Dans Gas-oil, il y a quelque chose qui évoque le chant sourd des routes nationales des années 1950, ces rubans d’asphalte qui traversaient la France. On y roulait lentement, on y vivait durement, et l’on y croisait des silhouettes que le cinéma n’avait pas encore vraiment regardées. C’est dans cette France encore grise d’après-guerre que Gilles Grangier plante son décor : un monde de cafés tièdes, de mains calleuses, de moteurs qui ronflent comme des bêtes patientes. Jean Gabin y apparaît comme un roc, déjà présent dans le film comme s’il avait toujours été là, à fumer sa cigarette derrière un volant, à saluer d’un geste bref les camarades de la route.


Son personnage, Jean Chape, n’a rien d’un héros, il est simplement un homme — ce qui, chez Gabin, suffit à tout faire tenir. Puis, un soir de pluie, la route se dérobe. Un corps sur le bitume. Un choc. Une vie qui bascule sans qu’on l’ait voulu. À partir de là, le film devient l’histoire d’un homme ordinaire pris dans un engrenage qui ne lui appartient pas. Mais ce n’est pas tant l’intrigue qui importe que la manière dont Grangier la déroule : avec une sobriété presque pudique, une attention aux gestes, aux silences, aux regards qui en disent plus long que les mots. Les dialogues de Michel Audiard, encore jeune mais déjà sûr de son rythme, coulent comme une conversation entendue dans un bar de routiers, avec cette ironie douce-amère qui deviendra sa signature. Gabin les dit comme personne, mâchant les syllabes, les posant comme des pierres sur un chemin qu’il connaît par cœur. À côté de lui, Jeanne Moreau n’est pas encore la vedette des années 1960. Elle est une présence discrète, presque fragile, une lumière douce dans un film de nuit. Elle apporte au récit une respiration, un contrepoint, comme si le monde de la route avait besoin d’un refuge pour ne pas se perdre entièrement dans la rudesse.


Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont le film capte une France disparue : celle des relais routiers où l’on buvait un café brûlant à trois heures du matin, celle des hommes qui se serraient les coudes parce qu’ils n’avaient que ça, celle des routes qui n’étaient pas encore des autoroutes mais des chemins de vie, de travail, de solitude. Grangier filme tout cela sans emphase, sans chercher à faire œuvre. Et pourtant, c’est précisément cette modestie qui donne au film sa force. Gas-oil n’est pas un polar spectaculaire ; c’est un film habité, traversé par une humanité simple, presque tactile. On y sent l’odeur du gasoil, la fatigue des nuits trop longues, la fraternité des hommes qui savent ce que c’est que de tenir debout malgré tout. Au fond, l’histoire est moins un récit criminel qu’un portrait : celui d’un pays, d’un métier, d’un homme. Un film qui avance comme un camion sur une nationale : lentement, sûrement, avec ce mélange de lourdeur et de grâce qui fait les œuvres sincères. Et lorsque le générique s’achève, il reste quelque chose comme un goût de pluie sur la langue, une lueur de phare dans la nuit, et la voix de Gabin qui continue de rouler quelque part, loin devant nous.

VAGUE CRIMINELLE SUR LE CINÉMA FRANÇAIS
Doublement influencé par la vogue des films noirs américains et par les tragédies urbaines de Marcel Carné, le cinéma français va connaitre, au cours des années 50, un véritable déferlement criminel dans ses salles obscures…

LE FILM NOIR FRANÇAIS
C’est un réflexe de curiosité qui nous portent vers le film noir français. En effet, quelle forme fut plus occultée en faveur du thriller américain et de sa vogue chez nous ? Quand Bogart-Philip Marlowe appartenait à nos mémoires les plus chauvines, Touchez pas au grisbi de Becker était à une époque invisible. La Nouvelle Vague avait opéré une fracture avec un certain cinéma sclérosé qu’elle allait remplacer. A l’exception de Renoir, elle se voulait sans ascendance nationale. Les noms de Gilles Grangier ou d’Henri Decoin faisaient rire dans les années 1960… mais il fallait-il rejeter leurs policiers denses et robustes des années 1950 ? Dans la mouvance du Grisbi, un genre s’était constitué avec sa durée propre, sa forme très codifiée, toute une mise en scène originale du temps mort.
Quand le polar français prend la route
En 1955, lorsque Gas-oil sort en salle, le cinéma français traverse une période charnière. D’un côté, le public reste attaché à un cinéma populaire solidement ancré dans le réel ; de l’autre, une nouvelle génération s’apprête à bousculer les codes. C’est précisément dans cet entre-deux que s’inscrit le film de Gilles Grangier, qui, sans chercher à révolutionner quoi que ce soit, parvient pourtant à ouvrir une voie nouvelle. Le film marque la première rencontre entre Jean Gabin et Michel Audiard, un duo qui, par la suite, deviendra l’un des piliers du polar français. Cette collaboration naissante donne au film une tonalité singulière, à la fois rugueuse et chaleureuse, où le quotidien des petites gens se mêle à la tension du récit criminel.


Dès les premières minutes, Grangier installe un décor rarement exploré à l’époque : celui des routiers, de leurs relais, de leurs habitudes, de leur fraternité. C’est dans cet univers que Jean Chape, camionneur solide et sans histoires, se retrouve malgré lui pris dans une affaire criminelle. Alors qu’il roule de nuit sous la pluie, il heurte un corps étendu sur la chaussée. Or, ce que Jean ignore encore, c’est que la victime — un gangster — a été exécutée par ses complices. Dès lors, parce que les malfrats croient qu’il a mis la main sur le butin, Jean devient la cible d’une traque implacable. Ainsi, le film mêle habilement réalisme social et suspense, en montrant comment un homme ordinaire peut être broyé par une mécanique qui le dépasse. Cette tension est d’autant plus forte que Grangier filme avec précision les gestes du métier, les paysages de la province, les cafés enfumés où se croisent travailleurs, habitués et silhouettes de passage.


Au centre du film, Gabin incarne un personnage qui correspond parfaitement à la nouvelle image qu’il construit depuis l’après-guerre : celle d’un homme du peuple, solide, digne, confronté à des forces hostiles. Grâce à cette incarnation, Gas-oil contribue à stabiliser le « nouveau Gabin« , celui des années 1950 et 1960. À ses côtés, Jeanne Moreau, encore à l’aube de sa carrière, apporte une douceur mélancolique au rôle d’Alice, l’institutrice qui partage sa vie. Leur relation, simple et pudique, donne au film une dimension humaine qui contraste avec la violence de l’intrigue. Autour d’eux gravitent des seconds rôles qui font tout le sel du cinéma populaire : Ginette Leclerc, Henri Crémieux, Robert Dalban, Roger Hanin, Marcel Bozzuffi… Autant de visages qui ancrent le film dans une France authentique, celle des trognes, des accents, des vies modestes.


Si Gas-oil occupe une place particulière dans l’histoire du polar français, c’est aussi parce qu’il marque la première collaboration entre Gabin et Audiard. Dès ce film, on perçoit la manière dont les dialogues d’Audiard, encore sobres mais déjà incisifs, s’accordent parfaitement au phrasé de Gabin. Cette alchimie, qui deviendra l’une des signatures du cinéma français, donne au film une saveur unique : un mélange de gouaille, de lucidité et de tendresse, où chaque réplique semble taillée pour durer.


Certes, Grangier n’est pas un formaliste. Sa mise en scène, souvent qualifiée de simple ou de fonctionnelle, privilégie avant tout la clarté et l’efficacité. Pourtant, c’est précisément cette sobriété qui permet au film de trouver son ton : un polar sans ostentation, profondément ancré dans le réel. Gas-oil s’inscrit dans la tradition du polar social, bien avant que l’expression ne devienne courante. En montrant la solidarité des routiers, la dureté du travail, la fragilité des existences modestes, Grangier donne au film une dimension presque documentaire, qui renforce la tension dramatique. Gas-oil, bien que n’étant pas le film le plus célèbre de Jean Gabin ni le plus spectaculaire des polars français, occupe une place essentielle dans l’histoire du cinéma populaire. Il capture une France aujourd’hui disparue, scelle la rencontre entre Gabin et Audiard, témoigne du savoir-faire de Grangier, et propose un polar humain, solide, profondément enraciné dans son époque. Ce film apparaît comme un film charnière, discret mais décisif, éclairant la transition entre le cinéma d’avant-guerre et celui qui s’apprête à naître.

JEAN GABIN
S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970.
Lorsque Jean Gabin tourne Gas-oil en 1955, il se trouve à un moment charnière de son parcours d’acteur. En effet, sa carrière, qui avait atteint des sommets avant la guerre, avait connu un net ralentissement à son retour des États-Unis. Ses années hollywoodiennes n’avaient pas tenu leurs promesses, et, une fois revenu en France, il ne retrouvait plus immédiatement les rôles flamboyants qui avaient fait sa légende. Ainsi, entre 1946 et le début des années 1950, plusieurs de ses films passent inaperçus, et l’acteur semble chercher sa place dans un paysage cinématographique qui a changé sans lui.


Cependant, tout bascule en 1954. Cette année-là, Touchez pas au grisbi de Jacques Becker marque un tournant décisif. Grâce à ce rôle de truand vieillissant, Gabin impose une nouvelle image : celle d’un homme mûr, solide, calme, presque minéral. Ce personnage, à la fois fatigué et souverain, devient le socle de ce que l’on appellera plus tard le « Gabin deuxième manière ». Dès lors, il ne s’agit plus pour lui de retrouver son passé, mais d’inventer une nouvelle manière d’exister à l’écran. C’est précisément dans cette dynamique que s’inscrit Gas-oil. Le film arrive au moment où Gabin consolide son retour au premier plan. Après le succès de Grisbi, il enchaîne des rôles qui exploitent cette présence nouvelle : autoritaire sans ostentation, populaire sans démagogie, ancré dans le réel. Ainsi, Gas-oil lui permet non seulement de confirmer cette métamorphose, mais aussi d’ouvrir une collaboration essentielle avec Michel Audiard, dont les dialogues vont bientôt devenir indissociables de son phrasé.


1955 est aussi l’année où Gabin multiplie les projets ambitieux, comme French Cancan avec Renoir, qui lui offre un rôle plus lumineux mais tout aussi affirmé. De film en film, il s’impose comme la figure centrale du cinéma populaire français, celle autour de laquelle se structurent les récits, les atmosphères et même les imaginaires. Lorsque Gas-oil sort sur les écrans, Gabin n’est plus l’acteur en difficulté qu’il avait été quelques années plus tôt. Il est redevenu un pilier, un repère, une force tranquille. Le film s’inscrit donc dans une période de renaissance, où l’acteur, après avoir traversé le doute, retrouve non seulement le succès, mais aussi une identité artistique nouvelle, plus grave, plus terrienne, plus intemporelle.

JEAN GABIN : L’AMI GRANGIER
Comédien à la fidélité légendaire, Gabin a connu de longues collaborations avec des cinéastes comme Jean Renoir, Julien Duvivier, Denys de La Patellière ou Henri Verneuil, mais c’est avec le réalisateur de La Cuisine au beurre que l’acteur battra son record.
L’année où Gilles Grangier réalise Gas-oil, il n’est plus un jeune réalisateur en quête de reconnaissance : il est déjà un professionnel aguerri, qui a su s’imposer au fil des années comme l’un des artisans les plus fiables du cinéma populaire français. En effet, depuis son premier succès en 1943 avec Adémaï bandit d’honneur, il n’a cessé de tourner, explorant tour à tour la comédie, le drame, l’opérette filmée ou encore la chronique sociale. Cette diversité, loin de le disperser, lui a permis de développer une solide maîtrise du récit et un sens aigu du rythme.

Au début des années 1950, Grangier est devenu l’un de ces réalisateurs que les producteurs sollicitent volontiers : il sait tenir un plateau, respecter un budget, diriger des acteurs, et surtout toucher un public large. Cette réputation d’artisan efficace lui vaut de travailler avec des figures populaires comme Bourvil, Luis Mariano ou Martine Carol, tout en affinant peu à peu un style discret mais sûr, fondé sur l’observation du quotidien et la précision des milieux qu’il filme.

Gas-oil arrive à un moment où Grangier commence à s’orienter plus nettement vers le polar réaliste, un genre dans lequel il va bientôt exceller. Quelques années plus tôt, il a déjà dirigé Jean Gabin dans La Vierge du Rhin (1953), et cette première collaboration a posé les bases d’une entente artistique qui ne cessera de s’approfondir. Avec Gas-oil, Grangier retrouve Gabin, mais il franchit un cap décisif : non seulement il confirme sa capacité à filmer des univers populaires avec authenticité, mais il contribue aussi à rapprocher Gabin de Michel Audiard, dont les dialogues vont devenir indissociables du cinéma français des années 1950 et 1960.

Gas-oil apparaît comme un film charnière dans sa carrière. D’un côté, il prolonge le travail entrepris depuis plus de dix ans ; de l’autre, il ouvre la voie à une série de polars qui compteront parmi ses œuvres les plus abouties, comme Le Rouge est mis (1957), Le Sang à la tête (1956) ou Le Désordre et la nuit (1958). Autrement dit, Grangier entre avec Gas-oil dans sa période de pleine maturité, celle où son sens du réalisme, son goût pour les milieux populaires et sa direction d’acteurs trouvent leur expression la plus forte.
Les extraits

LE SANG À LA TÊTE – Gilles Grangier (1956)
Drame conjugal sur fond de lutte des classes, le film de Gilles Grangier contribue au renouvellement du registre de Gabin, deux ans après le succès de Touchez pas au grisbi. Adapté du roman magistral de Georges Simenon « Le Fils Cardinaud », il livre un portrait sans concession d’une certaine bourgeoisie de province.

LE ROUGE EST MIS – Gilles Grangier (1957)
Sous la couverture du paisible garagiste Louis Bertain (Gabin) se cache « Louis le blond », roi du hold-up flanqué en permanence de Pépito le gitan, Raymond le matelot et Fredo le rabatteur. Un jour, ce dernier « lâche le morceau » à la police ce qui laisse planer le doute sur la trahison de Pierre, le frère du patron. Dès lors, tout s’emballe jusqu’au mortel affrontement avec Pépito. Comme au temps d’avant-guerre, Gabin meurt une fois encore une fois dans cette « série noire » au final tragique.

LE DÉSORDRE ET LA NUIT – Gilles Grangier (1958)
Sorti en mai 1958, ce film de Gilles Grangier met en scène un inspecteur de police qui, pour avoir du flair, n’en est pas moins très éloigné de la rigueur d’un Maigret. L’occasion pour Gabin d’une composition inédite, face à deux actrices d’exception. Tout est osé pour l’époque dans ce polar dur et tendre qui s’ouvre sur le visage en sueur d’un batteur de jazz noir dont le solo enflamme un cabaret du 8e arrondissement.

LE CAVE SE REBIFFE – Gilles Grangier (1961)
En 1960, Jean Gabin est au sommet de sa popularité. C’est la star du cinéma français. Depuis Gas-oil (1955), Michel Audiard lui peaufine des dialogues gouleyants, truffés de répliques qui tuent, de saillies imparables : les interrogatoires serrés de l’inspecteur Maigret, les enguelades mythiques du Président, les invectives d’Archimède. Le Cave se rebiffe est leur douzième collaboration.

MICHEL AUDIARD
Le cinéma français a toujours été avide de dialoguistes brillants. Après Jacques Prévert et Henri Jeanson, pendant longtemps, Michel Audiard fut à peu près le seul à tenir cet emploi, qu’il remplit toujours avec le même brio.

- GAS-OIL – Gilles Grangier (1955)
- ARSENIC AND OLD GLACE (Arsenic et vieilles dentelles) – Frank Capra (1944)
- FRITZ LANG ET LE FILM NOIR : UNE TRAVERSÉE DE L’OMBRE
- [la IVe République et ses films] LA QUALITÉ – CLÉMENT ÉPARPILLÉ (8/10)
- ROBIN AND THE 7 HOODS (Les Sept voleurs de Chicago) – Gordon Douglas (1964)
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