LE CAFÉ DU CADRAN – Henri Decoin (1947)

En mai 1945, Pierre Fresnay et Henri Decoin reprennent le chemin des studios de la rue Francœur pour le premier jour de tournage de La Fille du diable. Une délégation de résistants de la profession, menée par le commandant Vidal, les y attend. Un des membres de la délégation récite la liste des morts de la Résistance du spectacle, dans le plus grand silence. À la fin de cette énumération, Pierre Fresnay veut prendre la parole, mais le commandant Vidal lui coupe la parole : « Je ne pense pas que vous ayez le droit de parler, monsieur, vous n’avez que celui de travailler. »

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Nombreux furent les films pour lesquels Decoin fut qualifié de « superviseur », sans qu’il soit possible d’établir son rôle exact de manière plus précise. Ce sera notamment le cas des deux films réalisés par sa fidèle collaboratrice, Andrée Feix, en 1946 et 1947 respectivement, Il suffit d’une fois et Capitaine Blomet, qui mettent tous les deux en vedette Fernand Gravey, de retour d’une assez brillante carrière à Hollywood. Pour Le Café du cadran, le témoignage de son principal interprète, Bernard Blier, semble formel : si Jean Géhret en est crédité comme le réalisateur, Blier assure que celui-ci fut en fait l’œuvre d’Henri Decoin. Par contre, il paraît faux, comme le soutient Raymond Chirat, de lier cette supervision au fait que Decoin aurait été interdit de travail en tant que réalisateur à la Libération, sinon, comment aurait-il pu réaliser et signer, l’année précédente, La Fille du diable ? [Henri Decoin – Bibliothèque du film – Durante – Collection Ciné-Regards (2003)]

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LE CAFE DU CADRAN – Henri Decoin (1947) – Bernard Blier, Blanchette Brunoy, Félix Oudart

À tout seigneur tout honneur, cependant. Le mérite principal revient à Pierre Bénard, auteur du scénario et des dialogues. Bénard fut un journaliste réputé, collaborateur de Bonsoir, de L’Œuvre, et surtout directeur du Canard enchaîné dont, comme par un fait exprès, les locaux étaient situés tout près du vrai café du Cadran. Ayant travaillé avec Jeanson, Marcel Achard, mais aussi Michel Duran (l’un des scénaristes favoris de Decoin) Bénard mourut en 1946, juste après avoir terminé (avec Decoin) l’adaptation de son scénario pour l’écran. Le sujet en est simple : un auvergnat ambitieux (Bernard Blier) reprend Le Café du cadran. Sa femme (Blanchette Brunoy) se fait courtiser par un violoniste (Aimé Clariond), vedette du luxueux restaurant situé en face. Le cabaretier finira par tuer sa femme – et par être remplacé par un nouvel ambitieux.

C’est donc avant tout à Bénard que l’on doit cette éblouissante variation sur la vie parisienne que constitue Le Café du cadran. Ordonné comme un ballet, avec entrées et sorties menées de main de maître, le scénario frappe par l’aisance chorale de son agencement : chaque nouveau personnage est immédiatement croqué, comme dans une caricature du Canard, par un tic, un geste, un mot, une attitude, une boisson préférée, que l’on fera ensuite varier au gré des scènes et des mouvements, comme d’un leitmotiv infiniment renouvelé, et bien évidemment entremêlé, et avec quel art, avec celui des autres personnages, dans une série presque infinie d’évolutions.

Blanchette Brunoy, Bernard Blier, Félix Oudart
LE CAFE DU CADRAN – Henri Decoin (1947) – Bernard Blier, Blanchette Brunoy, Aimé Clariond

Condamnée à faire évoluer l’action presque exclusivement dans ce lieu clos, l’histoire est, pour autant, tournée avec suffisamment d’habileté pour que différents récits prennent corps, se nouent et se dénouent, avec une frénésie d’autant plus remarqua que, pour la majeure part, ces récits n’ont aucun lien entre eux. Chacune des communautés qui viennent ici cohabiter (le petit personnel du grand restaurant, la rédaction du journal, des habitués, des commerçants…) est toute à ses égoïsmes, à ses préoccupations endogames, entre lesquels Blier le cabaretier essaie de jouer avec une aisance qui n’est que de façade comme en témoigne le tragique dénouement.

C’est à Decoin que revient l’immense mérite de faire fonctionner ce parfait scénario, avec une souplesse de pinceau enjouée. Bien sûr, le bistrot est par excellence le lieu de la mise en spectacle des hommes, qu’ils aient bu (et certains sont de solides piliers) ou pas encore, puisque, dans cette France des années cinquante, l’alternative se pose en ces termes. Avec une fois encore une grâce obligeante, Decoin parvient tout à la fois à tempérer les excès les plus voyants de certains personnages et acteurs (Aimé Clariond, le violoniste, Félix Oudart, le fort en gueule) et à mettre en valeur ceux qui, ne « jouant » pas dans la même catégorie, risquaient d’être affadis, et Blier au premier rang d’entre eux.

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On a écrit des hommes. C’est que les femmes sont bien effacées, à l’image de cette éternelle oubliée qui attend chaque soir un journaliste qui a bien d’autres envies qu’elle en tête. Ou, même, de Blanchette Brunoy, autour de laquelle pourtant le drame se noue. Sa transformation, de timide provinciale empruntée et apeurée en vraie parisienne qui dépense sans compter, a quelque chose d’un peu artificiel. On devine Decoin mal à l’aise avec cette révélation, abusé par le jeu trop « Comédie française » de son soupirant, Aimé Clariond. Aussi bien avons-nous une nouvelle fois, avec l’assassinat, un exemple de ces scènes finales avortées comme Decoin, curieusement, semble et semblera souvent encore se satisfaire.

En l’espèce, ce n’est qu’une fausse fin, et il reste une scène ultime pour conforter l’intelligence et la dureté du trait : de nouveaux cabaretiers s’installent. Ils ont l’air aussi gauches et avides de bien faire que les précédents. Et les consommateurs les traitent comme les précédents, comme si rien de tragique ne s’était passe dans ce café. D’un seul coup, et en quelques plans, on retourne le gant de la comédie humaine. Ce qu’on avait pris, parfois, pour de la compassion, de l’intérêt pour son prochain, de la générosité ou même de la galanterie n’était qu’une fausseté supplémentaire, un mensonge éhonté érigé presque sans effort en pratique quotidienne : le peu de charité qu’on avait cru discerner n’était, en fait, qu’une facile hypocrisie.

À trente ans tout juste, Bernard Blier domine cette aigre partition. Il s’offre comme un mélange têtu d’autorité et d’humilité, de morgue et de timidité, d’enthousiasme et d’inhibitions. Il faut le voir, derrière son bar, offrant de petites fines aux demoiselles un peu pâlottes, ou jouant au 421 tout en discutant avec un habitué. A ses côtés, la douce Blanchette Brunoy a un peu de mal à s’imposer. Quant aux autres, Oudart, Charles Vissières, Robert Seller, ils sont un régal de comédiens, pour un film qui prouve, après quelques passages à vide, que Decoin a toujours de la ressource. [Henri Decoin – Bibliothèque du film – Durante – Collection Ciné-Regards (2003)]

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L’histoire : Le Café du cadran rouvre avec un nouveau propriétaire, M. Jules (Bernard Blier). Sa ravissante femme, Mme Louise (Blanchette Brunoy), tient la caisse. Situé à côté d’un journal et d’un luxueux restaurant, le café a une clientèle d’habitués : des journalistes qui s’inquiètent de Ia vente de leur journal, Mlle Jeanne (Nane Germon ), l’éternelle soupirante de l’un d’entre eux, qui la traite avec désinvolture, le chasseur du Café de Paris (Olivier Darrieux), et M. Luigi (Aimé Clariond), premier violoniste audit Café, qui entreprend de séduire Mme Louise. Quelques mois plus tard, Mme Louise est devenue une vraie Parisienne qui dépense sans compter. Son mari est obligé d’accepter des paris clandestins dans son établissement. M. Luigi vient nuitamment jouer pour Mme Louise, et l’invite à dîner. La police arrête le bookmaker de M. Jules. Se croyant cocu, celui-ci tue sa femme. Le Café du cadran rouvre avec de nouveaux propriétaires…

Fiche technique du film

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