Le Film étranger

WITNESS FOR THE PROSECUTION  (Témoin à charge) – Billy Wilder (1957)

Avec Témoin à charge (Witness for the prosecution), Billy Wilder transforme le récit d’Agatha Christie en un modèle de film de prétoire faussement classique, porté par un Charles Laughton en vieux lion du barreau et une Marlene Dietrich savamment tenue en réserve. Entre un long prélude chez l’avocat, une intrigue recomposée en flash-back et un double rebond final que les producteurs suppliaient de ne pas divulguer, le cinéaste dynamite les conventions du genre. Un mélange de finesse, d’ironie et de coups de théâtre qui fait voler en éclats les perruques blanches du tribunal britannique.

Généralement, lorsque la critique s’accorde dans son ensemble à qualifier un film d’« œuvre mineure de Billy Wilder », l’invective s’adresse plutôt à une comédie, comme Uniformes et jupon court (The Major and the Minor), La Valse de l’empereur (The Emperor Waltz) , ou autres selon les variantes d’une publication à l’autre. Films rapidement opposés, comme en un argument évident et irréfutable, aux œuvres dramatiques du cinéaste. Si L’odyssée de Charles Lindbergh (The Spirit of Saint Louis) peut être considéré comme une parenthèse, Témoin à charge est le seul film à « sujet dramatique » de Billy Wilder à pouvoir, globalement bien sûr, être envisagé comme mineur. Cette constatation remet moins en cause le talent du metteur en scène que les limites mêmes de l’œuvre adaptée, à la fois roman et pièce d’Agatha Christie, créateur d’Hercule Poirot et maître incontesté de la littérature policière à suspense, dont Winston Churchill disait qu’elle est la femme à qui le crime a le plus profité depuis Lucrèce Borgia. Si brillante soit-elle en elle-même, l’adaptation reste prisonnière d’un sujet sans grand fondement, sans profondeur si ce n’est, parfois, psychologique. Témoin à charge est d’abord un jeu artificiel, jeu de procédures, jeu de construction, de coups de théâtre, peu propice au développement de thèmes ou à l’éclosion d’un véritable univers d’auteur. Par contre, ces contingences, aux règles bien particulières, sont autant d’exigences supplémentaires d’une mise en scène précise, minutieuse, rempart nécessaire à la théâtralisation du huis-clos (outre quelques extérieurs et deux flashes-back, l’essentiel du film est constitué par le procès).

De fait, le film est valorisé par l’intelligence de sa mise en scène et l’éclat de son interprétation, dominée de très haut par un Charles Laughton magistral, maniant la dialectique avec puissance, face à Tyrone Power lui aussi dans un de ses meilleurs rôles et surtout Marlene Dietrich, toujours aussi luminescente et trouble bien que moins éclatante que dans La Scandaleuse de Berlin (A Foreign Affair). A noter également la présence de John Williams, père d’Audrey Hepburn dans Sabrina et policier très british du Crime était presque parfait (Dial M for murder) d’Alfred Hitchcock. Précisément, Témoin à charge aurait pu être un film pour Hitchcock, à qui il est d’ailleurs, par le fait de certains lapsus de mémoire, parfois attribué. On y retrouve en effet son thème du faux coupable (qui, en fait, s’avère une fausse piste) ainsi que son inégalable sens du suspense et du rebondissement, bien que certaines critiques puissent porter sur un étirement des développements dramatiques dans la majeure partie du film alors que les coups de théâtre viennent s’accumuler en cascade vers la fin.

Au-delà du jeu rhétorique et de ces renversements successifs, apparaissent certaines considérations implicites sur la relativité du vrai et du faux, en même temps que s’exerce, toujours et malgré tout, la verve ironique du réalisateur, envers par exemple la suffisance de certains personnages. Œuvre d’un esprit malicieux et toujours en éveil, le film vaut également pour ses moments d’humour : les scènes avec l’infirmière, le test du monocle, la canne à cigares, l’ascenseur individuel… Témoin à charge : ou comment l’expression « œuvre mineure », concernant Billy Wilder, est déjà toute relative. [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]


BILLY WILDER
Après une brillante carrière de scénariste, Billy Wilder, sans nul doute le meilleur disciple de Lubitsch, affronta la mise en scène avec une maîtrise éblouissante. On lui doit, en effet, quelques-uns des films qui marqué plusieurs décennies. 


L’histoire

Le vieil avocat londonien Sir Wilfrid Robarts se voit interdire par son médecin tout abus et toute activité par trop prenante, suite aux attaques cardiaques dont il a été victime. L’infirmière Miss Plimsol est d’ailleurs très vigilante à cet égard. Pourtant Sir Wilfrid va à nouveau plaider dans une affaire criminelle ( ce qui constitue toute sa raison d’être) pour laquelle un de ses confrères s’est déjà récusé. Ancien sous-officier de la RAF pendant la guerre et ayant connu quelques déboires lors de sa démobilisation, Leonard Vole est accusé du meurtre de la vieille et riche Mrs. French, avec qui il s’était intimement lié et qui a fait de lui son héritier, argument supplémentaire de l’accusation. Le seul témoignage pouvant l’innocenter est celui de son épouse Christine, qu’il avait connue en Allemagne. Non seulement ce seul alibi est bien mince et sujet à caution, mais en outre c’est comme témoin à charge que Christine intervient au cours du procès : elle affirme que Vole était absent de chez lui à l’heure du meurtre et qu’il lui a même avoué en être l’auteur. L’émoi est à son comble dans la salle d’audiences. Et le jury aurait condamné Vole sans hésiter si, un peu plus tard, une inconnue n’était venue remettre à Sir Wilfrid un paquet de lettres de Christine prouvant que celle-ci avait un amant avec qui elle ourdissait un complot visant à perdre son mari. A la reprise des débats, le coup de théâtre vaut à Vole d’être acquitté. Mais la vérité éclate aux yeux de l’avocat : les lettres sont fausses…



CHARLES LAUGHTON : CRUEL ET RAFFINÉ
Inoubliable Henri VIII, Docteur Moreau ou capitaine Bligh, Charles Laughton est à jamais associé aux plus grands chefs-d’ œuvre du cinéma anglo-saxon. Avec un physique et des moyens bien différents, il fut une vedette aussi populaire et adulée que Gary Cooper ou Clark Gable.

MARLENE DIETRICH : ANGE OU DÉMON
Jean Cocteau décrivait Marlene Dietrich comme une chimère douce-amère, moderne et fascinante, dont le nom commence par une caresse et finit par un coup de cravache. L’actrice, à la fois fatale et androgyne, a constamment réinventé son image. Sa transformation débute en 1929 avec sa rencontre avec Josef von Sternberg, qui la mène de Berlin à Hollywood, où elle devient inoubliable dans le rôle de Lola-Lola dans « L’Ange bleu ». En sept films, Sternberg crée le mythe Dietrich, utilisant un éclairage zénithal spécifique pour sublimer ses traits anguleux d’une aura sensuelle et mystique. Cependant, Marlene Dietrich ne se limite pas à être une muse ; elle brille également seule, comme en témoignent ses prestations éclatantes pour d’autres réalisateurs.


L’extrait

Billy Wilder et l’art du mensonge orchestré : Témoin à charge face à ses pairs

En 1957, Billy Wilder est déjà l’un des maîtres incontestés du cinéma américain. Pourtant, ce film de procès, adapté d’Agatha Christie, occupe une place singulière dans son œuvre. À la fois divertissement sophistiqué, exercice de style et réflexion sur la vérité, il dialogue avec plusieurs films majeurs de sa filmographie tout en s’inscrivant dans une longue tradition du cinéma judiciaire. Le comparer à ces deux ensembles permet de mieux saisir ce qui fait sa force : une mécanique narrative implacable, portée par un regard ironique sur les institutions et les passions humaines.

Pour comprendre Témoin à charge, il faut d’abord le replacer dans la trajectoire de Wilder. Depuis Assurance sur la mort (Double Indemnity, 1944) et Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard , 1950), le cinéaste a démontré son goût pour les récits où la vérité se dérobe, où les apparences trompent, où les personnages avancent masqués. Dans ces deux films noirs, la narration repose sur la confession, le flashback, la manipulation. Témoin à charge reprend cette obsession, mais la canalise dans un cadre plus rigide, celui du tribunal. Là où Assurance sur la mort plonge dans la fatalité et Boulevard du crépuscule dans la tragédie hollywoodienne, Témoin à charge adopte un ton plus ludique. Wilder y déploie une ironie mordante, notamment à travers le personnage de Sir Wilfrid Robarts, interprété par un Charles Laughton jubilatoire. Cette dimension comique, qui rappelle parfois les échanges vifs de La Garçonnière (The Apartment) ou les jeux de rôle de Certains l’aiment chaud (Some Like It Hot), confère au film une légèreté trompeuse. Car derrière l’humour, c’est bien la noirceur morale qui domine : mensonges, manipulations, identités multiples, trahisons. Témoin à charge apparaît comme un pont entre les deux veines de Wilder : la comédie brillante et le drame cynique. Il en combine les qualités, sans jamais sacrifier la rigueur de sa construction.

Comparer Témoin à charge aux grands films de prétoire permet de mesurer son originalité. Sorti la même année que Douze hommes en colère (12 Angry Men) de Sidney Lumet, il en constitue presque le contrepoint. Là où Lumet enferme ses jurés dans une pièce étouffante pour disséquer les mécanismes du doute raisonnable, Wilderr choisit l’espace théâtral du tribunal pour orchestrer un spectacle de tromperies. Douze hommes en colère est un film moral ; Témoin à charge est un film de manipulation. Deux ans plus tard, Otto Preminger signe Autopsie d’un meurtre (Anatomy of a Murder), souvent considéré comme le film de procès le plus réaliste de l’histoire du cinéma. Preminger s’attache aux procédures, aux ambiguïtés du droit, à la complexité des motivations humaines. Wilder, lui, ne cherche pas le réalisme : il cherche l’efficacité dramatique. Le tribunal devient un théâtre, les témoins des acteurs, les preuves des accessoires. Le film assume sa dimension ludique, héritée de la pièce d’Agatha Christie, et pousse le spectateur à se laisser prendre au jeu. Même face à La Vérité de Clouzot (1960), autre monument du genre, Témoin à charge se distingue par son refus du la simplicité. Clouzot dissèque la société française et la violence des passions ; Wilder préfère la mécanique du récit, le plaisir du retournement, la jubilation du coup de théâtre final.

Ce qui fait la singularité de Témoin à charge, c’est sans doute sa manière d’utiliser le twist non comme un simple effet, mais comme une véritable philosophie narrative. Wilder, scénariste avant tout, construit son film comme un piège. Chaque scène, chaque témoignage, chaque détail prépare le spectateur à une révélation qui, lorsqu’elle survient, renverse non seulement l’intrigue, mais aussi le regard porté sur les personnages. Cette logique du renversement est au cœur de l’œuvre de Wilder. On la retrouve dans Uniformes et jupon court, dans Certains l’aiment chaud , dans La Garçonnière. Mais dans Témoin à charge, elle atteint une forme de perfection géométrique. Le film ne se contente pas d’un twist : il en empile plusieurs, chacun plus cruel que le précédent, jusqu’à un final où la vérité apparaît comme une construction fragile, manipulée par tous et au service de chacun. Témoin à charge occupe une place unique dans la filmographie de Wilder et dans l’histoire du film de procès. Il n’a ni la gravité de Douze hommes en colère, ni le réalisme d’Autopsie d’un meurtre , ni la dimension tragique de La Vérité. Il est autre chose : un divertissement d’une intelligence rare, un jeu de dupes mené avec une précision d’horloger, un hommage à la tradition théâtrale britannique autant qu’une satire douce-amère de la justice. À travers ce film, Wilder rappelle que la vérité n’est jamais simple, que les institutions ne sont que des scènes où chacun joue son rôle, et que le cinéma, comme le tribunal, est un art du mensonge. C’est peut-être là que réside la modernité de Témoin à charge : dans sa capacité à faire du mensonge un moteur dramatique, un plaisir narratif et une réflexion sur la condition humaine.



DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) – Billy Wilder (1944)
Billy Wilder choisit deux vedettes à contre-emploi. Barbara Stanwyck, l’héroïne volontaire et positive de tant de drames réalistes – et même de comédies – va incarner une tueuse, et Fred MacMurray, acteur sympathique et nonchalant par excellence, va se retrouver dans la peau d’un criminel.

THE LOST WEEKEND (Le Poison) – Billy Wilder (1945)
Avant ce film, le cinéma américain n’avait jamais tenté de véritable étude clinique de l’alcoolisme, généralement abordé de manière superficielle et anecdotique ou comme un élément du mélodrame social. C’était pourtant là un pro­blème qui devait préoccuper un pays capable d’instaurer la prohibi­tion… Même s’il a vieilli aujourd’hui, le film de Billy Wilder a le mérite d’une approche plus mûre et plus consciente de ce sujet scabreux pour le code moral hollywoodien. Écartant tout préjugé puritain, Wil­der dépeint les alcooliques comme des malades qui doivent être entou­rés de soins vigilants et non traités comme des parias.

A FOREIGN AFFAIR (La Scandaleuse de Berlin) – Billy Wilder (1948)
Dans les premières images, des représentants du Congrès américain survolent le Berlin en ruine de l’après-guerre. L’un d’eux commente l’aide américaine aux Berlinois en disant : « Donner du pain à celui qui a faim, c’est de la démocratie. Mais le faire avec ostentation, c’est de l’impérialisme. » Jean Arthur, missionnée pour vérifier la moralité des troupes d’occupation, découvre avec horreur les magouilles et la fraternisation entre occupants et occupés. Marlene Dietrich joue une ex-nazie reconvertie en chanteuse opportuniste, avec des dialogues pleins de sous-entendus sexuels avec un officier américain. Le film est un mélange de comédie insolente et de gravité, avec des scènes de Berlin en ruines filmées en 1947.

SUNSET BOULEVARD (Boulevard du crépuscule) – Billy Wilder (1950)
Un homme flotte sur le ventre dans une piscine ; les policiers tentent maladroitement de repêcher le cadavre. Le début de Sunset Boulevard est l’un des plus déstabilisants et en même temps des plus brillants de l’histoire du cinéma. Joe Gillis (William Holden), un petit scénariste sans succès, y raconte comment sa rencontre avec l’ancienne star du muet Norma Desmond (Gloria Swanson) l’a conduit à sa perte.

THE SEVEN YEAR ITCH (Sept ans de réflexion) – Billy Wilder (1955)
Après avoir réalisé Sabrina en 1954, Billy Wilder enchaîne avec une commande de la compagnie Fox à laquelle Paramount l’a loué : The Seven year itch (Sept ans de réflexion), adaptation d’une pièce à succès de George Axelrod. Dans ce film , Marilyn Monroe incarne l’essence même de ce mélange unique de sexualité et d’innocence qui l’a caractérisée tout au long de sa carrière. La célébrité de ce film tient à son interprète et à la scène de la bouche de métro où sa robe se relève haut sur les cuisses.

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)
Dans Some Like It Hot, Billy Wilder orchestre une comédie aussi effervescente que subversive, où le burlesque flirte avec la critique sociale et où Marilyn Monroe, radieuse et fragile, trouve l’un de ses rôles les plus mémorables. Derrière les travestissements et les poursuites mafieuses, le film dévoile une modernité insolente, bousculant les normes de genre et les conventions hollywoodiennes de son époque. Une œuvre qui, plus de soixante ans après sa sortie, continue de pétiller avec une insolence intacte.

IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963)
Un ratage, selon Wilder, mais le public en fit un de ses plus gros succès. Shirley MacLaine joue avec autorité l’archétypale prostituée au grand cœur. Lemmon s’attaque hardiment au double rôle de Nestor, l’agent de police français qui travaille dans le quartier chaud tout en se faisant passer pour « Lord X  », client d’Irma. Le film est paillard et pittoresque, plein de surprises, plus charmant et sexy que le réalisateur ne veut bien l’admettre. 





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