RETOUR A LA VIE – Cayatte, Lampin, Clouzot, Dréville (1949)

Tourné à la fin de l’année 1948, Le Retour à la vie est une authentique curiosité, une œuvre unique dans le cinéma français de l’après-guerre et qui a d’ailleurs suscité l’intérêt de plusieurs historiens attachés à l’étude de la représentation de la guerre et de ses séquelles au cinéma.retour_vie_01

Le Retour à la vie est un film noir dont l’initiative revient au producteur Jacques Roitfeld, à qui l’on doit notamment Copie Conforme de Jean Dréville avec Louis Jouvet. Marqué par le retour à la liberté de milliers de soldats et de déportés entre 1944 et 1945, Jacques Roitfeld a été sensible au douloureux problème de leur réinsertion dans la vie civile par l’extrême difficulté de la reprise d’une activité normale.
En effet, en quatre ans d’absence, bien des choses avaient changé pour ces soldats ou ces civils, leurs conjoints les avaient parfois abandonnés, leurs familles s’étaient trouvées dispersées, leurs biens dilapidés et le retour du prisonnier parmi les siens s’était avéré bien plus difficile qu’ils n’avaient pu l’imaginer.
Cet épisode méconnu de l’immédiat d’après-guerre est au cœur de Retour à la vie par deux fois novateur. D’abord c’est la première fois dans le cinéma français qu’est évoquée la déportation, sujet alors tabou et pas seulement au cinéma. Ensuite d’un point de vue plus anecdotique, Retour à la vie  est le premier long métrage français à sketches réalisés par différents cinéastes. Auparavant, chaque sketch était réalisé par un unique metteur en scène. Julien Duvivier en avait fait une de ses spécialités. Le producteur Jacques Roitfeld a donc réussi à convaincre une partie de la fine-fleur du cinéma français de partager l’affiche, ce qui n’était pas évident vu les différences de personnalité et des caractères des uns et des autres.

Premier sketch : LE RETOUR DE TANTE EMMA d'André Cayatte - Madame de Revinsky : Tante Emma, Héléna Manson : Simone, Jane Marken : Tante Berthe, Nane Germon : Henriette, Bernard Blier : Gaston, Lucien Nat : Charles
Premier sketch : LE RETOUR DE TANTE EMMA d’André Cayatte – Madame de Revinsky : Tante Emma, Héléna Manson : Simone, Jane Marken : Tante Berthe, Nane Germon : Henriette, Bernard Blier : Gaston, Lucien Nat : Charles

Le premier sketch est réalisé par André Cayatte avec le scénariste Charles Spaak du Retour d’Emma. A vrai dire, cette première histoire est la seule du film qui traite de la déportation, les autres évoquant toutes des retours de prisonniers de guerre. Ouvrir  ainsi le film revenait à frapper le spectateur d’un violent uppercut. La vision du corps terriblement amaigri de Tante Emma choqua de nombreux spectateurs qui croyaient avoir à faire à une véritable déportée alors qu’il ne s’agissait que d’une comédienne choisie pour son extrême maigreur. La scène fait donc son effet et l’intrigue est l’une des plus grinçantes. De retour de Dachau où elle a subit les pires sévices, Emma revient chez elle pour y mourir. Sa tranquillité est vite troublée par ses neveux et nièces qui jouent les attentionnés pour mieux s’approprier de sa fortune. Evidemment André Cayatte montre ici des français ordinaires, ces français qui sont restés chez eux en se plaignant de leur condition de vie pendant que d’autres agonisaient dans les camps. Une image triste et sordide, Bernard Blier est de ses neveux sans scrupule, répugnant, assaillant sa tante sur son lit de mort et qui voit bien vite où est son intérêt. On pourra saluer le courage du comédien qui a accepté de jouer un tel salaud quand on sait qu’il fut lui-même prisonnier pendant la guerre puis interné dans un camp où il est ressortit tout aussi amaigri que le personnage de Tante Emma.

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Deuxième sketch : LE RETOUR D’ANTOINE DE Georges Lampin – François Périer : Antoine, Patricia Roc : Lieutenant Evelyne, Tanya Chandler : Capitaine Betty, Gisèle Préville : Lilian, Janine Darcey : Mary, Max Elloy : Le vieux barman

Le deuxième sketch intitulé Le Retour d’Antoine est signé Georges Lampin, un réalisateur qui a sombré dans un oubli absolu tant sa carrière de cinéaste ne fut marquée par aucun coup d’éclat. Pourtant, ici, il se distingue d’une bien curieuse façon. Le Retour d’Antoine conte l’histoire d’un libéré qui trouve une place de barman de nuit dans un hôtel réquisitionné par un bataillon de séduisante Wacs de l’armée américaine. Il est beau garçon et les soldatesses se disputent ses faveurs tout au long de la nuit. On est loin du premier sketch. L’acteur engagé pour jouer le barman Antoine est François Perrier qui au cinéma a une étiquette de comique, le parti pris du cinéaste est pour le moins surprenant, c’est vaudeville à tous les étages. A travers ce parcours de barman de nuit qui devient la coqueluche de ces dames, on devine mal les intentions de l’auteur si tant est qu’il y en ait eu une. S’agissait-il d’un intermède de décompression chargé de remettre le spectateur de ses émotions du premier sketch ?

Troisième sketch : LE RETOUR DE JEAN d'Henri-Georges Clouzot Louis Jouvet : Jean Girard, blessé de guerre Monette Dinay : Juliette Jeanne Pérez : La mère de famille Germaine Stainval : Une pensionnaire Cécile Dylma : La serveuse Noël Roquevert : Le commandant Jean Brochard : L'hôtelier Léo Lapara : Bernard, le médecin
Troisième sketch : LE RETOUR DE JEAN d’Henri-Georges Clouzot – Louis Jouvet : Jean Girard, blessé de guerre, Monette Dinay : Juliette, Jeanne Pérez : La mère de famille, Germaine Stainval : Une pensionnaire, Cécile Dylma : La serveuse, Noël Roquevert : Le commandant, Jean Brochard : L’hôtelier, Léo Lapara : Bernard, le médecin

Avec Le Retour de Jean, le film retrouve son ton de départ, réalisé par Henri Georges Clouzot, le troisième sketch, est sans nul doute le plus dur de tous. Ancien prisonnier de guerre, Jean, interprété par Louis Jouvet traîne sa souffrance dans une pension de famille où les pires difficultés à renouer avec la vie communautaire. Il se tient délibérément à l’écart des autres pensionnaires qui ont tôt fait de le marginaliser. Un soir, il recueille dans sa chambre un tortionnaire allemand en fuite et grièvement blessé. Il le sauve des mains de la police, profite de la situation pour se lancer dans un interrogatoire sauvage afin de découvrir comment un homme en apparence ordinaire a bien pu devenir bourreau et finit par le tuer de ses propres mains. Fidèle à ses habitudes, Clouzot impose sa vision pessimiste de la nature humaine, il met en scène des personnages qui portent en eux le bien et le mal qui ne sont pas sans rappeler les protagonistes du Corbeau et de Quai des Orfèvres. Le personnage de Jean met en évidence ce que personne ne veut voir : la banalité du mal. Clouzot révèle la part d’ombre qui est en nous et porte une explication à la victoire du nazisme. Tout être ordinaire plongé dans une situation qui lui est favorable est parfaitement à même de devenir un salop. Comme l’écrira François Chalais : « Encore une fois c’est Clouzot le premier qui a le courage de poser de telles questions, qui a le courage de provoquer la réflexion des gens dans un sens où elle hésite d’ordinaire à avancer. » Ce sketch sera évidemment le moins bien reçu de la critique qui supporte mal que le cinéaste enfonce avec une évidente délectation des doigts rouillés dans une plaie purulente. Et tous, de condamner l’amoralisme du film et la dégénérescence où Clouzot semble se complaire.

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Quatrième sketch : LE RETOUR DE RENE de Jean Dréville – Noël-Noël : René Martin, Madeleine Gérôme : La jeune veuve, Suzanne Courtal : La concierge, Marie-France : La gamine, Jean Croué : L’oncle Hector

Les deux derniers sketchs sont l’œuvre d’un même cinéaste Jean Dréville qui fut le plus critique par rapport aux faux résistants et aux comités d’épuration, le cinéaste n’a d’ailleurs pas caché que tel était son propos dans Le Retour de René qu’interprète son acteur fétiche : Noël Noël. Jean Dréville choisit pour faire passer la pilule de son fiel une histoire qui ressemble de très près à une comédie légère. René Martin est le quinze cent millième prisonnier rapatrié en France, il est accueillit par le ministre qui le félicite et rentre chez lui pour apprendre que sa femme est partie avec un autre et que son appartement est occupé par des sinistrés. Il se réconfortera vite dans les bras d’une jeune veuve séduisante. Le ton est léger mais mordant tout comme le dernier sketch intitulé Le Retour de Louis. Ce film compte l’histoire d’un prisonnier qui revient marié avec une allemande, cet homme c’est Serge Reggiani. Sa famille et son entourage refusent de l’accepter jugeant le couple scandaleux. « Je me suis inspiré  d’un événement qui s’est passé dans mon village, dira plus tard Jean Dréville à propos d’elle, puisque la fille qui voulait se suicider était ma femme de ménage, à l’époque une allemande ».

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Cinquième sketch : LE RETOUR DE LOUIS de Jean Dréville – Serge Reggiani : Louis, Cécile Didier : Mme Froment, Elisabeth Hardy : Yvonne, Anne Campion : Elsa, Paul Frankeur : Le maire

Sortit sur les écrans parisiens le 14 septembre 1949, le film est dans l’ensemble très mal accueilli par la presse de tous bords et remporte un succès très relatif. On n’aime pas le pessimisme, l’amertume et la dérision qui caractérisent le film. Après l’exaltation suscitée  par la Libération de Paris et la reprise d’activité des entreprises à leur propre compte, l’heure est à la reconstruction, au ralliement et au « baby-boom ». Le douloureux discours de Retour à la vie ne pouvait évidemment satisfaire ceux qui avaient décidé de tout oublier pour mieux appréhender l’avenir. Conclusion : en 1949, les français ne sont pas prêts pour un tel spectacle.

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