Classique du cinéma français, la comédie policière de Gilles Grangier est portée par un casting de premier ordre et la prestation de Jean Gabin est sublimée par des républiques mitonnées par Michel Audiard.



Dans les années 1960, après une grosse éclipse, Jean Gabin est redevenu la star préférée des Français. Flic ou voyou, pacha ou paysan, président ou clodo, il règne sans partage sur le box-office. Avec son phrasé inimitable, il balance les répliques qui tuent comme autant de scuds ravageurs. Des saillies hilarantes que le public adore, ciselées par un orfèvre aux doigts d’or, Michel Audiard. À l’époque, Audiard, scénariste-dialoguiste, est également une star dont le nom concurrence, sur les affiches, celui du réalisateur. Pendant trente ans, il va écrire sans relâche pour les vedettes, leur offrant leurs plus belle partitions : Alain Delon, Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, Bernard Blier, Michel Serrault, Fernandel, Bourvil, Romy Schneider, Louis de Funès, Mireille Darc, Darry Cowl…



En 1960, Gabin est au sommet de sa popularité. C’est la star du cinéma français. Depuis Gas-oil (1955), Michel Audiard lui peaufine des dialogues gouleyants, truffés de répliques qui tuent, de saillies imparables : les interrogatoires serrés du commissaire Maigret, les enguelades mythiques du Président, les invectives d’Archimède. Le Cave se rebiffe est leur douzième collaboration. Avec Gilles Grangier derrière la caméra, surnommé affectueusement « le Gilles » ou « le Gros » par Gabin qui le connaît depuis 1936, ils enchaînent des films populaires dont raffole le public. Très librement adapté d’un roman d’Albert Simonin, Le Cave se rebiffe a été totalement réécrit par Michel Audiard pour offrir un rôle de dur à Gabin. Pour ce film, écrit en douze jours, il signe quelques-uns de ses dialogues les plus percutants. Quand Gilles Grangier, Albert Simonin et Michel Audiard viennent présenter le scénario à Gabin, chez lui, dans sa propriété de Normandie, l’acteur se régale, comblé par l’histoire et son personnage d’un vieux caïd truculent. Il est tellement satisfait du résultat qu’il gardera chez lui Grangier et ses complices pendant 48 heures.



L’Amérique du sud en Normandie… Jean Gabin, 57 ans à l’époque du tournage, n’a eu qu’une réserve quant au Cave se rebiffe, concernant la séquence de sa rencontre avec Blier, au début du film, située en Amérique du sud. Il oppose un non ferme et définitif à Gilles Grangier car il refuse de se hasarder sur des terres étrangères. Comme ses désirs sont des ordres, la production décide de tourner la scène à problème en Normandie, sur un champ de courses. Pour le plus grand bonheur de Gabin, qui habitait à Deauville.



Un casting plaqué or : Le casting du film, choisi conjointement par Gabin, Audiard et Grangier, est un pur régal : Bernard Blier, Maurice Biraud. Ginette Leclerc, Franck Villard, Antoine Balpêtré, Robert Dalban… Des amis de Gabin, des acteurs qu’il respecte, des compagnons de jeu d’Audiard pour lesquels il tricote de belles répliques. Gabin fait également embaucher Martine Carol, à un moment difficile de sa carrière. Pourtant, leurs retrouvailles commencent mal. L’actrice donne une interview à un journaliste qui titre sur l’amour retrouvé de Martine Carol : Jean Gabin, une couverture qui avive la rumeur (fausse) de leur liaison passée. Quand Gabin découvre l’entretien, il pique une de ses mémorables crises et menace de la faire renvoyer à la prochaine incartade, ce qu’il aurait été bien incapable de faire. Pour ne rien arranger, l’actrice, traversant une période de crise, se réfugie dans l’alcool. Ce qui lui pose de sérieux problèmes de concentration et de mémoire en fin d’après-midi. Un jour où elle donne la réplique à Gabin, Blier, Villard et Balpêtré, elle doit ouvrir une porte dans un décor qui en comporte plusieurs. Malgré les prises à répétition, les explications minutieuses de son réalisateur, Martine Carol, imbibée, ne parvient pas à ouvrir la bonne porte. Riant aux larmes, Gabin est plié en deux devant le trouble de sa partenaire quand Grangier commence à piquer une colère terrible. Gabin prend sa défense et conseille à la malheureuse d’aller se reposer. [Marc Godin – Collection Audiard et les plus grands acteurs français – 2006 – TF1 Vidéo]



Un film heureux. Sur le plateau, Gabin se montre d’humeur badine pour un tournage idyllique, un film heureux pour tous les acteurs et techniciens. Gabin accumule les blagues avec son camarade Blier et taquine gentiment Frank Villard (Huis clos, Le Gentleman d’Epson). Le Cave se rebiffe sort en salles le 27 septembre 1961. La critique sera mitigée, la presse catholique soulignant le manque de moralité de l’entreprise, mais le public fera un triomphe aux aventures du Dabe (le Roi en argot) et de son cave. Audiard confiera plus tard que le film était un de ses préférés et qu’il adorait la scène entre Gabin et Françoise Rosay. Avec ce film, sa cote va s’envoler et il touche maintenant 30 millions de francs par film, soit 5 millions de plus que l’année précédente et le double que trois ans plus tôt.



Quand Gabin rencontre Rosay. Pour la première fois, Gabin tourne avec Françoise Rosay (La Kermesse héroïque), une grande dame du cinéma français. Pourtant, la distribution de son rôle ne fut pas sans problèmes. Dans une première mouture du scénario, Simonin et Audiard avaient en effet dessiné un personnage que Grangier et Gabin estimaient parfait pour Gabrielle Dorziat (Falbalas, Manon, Les Espions). Mais une nouvelle version de l’histoire modifia sensiblement le personnage et les deux hommes en conclurent que le rôle conviendrait mieux à Fançoise Rosay, Le contrat de Gabrielle Dorziat étant déjà signé, Gabin décida d’annoncer lui-même la mauvaise nouvelle à l’actrice. Il la fit venir au studio, la pria de s’asseoir sur un des bancs du jardin et lui assura que le rôle ne lui convenait plus. Magnanime, Gabrielle Dorziat accepta sa décision. Les deux acteurs parlèrent métier, Gabin la fit raccompagner par son chauffeur… et la fit embaucher dans son film suivant, Un singe en hiver.



« Chaque fois que, pour les besoins d’un film, j’embarquais Gabin, type difficile à vivre, j’appelais Blier, raconte le réalisateur Gilles Grangier. Un bon « pensionnaire », Blier, un homme sur lequel je pouvais compter. Un bonhomme sûr de lui et de son talent aussi, mais qui ne roulait pas des mécaniques.» Le tandem se retrouve une fois de plus à l’affiche du Cave se rebiffe, un scénario troussé par Michel Audiard en se concentrant plus particulièrement sur une phrase du roman d’Albert Simonin qu’il adapte avec son au tour : « C’est drôle : on charrie le cave, on le charrie pendant des années puis un jour, sans qu’on s’y attende, le cave se rebiffe.» Une sorte de déclaration d’intention qui donnera son titre à ce film d’abord intitulé Le « Dabe » se rebiffe et permettra au dialoguiste de déclarer : « On a gardé juste la page 114 du bouquin pour éviter de faire la suite de Touchez pas au grisbi». A propos de son travail sur ce film en particulier, Audiard tiendra à apporter la précision suivante à ceux qui assimilent sa prose à de l’argot : «Si les gens du milieu parlaient comme j’écris, ils ne se comprendraient pas entre eux. »



Marié à Martine Carol, alors en perte de vitesse et dont ce sera le dernier succès, Bernard Blier campe cette fois Charles Lepicard, «un patron de claque que la police a contraint à fermer boutique et qui survit au milieu de ses décors de mauvais goût (la chambre « Versailles », le chalet suisse, le palais chinois)». Quant au fameux « Dabe » qu’incarne Gabin, Grangier déclarera à son propos : « Le rôle principal dans le bouquin, c’est beaucoup plus un Bernard Blier qu’un Jean Gabin. » Reste que c’est sur ce dernier que se monte le projet, comme d’habitude, et que c’est le privilège des stars que de pouvoir s’autoriser certains caprices. Surtout quand l’auteur déclare trouver l’adaptation supérieure à son livre, ce qui sera le cas d’Albert Simonin. Autre évènement peu banal, avant même le début du tournage, Gabin et Blier s’entendent pour déclarer que, malgré leur longue collaboration couronnée de succès, ils ont décidé d’y mettre un terme pour ne pas lasser le public et ne pas «devenir les Morelon et Trentin du cinéma français», référence à un célèbre tandem cycliste qui parlait tout particulièrement à Audiard. [Bernard Blier, un homme façon puzzle – Jean-Philippe Guerand – Ed Robert Laffont (2009)]



Le 26 août 1961, avec bientôt près de cinq cent mille entrées dans les salles de première exclusivité Le Cave se rebiffe bat des records d’affluence, il se classera septième au box-office des recettes de l’année. À lire la prose des critiques, Gabin « sauve » le film : «Cela ne va pas très loin, écrit l’un d’eux. Pendant les vingt premières minutes, on s’ennuie même ferme. Puis apparaît Gabin et ce diable de comédien commence à distiller les bons mots d’Audiard et cela devient un agréable passe-temps». [Jean Gabin Inconnu – Jean-Jacques Jelot-Bkanc – Ed. Flammarion (2014)]

JEAN GABIN
S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970.

JEAN GABIN : L’AMI GRANGIER
Comédien à la fidélité légendaire, Gabin a connu de longues collaborations avec des cinéastes comme Jean Renoir, Julien Duvivier, Denys de La Patellière ou Henri Verneuil, mais c’est avec le réalisateur de La Cuisine au beurre que l’acteur battra son record.
L’histoire
Charles Lepicard (Bernard Blier), Maître Lucas Malvoisin (Antoine Balpêtré) et Éric Masson (Franck Villard ) veulent monter une affaire de « fausse mornifle ». Éric pense avoir « à sa pogne » un graveur hors pair, celui d’un certain Mandarès, Robert Mideau (Maurice Biraud), le « Cave », c’est-à-dire dans le langage des truands, un être ordinaire, crédule et ignorant des pratiques et des codes du milieu.
Mais l’affaire ne devient possible qu’avec le concours de Ferdinand Maréchal alias « Le Dab » (Jean Gabin), ancien faux-monnayeur de haute volée. Retiré sous les tropiques après une dernière affaire ratée, il reçoit la visite de Charles qui lui propose un dernier coup d’anthologie sur le Florin. Le Dabe accepte de s’occuper de l’affaire et revient à Paris. La fine équipe se met au travail. Sous la houlette du Dabe, Robert Mideau ne se montrera pas aussi « cave » que prévu…
Les extraits

LE SANG À LA TÊTE – Gilles Grangier (1956)
Drame conjugal sur fond de lutte des classes, le film de Gilles Grangier contribue au renouvellement du registre de Gabin, deux ans après le succès de Touchez pas au grisbi. Adapté du roman magistral de Georges Simenon « Le Fils Cardinaud », il livre un portrait sans concession d’une certaine bourgeoisie de province.

LE ROUGE EST MIS – Gilles Grangier (1957)
Sous la couverture du paisible garagiste Louis Bertain (Gabin) se cache « Louis le blond », roi du hold-up flanqué en permanence de Pépito le gitan, Raymond le matelot et Fredo le rabatteur. Un jour, ce dernier « lâche le morceau » à la police ce qui laisse planer le doute sur la trahison de Pierre, le frère du patron. Dès lors, tout s’emballe jusqu’au mortel affrontement avec Pépito. Comme au temps d’avant-guerre, Gabin meurt une fois encore une fois dans cette « série noire » au final tragique.

LE DÉSORDRE ET LA NUIT – Gilles Grangier (1958)
Sorti en mai 1958, ce film de Gilles Grangier met en scène un inspecteur de police qui, pour avoir du flair, n’en est pas moins très éloigné de la rigueur d’un Maigret. L’occasion pour Gabin d’une composition inédite, face à deux actrices d’exception. Tout est osé pour l’époque dans ce polar dur et tendre qui s’ouvre sur le visage en sueur d’un batteur de jazz noir dont le solo enflamme un cabaret du 8e arrondissement.
Portrait : Gilles Grangier
Auteur d’une abondante mais inégale filmographie, fortement critiqué lors de l’avènement de la nouvelle vague, Gilles Grangier a signé d’incontestables réussites dans le domaine du « polar » à la française ou des films d’atmosphère à la Simenon. Après avoir été assistant à la mise en scène, il commence sa carrière en 1943, en dirigeant Noël-Noël dans Adémaï bandit d’honneur. Suivront deux comédies musicales, Le Cavalier noir (1944) et Trente et quarante (1945), écrites pour Georges Guétary et valorisées par des comédiens excentriques (André Alerme) ou des révélations (Martine Carol). Il tourne également Histoire de chanter (1946), avec Luis Mariano.

En 1947, Gilles Grangier aborde un registre plus grave avec Danger de mort, interprété par Fernand Ledoux et considéré à l’heure actuelle comme son film le plus abouti. Il dirige Bourvil dans Par la fenêtre (1947), et de nouveau Georges Guétary dans Jo la Romance (1948) et Amour et Cie (1949). Mais c’est surtout dans l’alliance comédie-drame qu’il exerce le mieux son savoir-faire. Au p’tit zouave (1949), avec François Périer et Dany Robin, illustre bien le genre du film populiste, hommage aux productions des années 1930 auquel s’ajoutent les préoccupations de l’après-guerre. Gilles Grangier confirme ses dons de directeur d’acteurs avec Les Petites Cardinal (1951), où Saturnin Fabre campe le concierge de l’Opéra de Paris avec un fabuleux aplomb. En revanche, toutes les comédies qu’il tourne durant les années 1950 sont bien oubliées aujourd’hui, malgré la présence de Fernandel ou de Bourvil, le couple vedette Dany Robin-Georges Marchal, ou encore François Périer.

Gilles Grangier va atteindre le sommet de sa carrière en tournant durant la même décennie sept films avec Jean Gabin, dont La Vierge du Rhin (1953), Gas-Oil (1955), également avec Jeanne Moreau, Le Sang à la tête (1956), qui marque sa première rencontre avec Michel Audiard. De cette excellente adaptation du roman de Georges Simenon Le Fils Cardinaud, tournée en décors naturels à La Rochelle, le réalisateur restitue avec beaucoup de soin l’ambiance portuaire et la couleur locale. Le Rouge est mis (1957) est plus conventionnel et très représentatif de cette « qualité française » décriée par Truffaut. L’unanimité se fait autour du Désordre et la nuit (1958), film préféré du réalisateur, qui retrouve le rythme des grands films noirs américains, avec un Gabin à contre-emploi. Les deux autres films avec l’acteur seront moins inspirés : Archimède le clochard (1958) et Les Vieux de la vieille (1960), avec pourtant Pierre Fresnay et Noël-Noël. Le Cave se rebiffe (1961), huitième film issu de cette collaboration, marque la consécration d’une équipe gagnante : un dialoguiste inspiré (Michel Audiard) et des monstres sacrés (Françoise Rosay, Ginette Leclerc, Bernard Blier, Martine Carol), tous très en forme, faisant un sort à des répliques « hénaurmes ». Si des critiques négatives l’avaient accueilli à sa sortie, le film a été très réévalué par la suite.

Si l’on excepte un Maigret (Maigret voit rouge, 1963), toujours avec Gabin, ou Sous le signe du Taureau (1968), les films que Gilles Grangier tournera dans les années 1960 ne sont pas très inventifs, malgré la présence de Fernandel ou de Bourvil. On peut citer Le Voyage à Biarritz (1962), dernier film tourné par Arletty, La Cuisine au beurre (1963), L’Homme à la Buick (1967), au scénario un peu plus insolite. Le cinéaste termine sa carrière avec Un cave (1971), avec Claude Brasseur, et Gross Paris (1973). Malgré des moments de grâce, la filmographie de Gilles Grangier demeure bien hétérogène. Elle traduit toutefois un vrai bonheur de filmer, et constitue un précieux document sociologique sur un « milieu » parisien et provincial aujourd’hui disparu.
- GAS-OIL – Gilles Grangier (1955)
- ARSENIC AND OLD GLACE (Arsenic et vieilles dentelles) – Frank Capra (1944)
- FRITZ LANG ET LE FILM NOIR : UNE TRAVERSÉE DE L’OMBRE
- [la IVe République et ses films] LA QUALITÉ – CLÉMENT ÉPARPILLÉ (8/10)
- ROBIN AND THE 7 HOODS (Les Sept voleurs de Chicago) – Gordon Douglas (1964)
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