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LE SEPTIÈME JURÉ – Georges Lautner (1962)

Derrière la respectabilité des façades, les conventions rassurantes et les certitudes d’une petite ville de province, Georges Lautner fait surgir le malaise, le doute et la part d’ombre qui habite chacun de ses personnages. Avec Le Septième Juré, réalisé en 1962, le cinéaste signe l’une des œuvres les plus noires et les plus audacieuses de sa carrière. Loin de la fantaisie et de la verve qui feront sa renommée, il livre ici une implacable étude de mœurs où le crime n’est pas seulement un fait divers mais le révélateur d’un désordre plus profond. À travers le destin de Grégoire Duval, notable respecté devenu meurtrier puis juré lors du procès de l’innocent désigné à sa place, Lautner interroge la fragilité des consciences, les mécanismes de la justice et l’hypocrisie d’un ordre social davantage soucieux de préserver les apparences que de faire émerger la vérité. Porté par l’interprétation magistrale de Bernard Blier, Le Septième Juré demeure aujourd’hui encore une œuvre dérangeante, lucide et d’une étonnante modernité.

BERNARD BLIER, LA PRÉSENCE CONTINUE

Difficile de contenir Bernard Blier dans un simple portrait tant sa silhouette traverse, avec une constance presque miraculeuse, plus d’un demi‑siècle de cinéma français et italien. Près de deux cents films, des chefs‑d’œuvre aux comédies les plus populaires, des seconds rôles magistraux aux compositions les plus sombres : Blier a tout joué, sans jamais tricher, avec cette justesse tranquille qui fait les grands acteurs. Monstre sacré malgré lui, figure familière des spectateurs, il demeure l’un de ces interprètes dont la présence, discrète mais essentielle, continue de donner au cinéma une vérité que l’on reconnaît immédiatement.

DÉDÉE D’ANVERS – Yves Allégret (1948)

Dans la grisaille d’un port recréé en studio, Dédée d’Anvers marque un tournant : celui où Simone Signoret surgit pour la première fois avec une présence brute, déjà capable de redéfinir un film. Yves Allégret signe un drame sec, tendu, où la fatalité circule comme les cargos et où les hommes (Blier, Pagliero, Dalio) dessinent un monde sans horizon pour une femme qui tente d’exister. Pas de lyrisme, pas de consolation : seulement la mécanique implacable d’un milieu qui broie les illusions. Dans ce climat de brume et de violence sourde, le film révèle autant une actrice qu’une époque, et rappelle que certains récits ne laissent aucune échappée, sinon celle du cinéma lui-même.

HENRI DECOIN : MALDONNE

Après la Libération s’ouvre devant le responsable des Inconnus dans la maison, une période trouble et incertaine. Il lui faut faire la preuve que, pendant les quatre années écoulées, son activité de résistant a heureusement et abondamment prouvé que la collaboration à la Continental ne fut qu’un épisode malencontreux – mais relativement court.

L’HOMME À L’IMPERMÉABLE – Julien Duvivier (1957)

Sorti avec succès sur les écrans français le 27 février 1957, L’Homme à l’imperméable a été réalisé par Julien Duvivier d’après le roman Tiger by the Tail, écrit par James Hadley Chase en 1954 et publié la même année dans la « Série Noire » sous le titre de Partie fine. Le roman se présente comme un thriller dans lequel l’existence d’un homme ordinaire, Ken Rolland, vire au cauchemar lorsqu’il décide de profiter de l’absence de sa femme pour satisfaire ses pulsions sexuelles en passant la nuit avec une prostituée, et que celle-ci est mystérieusement assassinée par un tiers en sa présence. Il est aussi, très explicitement, une satire grinçante de l’American way of life et de l’aliénation des hommes dans l’univers impersonnel des suburds l’action se déroule en Californie, dans une ville « aussi propre qu’une clinique ».

QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947)

« Rien n’est sale quand on s’aime », fera dire Clouzot à l’un de ses personnages dans Manon. Dans Quai des orfèvres, déjà, tout poisse, s’encrasse, sauf l’amour, qu’il soit filial, conjugal ou… lesbien. En effet, il n’y a pas que Brignon, le vieux cochon, qui est assassiné dans ce chef-d’œuvre. Pendant qu’on s’interroge sur l’identité du coupable, Clouzot trucide tranquillement la censure. Il faut entendre l’inspecteur Antoine (Louis Jouvet, prodigieux) dire à Dora, la blonde cérébrale : « Vous êtes un type dans mon genre… » Car si Dora veille sur Jenny Lamour, la Mimi Pinson ambitieuse, et sur Maurice, son pauvre bougre de mari, c’est par amour pour Jenny. L’énigme regorge de fausses pistes et de faux témoignages parce-que chacun, si veule qu’il puisse paraître, est prêt à se sacrifier pour l’être aimé. Magnifique hommage aux petites gens de cabaret, Quai des orfèvres est aussi une peinture de mœurs d’une grande tendresse cafardeuse : même si le cœur a ses raisons, la loi lui donne tort. Clouzot le regrette et il met cette réplique, à la fin, dans la bouche d’un chauffeur de taxi : « Je vous fais bien mes excuses, mais on n’est pas les plus forts. » [Guillemette Odicino – Télérama (août 2016)]

L’ASSASSINAT DU PÈRE NOËL – Christian-Jaque (1941)

La veille de Noël, dans un petit village de Savoie. Un inconnu vêtu en père Noël est retrouvé assassiné. Premier film réalisé sous l’Occupation pour la firme allemande Continental par un cinéaste français, L’Assassinat du Père Noël n’est pas une oeuvre de propagande. La poésie, la sensibilité et le mystère qui se dégagent du roman de Véry trouvent ici une expression parfaite. Le cheval d’un cavalier tué jadis qui galope à travers la tempête, le brave Cornusse qui raconte des récits de voyages fabuleux, un jeune noble mélancolique et la jolie Catherine en mal d’amour… Tous ces personnages mais aussi les enfants émerveillés ou une houppelande ensanglantée participent à la magie délicate qui enveloppe cette enquête policière dans le huis clos du village isolé par la neige. Quant au dialogue entre Cornusse et le petit Christian, qui clôt le film, il a fait couler beaucoup d’encre. Une princesse endormie mais bien vivante (la France) et un prince charmant qui un jour la réveillera (de Gaulle). Métaphore volontaire ou interprétation d’après-guerre ? [Gérard Camy – Télérama (12/12/2015)]

MARIE-OCTOBRE – Julien Duvivier (1959)

Un grand film de la fin des « années 50 », signé Julien Duvivier et Henri Jeanson. Un véritable suspens, magistralement interprété par une pléiade de comédiens prestigieux. En 1944, ils formaient un réseau de Résistance. L’un deux a trahi. Des années plus tard « Marie-Octobre », seule femme du groupe, les réunit pour découvrir qui a trahi… Et, à la fin de l’enquête, le traître devra mourir !

LE JOUR SE LÈVE – Marcel Carné (1939)

Le Jour se lève raconte la destruction d’un homme, d’un homme simple pris au piège, humilié, condamné à mort par un salaud. Il fallait cette architecture rigoureuse, du coup de feu initial du meurtre au coup de feu final du suicide, pour que se mettent en place les mâchoires du piège qui broie François. On ne lui laisse pas une chance. Le combat est inégal, il n’y a pas de justice. Un pouvoir aveugle et brutal vient parachever ce que le cynisme de Valentin avait commencé : le peloton anonyme des gardes mobiles repousse les ouvriers solidaires et piétine la fragile Françoise. L’ignominie triomphe sur toute la ligne, le mal métaphysique (Valentin) est relayé par le mal historique (les gendarmes casqués). La désespérance de Prévert est aussi une désespérance politique.

HÔTEL DU NORD – Marcel Carné (1938)

« Dans un hôtel situé sur le bord du Canal Saint-Martin à Paris, on célèbre une communion. Les propriétaires et clients de l’établissement fêtent l’événement autour d’un repas chaleureux. Un couple de jeunes amoureux (Pierre et Renée) s’installe dans une des chambres. Au cours de la nuit, un coup de feu retentit… » C’est ainsi que démarre l’intrigue d’Hôtel du Nord, merveilleux film d’ambiance dont le personnage principal est bien entendu cet hôtel du canal parisien. Sur un scénario de Jean Aurenche et des dialogues de Henri Jeanson, Marcel Carné décrit avec autant de minutie que de passion les hommes et les femmes qui logent dans l’hôtel ou ses environs. Au milieu des décors imaginés par Trauner, on croise un patron paternaliste, un policier raciste, de jeunes amoureux naïfs, un éclusier cocu, et un mac accompagné de sa protégée.

LE CAVE SE REBIFFE – Gilles Grangier (1961)

En 1960, Jean Gabin est au sommet de sa popularité. C’est la star du cinéma français. Depuis Gas-oil (1955), Michel Audiard lui peaufine des dialogues gouleyants, truffés de répliques qui tuent, de saillies imparables : les interrogatoires serrés de l’inspecteur Maigret, les enguelades mythiques du Président, les invectives d’Archimède. Le Cave se rebiffe est leur douzième collaboration.

LE CAFÉ DU CADRAN – Henri Decoin (1947)

Nombreux furent les films pour lesquels Decoin fut qualifié de « superviseur », sans qu’il soit possible d’établir son rôle exact de manière plus précise. Ce sera notamment le cas des deux films réalisés par sa fidèle collaboratrice, Andrée Feix, en 1946 et 1947 respectivement, Il suffit d’une fois et Capitaine Blomet, qui mettent tous les deux en vedette Fernand Gravey, de retour d’une assez brillante carrière à Hollywood. Pour Le Café du cadran, le témoignage de son principal interprète, Bernard Blier, semble formel : si Jean Géhret en est crédité comme le réalisateur, Blier assure que celui-ci fut en fait l’œuvre d’Henri Decoin.

LA CHATTE – Henri Decoin (1958)

La Chatte conte l’entrée en résistance de Cora Massimier (Françoise Arnoul), qui multiplie les faits héroïques avant de tomber amoureuse d’un officier allemand avec lequel elle joue un trouble double jeu, et qui, lui aussi, hésite entre sa loyauté pour son pays et son attirance pour elle. Au final, le réseau est effectivement trahi, et Cora « exécutée » (elle ressuscitera pour les besoins de la cause). Si ce n’est pas la vie de Mathilde Carré, cela y ressemble fort…