Le Film français

MARTIN ROUMAGNAC – Georges Lacombe (1946)

Projet un peu à part dans la filmographie de Jean Gabin, Martin Roumagnac intéresse aujourd’hui à plus d’un titre. D’une part, par son mélange de thèmes indissociables du « mythe Gabin » : amours sublimes et fatales ; simplicité du monde ouvrier face au cynisme de la bourgeoisie ; rencontre de la comédie et du film noir à la française… D’un point de vue historique, le film est également celui sur lequel l’acteur a sans doute fondé le plus d’espoirs, puisqu’il constitue son « come back » en France : Gabin espère retrouver grâce à lui son statut d’avant-guerre. Et puis, évidemment, Martin Roumagnac fascine par sa confrontation de deux mythes du septième art, dont la liaison est alors connue du monde entier : dans les scènes réunissant les personnages de Roumagnac et de Blanche, comment ne pas regarder aussi le couple formé à la ville par Gabin et Dietrich ? D’autant que le film se prête volontiers à une telle lecture : on sait que Gabin, comme Roumagnac, ne se sent bien qu’à la campagne, au milieu de gens modestes ; Marlene, comme Blanche, adore le luxe et les soirées de gala. La villa offerte par le maçon du film à sa maîtresse n’est pas sans rappeler celle que Gabin vient de faire construire à Sainte-Gemme, où il séjourne souvent avec Marlene. Et, comme dans Martin Roumagnac, Gabin et Dietrich ont des aspirations bien trop divergentes pour que leur couple y survive : pas plus que Blanche, l’actrice ne pourra devenir l’épouse paisible dont rêve Gabin

A la fin des années 1930, Gabin éprouve un coup de cœur pour un roman de Pierre-René Wolf, intitulé Martin Roumagnac. Il s’agit d’un drame passionnel puisant dans le mythe de la femme fatale, que l’auteur réactualise en le plaçant sur fond de « lutte des classes ». Convaincu que cette histoire pourrait donner lieu à un film magnifique, l’acteur en achète aussitôt les droits. Lorsqu’en 1938, Marcel Carné et Jacques Prévert réfléchissent à un nouveau projet avec Gabin, celui-ci leur propose de tourner Martin Roumagnac : malheureusement, ses deux acolytes ne seront pas du tout convaincus par la lecture du roman. L’acteur se plie de bonne grâce à leur refus, et tourne avec eux Le Jour se lève. Mais l’envie de jouer le personnage de Roumagnac ne l’a pas quitté, et lorsqu’il retrouve Carné et Prévert au lendemain de la guerre, il revient à la charge – sans plus de succès.

On connaît la suite : tandis que Les Portes de la nuit, film que Gabin doit tourner avec le célèbre tandem, accumule les retards, le comédien met en chantier le projet de Martin Roumagnac, auquel il tient toujours autant. Au point de renoncer finalement à tourner le film de Carné, pour concrétiser sans plus tarder son vieux rêve…

Martin Roumagnac est alors annoncé comme le premier film tourné par Gabin après la guerre : un argument commercial d’autant plus efficace que l’acteur va en partager l’affiche avec une autre légende du cinéma, Marlene Dietrich, qui est alors sa compagne. Le projet de Martin Roumagnac a pris tournure sur le papier. Des changements s’imposent ; à l’origine promise au cinéaste Serge de Poligny, on ne sait trop pour quelles obscures raisons la réalisation passe aux mains de Georges Lacombe, lequel vient justement de diriger Raimu dans Monsieur La Souris.

Qui est donc Martin Roumagnac ? Entrepreneur de son état, le prolétaire au cœur tendre Martin Roumagnac (Gabin) s’éprend follement de Blanche Ferrand (Marlene Dietrich), marchande d’oiseaux au passé douteux, ancienne maîtresse de l’adjoint au maire, également courtisée par un consul. Prêt à tout pour elle, il s’endette pour lui faire construire une villa. Mais elle est à nouveau séduite par le riche veuf M. de Laubrie (Marcel Herrand). Fou de jalousie, Martin tue Blanche et met le feu à leur maison. Acquitté du meurtre grâce à sa sœur Jeanne à l’issue d’un procès où tout accable Blanche, en proie aux remords, il se laissera tuer à son tour par l’instituteur (Daniel Gélin), depuis longtemps amoureux de la jeune veuve.

Epaulé par le producteur Paul-Edmond Decharme, qui est ravi d’être l’artisan du come-back d’une gloire nationale. Pour compléter la distribution, des acteurs « solides » viennent entourer le couple vedette : Marcel Pérès, dit « Perez », jouera Paulo, le comparse comique de l’entrepreneur Roumagnac ; Marcel Herrand, l’inoubliable Lacenaire des Enfants du paradis, sera Monsieur de Laubry ; quant au surveillant d’internat romantique, il sera interprété par un jeune acteur « qui monte », Daniel Gélin. Hélas, Gabin ne tarde pas à se rendre compte que Lacombe n’est pas Carné, comme le racontera Marlene Dietrich dans son autobiographie : « Mon rôle était celui d’un beauté provinciale, j’avais les cheveux permanentés portais des robes ridicules, prétendument à la mode. Gabin m’apprit à parler en avalant mes mots, car il n’était pas question d’employer un français châtié. Assis à côté de la caméra, il me corrigeait avec une patience infinie. Georges Lacombe, le metteur en scène, ne s’exprimait que par onomatopées et Gabin prit les commandes pour me diriger ».

Ce film, l’un des plus attendus de l’année, s’articule à l’évidence sur le rayonnant amour entre Gabin et Dietrich. Le tournage est compliqué car le réalisateur souffre de graves problèmes d’élocution suite à une Infirmité : « Georges Lacombe, le metteur en scène, ne s’exprimait que par onomatopées et Gabin prit les commandes pour me diriger », explique Dietrich. Dans l’histoire, elle incarne une Australienne, ce qui justifie vaguement son fort accent teuton. La touchante et tendre complicité du couple ne cesse d’étonner les membres de l’équipe du film

C’est donc Gabin lui-même qui devient rapidement le maître d’œuvre du film : mais un acteur, si grand soit-il, n’est pas un cinéaste, et Martin Roumagnac manquera au final d’envergure. Ou, tout au moins, de l’envergure nécessaire à la première et unique rencontre de Gabin et Dietrich à l’écran… Quoi qu’il en soit, le public boudera le film. Comme le résumera Marlène, « Les noms de Gabin et de Marlène Dietrich ne suffirent pas à attirer les spectateurs. Je fus catastrophée, comme chaque fois que j’ai le sentiment d’avoir laissé tomber quelqu’un ». Et l’échec plus retentissant encore des Portes de la nuit, tourné avec d’autres comédiens, ne les consolera guère : Gabin reconnaîtra même, des années plus tard, qu’ils auraient dû faire confiance à Carné. Pour l’ex-acteur numéro 1 du cinéma français, ce revers marque le début d’une traversée du désert qui va durer plusieurs années. Quant à Marlène, aucun autre projet ne se présentant pour elle en France, elle doit accepter de tourner un nouveau film à Hollywood. Un éloignement qui, entre autres raisons, causera finalement la rupture du couple… Aujourd’hui, Martin Roumagnac, film qui a ses qualités, reste en outre pour les cinéphiles l’une des étapes décisives de la carrière de Gabin : un moment charnière entre le mythe de Pépé le Moko et celui, plus tardif, de Touchez pas au grisbi.
[Collection Gabin – Eric Quéméré – juin 2006]
[Jean Gabin inconnu – Jean-Jacques Jelot-Bkanc – Ed. Flammarion (2014)]


JEAN GABIN
S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970.

PÉPÉ ET L’ANGE BLEU
Pendant six ans, les amours tumultueuses de Jean Gabin et de Marlene Dietrich, qu’il surnommait « La Grande », vont défrayer la chronique. Des fastes de Beverly Hills à la Libération de Paris, retour sur l’un des couples les plus mythiques du XXe siècle.


Martin Roumagnac n’est pas le premier roman qui passionne Gabin au point d’en acquérir les droits d’adaptation. Déjà en 1934, alors qu’il commence à jouir d’une bonne réputation, le jeune acteur est fasciné par un roman de Pierre Mac Orlan, La Bandera. Sentant tout le potentiel cinématographique d’une telle histoire, et le coup de pouce que le rôle de Pierre Gilieth pourrait donner à sa carrière, Gabin achète aussitôt les droits du livre avec le réalisateur Julien Duvivier La sortie triomphale de La Bandera, qui fait du comédien une star, lui donnera raison. Séduit ensuite par le roman Martin Roumagnac, Gabin devra s’y prendre à trois reprises avant de le voir enfin porté à l’écran. Puis, il jette son dévolu sur un ouvrage de Simenon, La Marie du port, dont il confie en 1950 l’adaptation à Marcel Carné – celui-là même qui avait refusé par deux fois de se lancer dans l’aventure de Martin Roumagnac.


Dans les studios de Saint-Maurice à l’issue du tournage de Martin Roumagnac, Gabin organise avec les « machinos » de l’équipe dans les décors du film une grande fête pour le départ de Marlène aux Etats-Unis, avec une immense banderole « Good-bye Marlène » surmontant un bar improvisé. Moulée dans un corsage de dentelle et une jupe de satin noir, très émue, l’actrice a du mal à cacher ses larmes. Elle embrasse tous les techniciens, puis tourbillonne longtemps avec Gabin sur l’immense piste du plateau vide. « Pépé le Moko fait guincher l’Ange bleu », écrit Gélin. Contrainte de rester aux États-Unis pour régler ses problèmes avec le fisc, elle ne verra plus Jean que lors de ses brefs séjours en France, ce qui provoquera de nombreuses disputes.



Les extraits



2 réponses »

  1. Un film réussi et une belle mise en scène qui mérite plus ď’éloge. Pas de quoi bouder avec ce couple mythique Gabin en maçon qui a progressé socialement tandis que dietrich arriviste et calculatrice veut grimper l’échelle sociale d’où l’intéret de cette histoire dramatique entre un ouvrier et une femme fatale.

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  2. Des 3 Gabin / Georges Lacombe, c’est sûrement Martin Roumagnac, que je viens de découvrir, qui est mon préféré. Celui qui préserve le suspense jusqu’à la dernière scène. Le film ne fut finalement pas un échec aussi important que ça au vu des entrées ; les chiffres démontrent même le contraire et en font même un franc succès pour l’époque.

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