godfrey, 1936) de Gregory La Cava, Nothing Sacred La Joyeuse Suicidée, 1937) de William Wellman, et To Be or Not To Be (Jeu dangereux, 1942) d’Ernst Lubitsch.

Carole Lombard savait contrôler sa vitalité explosive, sans jamais s’abandonner complètement à elle-même, ni au personnage qu’elle incarnait, et c’était à coup sûr sa plus grande qualité. Dans No Man of Rer Own (Un mauvais garçon, 1932), elle refusa à tout prix de s’adapter au romantisme mièvre du rôle qui lui avait été confié et préféra donner au film une touche mordante, qui ne fit d’ailleurs que l’améliorer. Ce film fut le seul où Carole Lombard joua avec Clark Gable, dont elle fit son second mari en 1939. Tous deux formèrent un couple parfaitement uni, entouré d’un halo de sympathie et de charme.

Dans Hands Across the Table (1935), Lombard travailla avec Mitchell Leisen, un réalisateur qui venait tout de suite après Lubitsch pour la comédie légère. Leisen sut exploiter toutes ses qualités exceptionnelles d’actrice brillante et riche de glamour, l’amenant à se sentir à son aise dans un personnage qui semblait taillé sur mesure pour elle. Lombard était capable d’interpréter chaque personnage avec une part importante d’autocritique, en restant vraiment détachée par rapport au rôle. Dire d’elle qu’elle était une actrice « brechtienne » fait immédiatement penser à Helen Weigel (qui était d’ailleurs loin de posséder le glamour de Lombard), mais il n’en est pas moins vrai que Brecht aurait probablement admiré son jeu sobre, brillant et parfaitement adapté à la psychologie des différents personnages.

Ce fut surtout le personnage de l’actrice que Lombard sut jouer le mieux : celles de Twentieth Century et de To Be or Not To Be incarnent à merveille le type de la vedette au cœur froid et font saisir que dans une profession qui n’est que sentiment, les vrais sentiments ne peuvent être qu’absents. Ces deux personnages représentent la beauté et la puissance destructrice; leur égoïsme est total, le remords leur est inconnu. Aux yeux des autres, ils sont un masque fascinant et obligatoirement heureux. Celle-ci est captivante sans pour autant devoir se montrer trop jolie, très attirante sans faire d’effort pour l’être : autant d’atouts dont elle fit preuve de manière remarquable dans la « screwball comedy » la plus réussie des années de la crise économique, My Man Godfrey, dans lequel elle jouait avec son premier mari, William Powell (dont elle se sépara en 1933).

Même dans le rôle d’Hazel Flagg, la femme de Nothing Sacred qu’on croit atteinte de radiations et donc inévitablement condamnée à mourir, l’actrice ne verse pas du tout dans le pathétique. Ses premières réactions, lorsqu’elle apprend sa maladie, mêlent incrédulité et terreur, mais le fait de se retrouver ainsi au centre d’un drame  si poignant engendre chez elle un certain orgueil. Dans le même film, Lombard interprète aussi de façon excellente la scène de la femme ivre. D’habitude, une femme ivre, en effet, est rarement amusante ou élégante ; mais Carole Lombard réussit à l’être à la perfection. Elle sut jouer avec beaucoup d’élégance malgré le climat oppressant dans lequel elle dut travailler, climat créé surtout par la direction un peu névrotique de Wellman, par le jeu légèrement théâtral de Fredric March et par le scénario de Ben Hecht, parti d’une idée brillante qui ne fut pas développée comme il aurait fallu.

Aucun de ces obstacles, par contre, n’entrava le tournage de To Be or Not to Be, le film où Lombard fit preuve d’une grande intelligence et fournit sa meilleure interprétation. Cette comédie réussie de Lubitsch raconte les aventures, dans la Pologne occupée par les nazis, d’une troupe de théâtre composée de comédiens de quatre sous. Le manque de talent du directeur de la troupe inspire en effet au colonel de la Gestapo cette remarque féroce : « Il traitait Shakespeare comme nous traitons la Pologne. » Ce qui fait de ce film un chef-d’œuvre, c’est la mise en scène du monde des comédiens, la fiction théâtrale qui se mêle au thème antinazi et, surtout, le personnage de l’actrice principale, Maria Tura, interprétée par Lombard.

Sa première apparition donne tout de suite le ton : la troupe répète une pièce sur la Gestapo et Lombard entre en scène vêtue d’une robe de soirée en lamé. Le metteur en scène, perplexe et déconcerté Par tant de mauvais goût, interrompt la scène et rappelle que l’action se déroule dans un camp de concentration et que le personnage principal est une prisonnière juive. Visiblement irritée par ces objections, la comédienne répond avoir agi ainsi pour mieux faire ressortir le rôle et pour nier les règles de la reproduction platement naturaliste de la réalité.

La performance de Lombard réside ici dans ses gestes raffinés et expressifs, une chose qu’elle avait apprise à l’époque du muet et dans une diction rapide et ironique. Qu’elle flatte un espion allemand (« Je suis honorée et émue »), qu’elle encourage les avances d’un bel aviateur ou s’occupe de l’insomnie paranoïaque de son mari, elle a toujours conscience d’être une grande comédienne. Pour elle, l’Europe dévastée n’est rien de plus qu’une scène qui permettant de montrer son talent d actrice. Ce qui ne l’empêche pas de conquérir la sympathie du public, car elle fait sentir la profonde humanité de son personnage. Carole Lombard mourut le 16 janvier 1942 dans un accident d’avion alors qu’elle participait à une tournée de vente de bons de guerre.


Carole Lombard fut considérée comme la première femme américaine victime de la Seconde Guerre mondiale, après les morts de Pearl Harbor. En effet, aussitôt après l’entrée des États-Unis dans le conflit, le président Roosevelt lança un grand emprunt pour faire participer tous les Américains au financement des opérations. Il eut l’idée d’en faire assurer la publicité par des artistes qui tourneraient dans tout le pays. Ses conseillers lui proposèrent de choisir Clark Gable, qui venait de s’illustrer dans Gone with the Wind (Autant en emporte le vent, Victor Fleming, 1939) et qui était originaire de l’Ohio, un État représentatif de cette Amérique profonde qu’il s’agissait de mobiliser. Or Gable détestait parler en public. Il annonça à son épouse, Carole Lombard, qu’il allait décliner l’offre de Roosevelt ; celle-ci se porta volontaire à sa place. Elle était originaire de l’Indiana, État très central et patriote, qui avait obtenu le meilleur pourcentage de souscriptions pour l’emprunt de la Première Guerre mondiale. C’est donc à Indianapolis, le 15 janvier 1942, que Carole Lombard fit sa première intervention publique en faveur de l’emprunt de guerre, concluant son discours par : « Nous avons gagné la dernière guerre et, avec votre aide, nous allons gagner celle-ci »

Gable n’avait pas voulu l’accompagner. Elle s’était rendue à Indianapolis en compagnie de sa mère et d’Otto Winkler, attaché de presse de la MGM. Le retour était prévu en train, mais Carole Lombard était une nature impatiente, joyeuse, volubile, et têtue aussi. Elle fit peu de cas des objections de sa mère, qui détestait l’avion, ainsi que des recommandations du gouvernement, qui n’aimait pas exposer inutilement ses soutiens aux périls encore importants de ce moyen de transport. Elle voulait vite retrouver Hollywood, et surtout Gable qui tournait alors pour la deuxième fois avec la très désirable Lana Turner…

Elle embarqua dans le vol numéro 3 de la Western Airlines du 16 ianvier. Peu de temps après son ravitaillement à Las Vegas, l’avion heurta un sommet des Spring Mountains, tuant ses vingt-deux occupants. C’est un Clark Gable dévasté qui se précipita sur les lieux de la catastrophe. Ce séducteur compulsif et sans scrupule semblait avoir trouvé auprès de Carole Lombard les clés d’un sentiment authentique et respectueux. Il ne lui resta plus qu’à noyer son chagrin dans la guerre, en s’engageant au poste infiniment dangereux de mitrailleur, à l’arrière d’un bombardier B-17 en mission au dessus de l’Allemagne. En 1944, il accepta de surmonter son horreur des prises de parole en public, pour intervenir, en uniforme et devant 15000 personnes, lors du lancement d’un cargo géant portant le nom de Carole Lombard, cette femme qui avait tant fait rire le public et qu’il avait tellement aimée. Ses films postérieurs témoignent qu’il ne fut plus jamais le même. L’expression de tristesse qu’il arbore dans Homecoming (Le Retour, 1948), un film magnifique sur le deuil, réalisé par Mervyn LeRoy, est trop naturelle pour être autre chose que l’écume de son véritable chagrin. [Hollywood, la cité des femmes – Antoine Sire (Ed.Institut Lumière / Actes Sud]


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