Hitchcock avait baptisé « McGuffin » tout ce qui, dans ses intrigues, était censé faire courir et s’entretuer ses personnages, mais dont le spectateur se moquait éperdument. Ici, le McGuffin, ce sont 250 000 dollars volés, revolés et volatilisés, que recherchent quelques complices devenus ennemis. L’un d’eux décide d’éliminer ses petits camarades. Mais les dollars nous indiffèrent : on n’a d’yeux que pour le marivaudage du couple Cary Grant/Audrey Hepburn. Pour l’élégance de Stanley Donen, qui filme Paris comme personne, et passe avec grâce d’une bagarre sur les toits à une promenade romantique sur les quais de la Seine. Tout est beau dans Charade, gracieux et sophistiqué : du générique célèbre de Maurice Binder à la musique mystérieuse de Henry Mancini. Et puis il y a Audrey Hepburn. Cary Grant, qui, dans l’histoire, ne fait que lui mentir, la contemple longuement sur le bateau-mouche où il l’a entraînée, prétendument pour lui dire la vérité. « Qu’est-ce que j’ai ?, demande Audrey. — C’est juste que vous êtes adorable », répond Cary. Et, à cet instant, on est certain qu’il ne ment pas. [Pierre Murat – Télérama]

Charade sort aux États-Unis deux semaines après la mort de Kennedy. Un film trop léger pour un moment si douloureux ? Ou un film assez grave pour être autre chose qu’une comédie brillante ? En choisissant le décor exotique de la capitale française, Donen nous raconte l’histoire du pari de Regina. Une mort sordide pour commencer, des menaces effrayantes tout au long du récit : la dame en Givenchy est pourtant résolue à faire tomber les résistances d’un vieux type dont on ne sait jamais s’il est bon ou méchant. Et cela dans une pétarade lubitschienne de dialogues désopilants.

Mais Charade est loin du « Suzanne et les vieillards » de la peinture biblique. Les pudeurs de gazelle, c’est Cary Grant, les avances pushy c’est elle. Tout va mal, tous les signes sont négatifs, mais elle parie qu’il est l’homme de sa vie. Le premier ? Ça n’était pas terrible, avec Charles… Sans que Cary Grant puisse lui répondre autrement que par une devinette (une « charade » ou une version de la célèbre histoire juive : répondre à une question par une autre question ?..), elle lui demande : « Comment peut-on savoir si quelqu’un ment ou pas ? » Charade fut décrit comme « le meilleur film d’Hitchcock qu’Hitchcock n’a jamais fait ». Comédie des erreurs, festival de références cinéphiliques, quintessence d’un classicisme hollywoodien en voie d’extinction (..), le film a la légèreté et la rigueur de son auteur. Quatre-vingt-quatorze ans en 2018, Donen « déteste le sentimentalisme ». La succession ébouriffante de changements d’axe près des jardins du Palais-Royal est le climax sérieux du pari parisien de Regina. Qu’elle décide pour pile ou face, X ou Y, elle court à la mort ou se décide pour l’amour. Donen rejoint Blaise Pascal. La foi est un calcul de probabilités. [L’Avant-scène Cinéma – 643 – mai 2017]

Charade ou l’art du jeu référentiel
Si, aujourd’hui, le succès critique de La La Land relève beaucoup du plaisir éprouvé par les cinéphiles d’y trouver des références aux musicals d’antan, il en avait été de même, en 1963, avec Charade de Stanley Donen. A la seule différence qu’il s’agissait alors de puiser dans le genre policier et plus particulièrement du côté d’Alfred Hitchcock, compte tenu de la présence, en tête d’affiche, de Cary Grant.

En effet, à sa sortie, Charade fut souvent perçu comme étant une simple parodie des films du maître du suspense, ce qui entrava quelque peu l’évaluation de ses autres qualités, pourtant bien évidentes. De nos jours, tout le monde le reconnaît, Charade est un film parfaitement structuré et rythmé, réalisé avec maestria, interprété à merveille par tous ses acteurs, des premiers aux seconds rôles. C’est aussi un film qui appartient à deux genres, le policier, d’un côté, offrant une intrigue captivante et, de l’autre, la comédie sophistiquée au ton très « tongue-in-cheek » (pince-sans-rire). Une dualité voulue par les auteurs du scénario, Peter Stone et Marc Behm, qui renvoyait alors à ce genre éminemment hollywoodien qu’est la comédie policière initié avec brio, en 1934, par L’Introuvable (The Thin Man), de W.S. Van Dyke, d’après Dashiell Hammett, avec William Powell et Myrna Loy. Mais il est tout à fait indéniable que Charade s’appuie sur un jeu référentiel, souvent facile à pratiquer, mais qui met parfois les cinéphiles en défaut. [Michel Cieutat – L’Avant-scène Cinéma – 643 – mai 2017]

À propos de Charade par Gonzalo Restrepo Sanchez (critique et historien du cinéma)
Autant commencer par une citation de Joseph Conrad : « La persuasion ne passe pas par un bon argument, mais par un mot juste ». C’est un peu le sujet de Charade, toujours distingué par la critique dans l’histoire du cinéma américain depuis sa sortie en 1963. L’apparence y est plus importante que le fond, en raison d’un scénario foisonnant mais sans lourdeur, fait de mensonges, de péripéties inutiles, d’un défilé de personnages qui construisent peu à peu une farce pleine de bonnes intentions. Une farce où se mêlent thriller et comédie. À un moment, quand Cary Grant est assis devant Audrey Hepburn comme si rien ne s’était passé, elle lui dit « Comment vous croire ? Vous m’avez menti. Comme Charles. Après m’avoir promis le contraire ». Il s’agissait bien d’une farce. Nous comprenons alors que, dès le début, le film était une farce à l’intérieur d’une farce, avec des personnages insaisissables. Une farce absolument parfaite.

On sait ce qu’est une farce en cuisine, un mélange d’ingrédients plus ou moins hachés, plus ou moins épicés. On en remplit les œufs, les poissons, les viandes, les volailles, les légumes, les pâtes (raviolis, cannellonis). La farce est la métaphore d’un monde où toute apparence est trompeuse. Il faut donc introduire les épices et arriver à la persuasion. Nous finissons par élucider la charade (farce ou énigme), la charade d’un complot qui, évidemment, n’est pas du tout ce qu’il paraissait être. N’en disons pas plus.

Comme l’écrit Xavier Laborda Gil : « La séduction dépend de la combinaison entre le signifié et l’interprétation collective de la réalité, combinaison qui crée un moyen de construction symbolique dont l’objectif est de résoudre des conflits d’intérêts en faveur de J’émetteur du message ». Dans ce film, si nous le comprenons bien, entre comédie et suspense, c’est la qualité du suspense qui garantit l’effet de vérité. Charade, au fond, nous parle d’êtres humains bourrés de mauvaises intentions. En résumé, c’est l’histoire de malfrats en quête d’un argent difficile à agripper.

Vision agréable que celle de tels films, d’autant plus qu’y participent des acteurs emblématiques. Films qui, sans être des chefs-d’œuvre, demeurent dans la mémoire des cinéphiles et des historiens du cinéma. La farce, ici, est assaisonnée par les dialogues du scénariste Peter Stone qui adapte et développe avec talent The Unsuspecting wife, la trame imaginée par Marc Behm. Donen se souvient d’Hitchcock, et la présence de Cary Grant amplifie la référence. Intérêts, ambitions, rien n’est facile pour personne, pas même pour les ennemis des ami(e)s. Voyez par exemple l’inspecteur Edouard Grandpierre de la Police Judiciaire… Et lorsqu’il s’agit de proférer des « vérités », surgit toujours un voyou charmant. Ici, Cary Grant. [Gonzalo Restrepo Sanchez – L’Avant-scène Cinéma – 643 – mai 2017]



CARY GRANT
Sous des dehors volontiers fantasques, mais toujours éminemment distingué, Cary Grant masquait une humanité dont quelques cinéastes particulièrement avisés surent tirer le meilleur parti. Son légendaire sourire et son extraordinaire aisance corporelle, qu’il tenait d’une solide pratique de l’acrobatie et du music-hall, l’avaient naturellement orienté vers la comédie, où il fut tout simplement éblouissant.



L’histoire
Regina Lampert (Audrey Hepburn) est à Megève pour les sports d’hiver, elle a pris la décision de divorcer, elle fait la connaissance de Peter Joshua (Cary Grant). À son retour à Paris, elle découvre son appartement dévasté et vidé de ses meubles et de ses animaux de compagnie. L’inspecteur Grandpierre (Jacques Marin) lui apprend l’assassinat de son mari dans un train alors qu’il se préparait à partir vers l’Amérique du Sud. Fait troublant, on a retrouvé quatre passeports différents à son nom. En fait, Reggie ne sait rien de son mari, ni de sa famille, ni de son travail. L’agent Bartholomew (Walter Matthau) de la CIA lui apprend que pendant la Seconde Guerre mondiale, son mari et quatre complices ont volé 250 000 dollars US, destinés à financer la Résistance française. Arrêtés par les Allemands, l’un des résistants, Dyle, a été abattu. Reggie est poursuivie par les complices du forfait, ceux-ci étant persuadés que son mari lui a transmis le butin. Elle s’appuie sur Joshua, l’homme rencontré à Megève, mais il s’avère qu’il est de connivence avec les voleurs. De plus, elle lui découvre successivement plusieurs identités. Ses poursuivants sont mystérieusement assassinés les uns après les autres et les recherches révèlent le secret du butin : l’argent a été converti en trois timbres de collection. Finalement, l’agent Bartholomew de la CIA n’est autre que le complice que tout le monde croyait mort, et Peter Joshua appartient aux services secrets américains. La restitution donne lieu à une demande en mariage.








GENE KELLY ET STANLEY DONEN : L’INVITATION À LA DANSE
L’audace et le brio de l’acteur-danseur Gene Kelly et du réalisateur Stanley Donen contribuèrent au regain de vitalité de la comédie musicale qui atteindra, grâce à eux, son apogée au cours des années 1950.

PARIS VU PAR HOLLYWOOD
Dans le cinéma hollywoodien, Paris est, de loin, la ville étrangère la plus représentée. On peut estimer à près de huit cents le nombre de films américains tournés à Paris, ou qui y sont situés par la reconstitution en décors. Plusieurs films par an assurément, parfois jusqu’à dix ou quinze dans la saison. En 1930 par exemple, un journaliste de Ciné-Magazine s’étonne en croyant avoir repéré un genre en soi : « Jamais plus qu’aujourd’hui, dans toute l’histoire du film, il n’y a eu en Amérique un tel engouement pour les atmosphères françaises, surtout parisiennes.
Les extraits

ON THE TOWN (Un Jour à New York) – Stanley Donen et Gene Kelly (1949)
En 1949, le producteur Arthur Freed décide de donner leur chance à deux chorégraphes, Gene Kelly et Stanley Donen, pour réaliser un film moderne et stylisé. Si le premier est déjà un artiste confirmé, le second n’a pas vingt-cinq ans quand le tournage commence. C’est sûrement sa jeunesse, alliée à la nouveauté du propos, qui permet au tandem de sortir des sentiers battus pour innover.

ROYAL WEDDING (Mariage royal) – Stanley Donen (1951)
Tourné pendant l’été 1950, le second film de Stanley Donen est avant tout un écrin pour le talent extraordinaire de Fred Astaire, parfaitement secondé ici par la charmante Jane Powell. Amoureux sur scène, Tom et Ellen Bowen sont frère et soeur à la ville. Leur nouveau spectacle de Broadway remporte un tel succès qu’on leur propose bientôt de le présenter à Londres. Tous deux sont évidemment emballés à cette idée, même si cela implique pour Ellen de laisser à New York ses chevaliers servants.

SINGIN’ IN THE RAIN (Chantons sous la pluie) – Stanley Donen, Gene Kelly (1952)
Tourné en 1951 pour la MGM, le film de Stanley Donen et Gene Kelly jette un regard drôle et attachant sur le petit monde du cinéma hollywoodien. Un sommet de la comédie musicale, resté inégalé.

GIVE A GIRL A BREAK (Donnez-lui une chance) – Stanley Donen (1953)
Après le triomphe de Singin’ in the Rain, coréalisé avec Gene Kelly, Stanley Donen poursuit une carrière en solo, avec ce petit joyau où trois danseuses convoitent le même rôle à Broadway. On retiendra les duos de Debbie Reynolds avec Bob Fosse et, surtout, l’admirable séquence sur les toits de Marge et Gower Champion, où ce dernier, avec force claquements de doigts, tente de convaincre son ancienne partenaire de remonter sur les planches.

IT’S ALWAYS FAIR WEATHER ( Beau fixe sur New York) – Stanley Donen et Gene Kelly (1955)
Après les inoubliables On the Town et Singin’ in the Rain, It’s Always Fair Weather est le troisième volet de la trilogie de « musical » réalisée par l’équipe Kelly- Donen–Freed-Comden-Green. Cette comédie musicale possède tous les atouts du genre : des danseurs exceptionnels, des numéros originaux, une mise en scène parfaite utilisant judicieusement le cinémascope et le split screen et un scénario qui ose une véritable satire acerbe de la société américaine.

FUNNY FACE (Drôle de frimousse) – Stanley Donen (1957)
Attention, explosion de couleurs ! Avant tout, Funny Face est la rencontre, orchestrée par Stanley Donen, des teintes les plus pimpantes — le rose en majesté pop — et des noirs et bruns les plus profonds. C’est d’ailleurs dans la pénombre d’une librairie que Fred Astaire, photographe à la mode (inspiré de Richard Avedon) vient convaincre Audrey Hepburn, petit machin maigre et intello qui réinvente les canons de la beauté, de devenir modèle pour le magazine Quality (traduisez Vogue).

THE PAJAMA GAME (Pique-nique en pyjama) -Stanley Donen et George Abbott (1957)
La comédie musicale avait été initialement montée le 13 mai 1954 au St. James Theatre à Broadway, avec John Raitt, Eddie Foy Jr., Janis Paige, Stanley Prager, Carol Haney, Rae Allen, Jack Waldron et Peter Gennaro. Une grande partie de la distribution originale de la pièce, qui fut jouée durant 1 063 représentations, fut conservée lors de son adaptation cinématographique.



- ROBIN AND THE 7 HOODS (Les Sept voleurs de Chicago) – Gordon Douglas (1964)
- LE CINÉMA DE MINUIT
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- [la IVe République et ses films] LA QUALITÉ – LE CHARME VÉNÉNEUX D’AUTANT-LARA (7/10)
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Catégories :Le Film étranger

