LA CHATTE – Henri Decoin (1958)

Le 15 mars 1958 sort sur les écrans Folies Bergère (Un Soir au music_hall), une peinture du monde du music-hall sous fond d’histoire d’amour marquant les débuts de Zizi Jeanmaire. Un mois plus tard, Decoin enchaîne son prochain film ! Au premier abord, La Chatte pourrait sembler être un film sur la Résistance comme des dizaines d’autres, avec son lot irréaliste de « terroristes » parfaitement organisés, d’Allemands ignobles mais facilement bernés, vaguement inspiré de faits authentiques, mais « retravaillés »pour mieux servir une mythologie de la Résistance qui, si elle a plus que sa part de héros, de faits glorieux, fut surtout cette Armée des ombres admirablement servie par Jean-Pierre Melville (1969).
Dans le cas de La Chatte, l’intérêt et tout à fait différent. C’est que le film, même s’il s’en défend maladroitement, « emprunte » à la réalité le personnage de Mathilde Carré, dont l’aventure a défrayé la chronique de l’après-Libération. Résistante, Mathilde Carré, qui a pris (entre autres) le pseudonyme de « la chatte », est arrêtée par l’Abwehr et semble-t-il, tombe amoureuse de son « officier traitant », un nommé Bleicher, auquel elle livrera les membres de son ancien réseau. Condamnée à mort à Paris en 1949, graciée en 1954, elle effectuera tout de même plusieurs années de prison. [Henri Decoin – Bibliothèque du film – Durante – Collection Ciné-Regards (2003)]

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À l’annonce du tournage, le Comité d’action de la Résistance s’oppose dans un premier temps, et violemment, au projet. On se doute que le fait que le cinéaste pressenti soit Henri Decoin ne peut être perçu que comme une circonstance aggravante. Pour apaiser le Comité, la production accepte de faire paraître au début du film un court texte indiquant qu’« il ne peut être question de retrouver dans le film la personne qui a défrayé la chronique [sous] l’identité de Mathilde Carré ». Personne n’est dupe, mais l’affaire s’arrête là, même si on va jusqu’à interviewer Mathilde Carré, alors libre, qui se contente de répondre aux journalistes : « Ne me reparlez pas de tous ces hommes qui sont morts à cause de moi. Je n’arrive plus à dormir ».
Or donc, La Chatte conte l’entrée en résistance de Cora Massimier (Françoise Arnoul), qui multiplie les faits héroïques avant de tomber amoureuse d’un officier allemand avec lequel elle joue un trouble double jeu, et qui, lui aussi, hésite entre sa loyauté pour son pays et son attirance pour elle. Au final, le réseau est effectivement trahi, et Cora « exécutée» (elle ressuscitera pour les besoins de la cause). Si ce n’est pas la vie de Mathilde Carré, cela y ressemble fort…

Pour autant, le film use largement des stéréotypes stigmatisés plus haut. La Résistance, sous la direction du « capitaine » (Bemard Blier) est parfaitement organisée, et ses membres d’une loyauté à toute épreuve, et d’une intelligence qui n’a d’égale que l’indigence des Allemands et l’aisance avec laquelle les Français peuvent les tromper. Les arcanes de la « guerre secrète » sont minutieusement, voire fastidieusement, décrites, même si certaines péripéties, nombre de détails, semblent parfaitement invraisemblables. La mise en scène est minimaliste, ne sacrifie jamais aux effets faciles, bien illustrée par une étrange musique presque expérimentale signée du traditionnellement romantique Joseph Kosma.
Rien là que de très banal, même si Pierre Montazel, directeur de la photographie habituel de Decoin, s’est surpassé dans la restitution du Paris occupé, des espaces confinés, du couvre-feu, entre chien et loup, entre ombre et obscurité. Pourtant, le film est un triomphe commercial et même Jean-Luc Godard, dans Arts ne craint pas d’y voir l’influence, d’un condamné à mort s’est échappé de Bresson. Alors ? Même si d’autres raisons à ce succès peuvent, loyalement, être invoquées, la principale se nomme Françoise Arnoul, alias « la chatte ».

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Dès ses premières apparitions en ciré noir, l’actrice dégage un érotisme étourdissant que, avisé, Decoin va s’employer à mettre en valeur à chaque occasion, comme dans ce plan « technique » d’un mini-émetteur radio caché dans un bas de Cora… Tous les personnages, comme le spectateur, sont victimes de ce magnétisme, comme en témoigne cette scène étrange où l’élaboration d’un portrait-robot de Cora par les soldats allemands qui l’ont poursuivie tourne à la déclaration d’amour ; ou cette scène fameuse où Cora est en butte aux avances plus que précises de Kurt Meisel, auxquelles elle « répond » avec une froideur évidemment parfaitement affolante. Decoin exploite parfaitement le saisissant contraste physique entre l’officier chauve et sanguin et la « petite Française » digne et mutique, entre le jeu neutre de Françoise Arnoul et celui, volontairement outré, de son partenaire allemand.
Digne héritière de la Lydia d’Abus de confiance, Cora/Françoise Arnoul en a l’aura, la réserve, avec un soupçon de vulgarité en plus, et une trivialité parfois décidée : avant de recevoir son bel officier, Cora enfile une culotte sous sa robe de chambre ; plus tard, elle enfile complaisamment (pour le spectateur) les bas si convoités que celui-ci vient de lui offrir. Un autre officier allemand l’obligera à enlever ces mêmes bas, et elle le fera avec la même indifférence et la même absence de sous-entendu. Mais elle n’a pas les scrupules de Lydia : butée, coupante, avare d’elle-même, on a parfois le sentiment qu’elle mène sa propre guerre. Le souci d’abandon (pour la cause, dans les bras de son amant) ne l’occupe pas, elle reste sur le qui-vive, exigeante, attentive à son quant-à-soi.

Godard a raison de voir là du Bresson : constamment sur la corde raide Decoin ne défend son récit qu’en en muselant les intensités dramatiques dans un rendu atone, minimisé. Il ne s’agit pas d’un souci documentaire (ou alors avec beaucoup de maladresse), ni, même d’une quelconque distance par rapport au sujet, eu égard aux échos suscités par le projet. Non, on a plutôt l’impression que le réalisateur veut « faire concret », et y parvient – qu’il veut filmer ses personnages et leur histoire dans un présent dépourvu de perspectives héroïques,  travers dans lequel tombèrent nombre de reconstitutions de la même eau, en projetant les exaltations de la Victoire et de la Libération sur les luttes des années sombres. Ici et maintenant, décembre 1943, tel semble être son mot d’ordre, et il s’y tient jusqu’au finale, glacial, ignominieux, pour une fois parfaitement rendu. Quoique sans doute obtenu pour d’autres causes, le succès du film est mérité, qui autorise Decoin (l’oblige) à en tourner une suite, La Chatte sort ses griffes, qui sort sur les écrans moins de deux ans plus tard.

Cora, bien sûr, n’est pas morte. Soumise à un intensif lavage de cerveau, elle est « réintroduite » dans le réseau par le médecin du service du contre-espionnage qui l’a conditionnée. Comme de juste, elle le trompe, et la Résistance, une nouvelle fois, triomphe.
C’est peu dire que la suite ne vaut pas l’original. Après d’interminables séquences où on nous explique les méthodes de conditionnement mental, Cora n’est plus, au propre comme au figuré, qu’une poupée mécanique que le scénario, lui-même parfaitement prévisible, promène de scène convenue en rebondissement sans surprise. Du coup, Decoin se laisse aller à l’autodérision, seule consolation sans doute de l’exercice. Dans un restaurant visiblement approvisionné uniquement par le marché noir, Cora, très star en lunettes noires, commande un Chateaubriand très saignant à un restaurateur veule et onctueux, tandis que son officier traitant réclame pour elle de « l’eau minérale Vichy ». Plus loin, un résistant accueille Cora dans le réseau et lui explique ainsi ses motivations : « C’est la vraie raison pour laquelle il faut se battre contre les nazis. Ils n’ont pas d’humour et pas de sex appeal. Le monde qu’ils nous préparent c’est le monde de l’emmerdement ». Entre odieux et grotesque, on hésite…
Entre ces deux épisodes, Decoin aura réussi à tourner deux films, Pourquoi viens-tu si tard ? et Nathalie agent secret. Difficile de trouver plus antinomiques que, d’un côté, le film à thèses et à couple vedette (Morgan/Vidal) et, de l’autre, une pochade qui met en valeur la plastique et la fantaisie de Martine Carol. Il est clair que, depuis Bébé Donge, Decoin n’a plus vraiment trouvé de sujet à sa mesure, et ne semble pas même en avoir éprouvé l’envie. Entre réussites mineures et ratages patents, sa carrière semble désormais tracée jusqu’à sa fin, celle d’un bon professionnel sans état d’âme, capable de remplir les contrats les plus divers, puisant peut-être dans le renouvellement absolu des genres et des figures une manière d’étonnement, comme pour se prouver à lui-même que demeure son intérêt pour son métier.
Henri Decoin – Bibliothèque du film – Durante – Collection Ciné-Regards (2003)

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L’histoire : 1943, à Paris. Le mari de Cora Massimier est tué en tentant d’échapper aux Allemands. Elle prend sa place dans le réseau de résistance dirigé par « le Capitaine ». Lors de sa première mission, elle parvient à voler des documents de très grande valeur. Au cours, d’une alerte, Cora est séduite par Bernard, qui se prétend suisse. Mais il est en fait officier de l’Abwehr, et on lui demande de gagner la confiance de Cora pour faire tomber le réseau. Bernard tombe amoureux de Cora, et veut l’obliger à quitter le réseau. On lui promet que Cora aura la vie sauve si elle livre par son intermédiaire tous ses camarades. Bernard et Cora partent pour les Ardennes où la Résistance a volé une mystérieuse fusée. Celle-ci est embarquée dans un avion pour Londres, mais les résistants, trahis par Bernard, tombent dans un guet-apens. Le Capitaine demande à Cora d’empoisonner Bernard mais, au dernier moment, elle l’empêche de boire le poison. Les Allemands les arrêtent. Bernard promet à Cora d’arrange son départ pour l’Espagne si elle lui livre ce qui reste du réseau. Pour la sauver, c’est lui qui s’en charge. Les membres du réseau sont arrêtés, et confrontés à Cora. Celle-ci est libérée, mais elle est assassinée par le Capitaine.

Fiche technique du film

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