Les Réalisateurs

LE SECOND SOUFFLE DE CARNÉ

Après un début de carrière triomphal, l’auteur de Quai des brumes connaît au sortir de la guerre une inexplicable traversée du désert. Il lui faudra attendre 1950 pour prouver qu’il est encore, et pour longtemps, l’un des meilleurs cinéastes français.

Etrange destin que celui de Marcel Carné : à la fin des années 1930, le réalisateur devient immensément célèbre grâce à une poignée de chefs-d’ œuvre intitulés Quai des brumes, Hôtel du Nord ou Le Jour se lève. Ses films sont vus dans le monde entier et, à sa sortie triomphale en 1945, Les Enfants du paradis devient même le film le plus rentable de l’histoire du cinéma français. C’est dire que l’on s’attend à ce que le cinéaste continue sur sa lancée, il n’en sera rien. Souhaitant évoquer le Paris de l’Occupation, Carné s’attelle avec Jacques Prévert au scénario des Portes de la nuit, dans lequel doivent jouer Gabin et Marlene Dietrich. Le couple vedette jette finalement l’éponge, et le cinéaste prend le risque d’engager deux inconnus, Yves Montand et Nathalie Nattier. Est-il trop tôt pour parler de l’ère collaborationniste ? Les Portes de la nuit essuie un terrible échec commercial. Le coup est d’autant plus rude que, les producteurs semblent oublier le succès phénoménal des Enfants du paradis. Carné aura ensuite toutes les peines du monde à monter de nouveaux films ! Il parvient tout de même à se lancer en 1947 dans La Fleur de l’âge, projet qui réunit Arletty et de futures vedettes comme Serge Reggiani, et Anouk Aimée, mais, faute de finances, il doit en interrompre le tournage…

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Carné va se heurter pendant plus de deux ans à des portes closes. Contre toute attente, il devra son retour en grâce à Jean Gabin, avec qui il s’est pourtant brouillé lorsque l’acteur a renoncé aux Portes de la nuit. Gabin a en effet acheté les droits d’un roman de Simenon, La Marie du port, et propose à Carné de le mettre en scène : les retrouvailles du tandem de Quai des brumes et du Jour se lève attirent l’attention sur le film, qui connaît un accueil honorable, et relance enfin la carrière de Carné. Il peut ainsi enchaîner avec le poétique Juliette ou la clé des songes, dans lequel il dirige Gérard Philippe. Puis il adapte avec le scénariste Charles Spaak le classique de Zola, Thérèse Raquin, rôle qu’il confie à Simone Signoret. Couronné d’un Lion d’Argent, le film redonne à Carné toute la place qu’il mérite. Dès lors, le cinéaste va pouvoir tourner régulièrement, et explorer de nouvelles voies.

Carné ne va en effet cesser de surprendre son public : si L’Air de Paris a encore des allures de « réalisme poétique », le cinéaste livre avec Le Pays d’où je viens un étonnant conte musical, interprété par Gilbert Bécaud. Puis il consacre deux films à la « jeunesse rebelle » : celle de Saint-Germain-des-Prés dans Les Tricheurs (grand succès public), et celle des cités HLM dans Terrain vague. Il aborde ensuite la comédie avec Du mouron pour les petits oiseaux, avant d’adapter Simenon dans le sombre Trois chambres à Manhattan. En 1968, il encourt les foudres de la censure avec Les Jeunes loups, portrait d’un ambitieux gigolo, puis révèle une veine « politique » en dirigeant Jacques Brel dans Les Assassins de l’ordre, récit d’une bavure étouffée par la justice. Après La Merveilleuse visite, fable influencée par le Théorème de Pasolini, Carné consacre un documentaire à des fresques bibliques. Après quoi le cinéaste passera les dernières années de sa vie à essayer de mettre sur pied le film Mouche qui, malheureusement, ne verra jamais le jour. [Collection Gabin – L’Air de Paris – Eric Quéméré (n°20 – 2006)]

Un hommes d’honneurs – Si Carné renoue rarement avec le succès public après la guerre, il reçoit néanmoins plusieurs distinctions. Celui qui s’était vu décerner en 1938 le Prix Louis Delluc ainsi qu’une mention spéciale à Venise pour Quai des brumes, décroche en 1953 un Lion d’Argent dans ce même festival pour Thérèse Raquin. En 1971, il reçoit également un Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière, et un César d’honneur en 1979. Décidément très apprécié à la Mostra de Venise, Carné voit aussi deux de ses acteurs récompensés par un Prix d’interprétation : Jean Gabin (L’Air de Paris) et Annie Girardot (Trois chambres à Manhattan).


MARCEL CARNÉ 
Marcel Carné illustre parfaitement cette école – ou cette tendance – dite du « réalisme poétique », qui marqua si profondément le cinéma français de la fin des années 1930. Une tendance dont on retrouve l’influence dans les domaines les plus divers de la vie artistique, et qui donnera aux œuvres de cette période troublée de l’avant-guerre une atmosphère tout à fait caractéristique. Pour sa part cependant, Carné préférait parler de « fantastique social », reprenant ainsi une expression de Pierre Mac Orlan.


LES PORTES DE LA NUIT – Marcel Carné (1946)
Après Les Enfants du paradis et quelques chefs-d’œuvre, le tandem Marcel Carné-Prévert se reconstitue pour un nouveau film, Les Portes de la nuit, avec Jean Gabin et Marlène Dietrich en vedettes. Mais au dernier moment, ils abandonnent le projet. Ils vont être remplacés par deux comédiens quasi-débutants : Yves Montand et Nathalie Nattier.

LA MARIE DU PORT – Marcel Carné (1950)
Des retrouvailles entre Marcel Carné et Jean Gabin naît un film qui impose l’acteur dans un nouvel emploi et marque sa renaissance au cinéma français. L’association avec Prévert est terminée – même si le poète, sans être crédité au générique, signe encore quelques dialogues de haute volée. Carné adapte un beau « roman dur » de Simenon, tourné in situ, entre Port-en-Bessin et Cherbourg…

THÉRÈSE RAQUIN – Marcel Carné (1953)
Cette histoire d’adultère qui tourne mal est consciencieusement calligraphiée dans l’atmosphère des studios de l’après-guerre. Le Lyon des années 1950 prête, par instants, sa noirceur poisseuse à ce récit cadenassé. Le cinéaste s’intéresse peu à Simone Signoret, préférant s’attarder sur le physique avantageux de Raf Vallone, camionneur de choc, face à un Jacques Duby anémié à souhait, modèle du mari insipide. La vie a déserté ce cinéma étriqué, dépourvu de générosité et, finalement, d’intelligence.

L’AIR DE PARIS – Marcel Carné (1954)
A l’automne 1953, le nouveau film de Marcel CarnéThérèse Raquin, reçoit un excellent accueil. C’est donc avec confiance que le réalisateur se lance avec le scénariste Jacques Viot dans un nouveau projet : l’histoire d’un entraîneur de boxe qui jette son dévolu sur un jeune ouvrier pour en faire son poulain. Carné est à l’époque un passionné de boxe.



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1 réponse »

  1. Quand on parle de Carne, ça peut étonner mais pour moi le 1er film qui me vient à l’esprit c’est le jour se lève.

    Style original, flash Black, ambiance et jeu d’acteurs de Mr Gabin, Arletty et bien sur Jules Berry en parfaite crapule ainsi que les débuts de Bernard Blier

    Le rremake américain tourné 10 ans plus tard et malgré un superbe Henry Fonda n’arrive pas à la cheville de l’original

    La sortie DVD d’il y a 10 ans, montre le film avec toutes les scènes coupées enfin réintégrées

    J’aime

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