La Comédie musicale

FLYING DOWN TO RIO (Carioca) – Thornton Freeland (1933)

Nous continuons notre découverte des dix films tournés par Fred Astaire et Ginger Rogers avec le tout premier d’entre eux, Flyng Down to Rio (Carioca). Cette première collaboration aurait pu rester anecdotique : occupant la quatrième et la cinquième place au générique, les deux acteurs ont été engagés pour mettre en valeur les stars du film, Dolores del Rio et Gene Raymond. Mais la désinvolture de Fred, la gouaille de Ginger, et l’aisance avec laquelle ils exécutent leurs numéros, vont, contre toute attente, les amener à voler la vedette à leurs prestigieux partenaires. Comprenant que le succès surprise de Carioca est dû en grande partie à leur charisme, la RKO décidera aussitôt d’en faire les têtes d’affiche de La Joyeuse divorcée (The Gay Divorcee), lançant ainsi l’un couples les plus mythiques du cinéma américain. Carioca constitue donc un moment clé de l’histoire de la comédie musicale. Mais ce film de 1933 présente un autre intérêt pour les cinéphiles : celui de faire partie des dernières productions ayant échappé aux rigueurs du Code Hays, renforcé peu après. Les autres œuvres de Fred Astaire et Ginger Rogers seront donc exemptes des petites « audaces » qui émaillent Carioca.

Comme toutes les industries américaines, Hollywood subit de plein fouet la crise économique du début des années 1930, et la RKO se trouve au bord de la faillite quand deux films de 1933 viennent soudain la sauver : King Kong et… Carioca. Si ces deux succès appartiennent à des registres bien différents, on les doit au même producteur, Merian C. Cooper. Cet ancien pilote de chasse, qui a écrit et coréalisé King Kong, a une nette préférence pour les films d’action, mais Lou Broek, autre producteur de la RKO, le convainc de se lancer avec lui dans le projet de Carioca en lui faisant miroiter de belles séquences aériennes… Bâti tout entier sur la popularité de Dolores del Rio, le film va bénéficier, malgré la crise, d’un budget confortable. Jouant la carte du glamour et de l’exotisme, Cooper et Broek envoient une équipe tourner des extérieurs au Brésil, tandis que le directeur artistique Van N est Polglase et le styliste Walter Plunkett se voient commander des décors et des costumes somptueux.

Pour incarner les deux soupirants de Dolores dans le film, les producteurs engagent Gene Raymond, l’un des jeunes premiers de l’époque, et l’acteur brésilien Raul Roulien, qui vient de tourner une poignée de films à Hollywood (il retournera l’année suivante mener une fructueuse carrière dans son pays d’origine). L’actrice Dorothy Jordan devait initialement tenir le rôle de la chanteuse Honey, mais suite à son mariage avec Merian C. Cooper, elle préfère partir en lune de miel et laisser la place à une certaine Ginger Rogers.

Comptant déjà à son actif une vingtaine d’apparitions à l’écran, celle-ci vient d’être remarquée dans deux comédies musicales à succès de la Warner, 42nd Street et Gold Diggers of 1933. En revanche, l’acteur qui va jouer son comparse est un nouveau venu : s’il est réputé à Broadway, Fred Astaire est un parfait inconnu à Hollywood, où il s’est contenté de chanter avec Joan Crawford dans deux scènes de Dancing Lady. Pour autant, il ne s’agit pas de la première collaboration de Ginger Rogers et Fred Astaire, car ils ont tous deux participé en 1931 à un spectacle des frères Gershwin, Girl Crazy ( on dit aussi qu’ils eurent à l’époque une brève liaison… ).

Pour ce qui est de la partie musicale, les chansons de Carioca se voient confiées au compositeur Vincent Youmans et aux paroliers Gus Kahn et Edward Eliscu. Ces figures de Broadway vont livrer pour le film quatre morceaux aux styles très différents : Music Makes Me, interprété de manière fort suggestive par Ginger Rogers ; l’étonnante chanson fleuve The Carioca ; Orchids in Moonlight, un tango qui deviendra très populaire et enfin Flying Down to Rio, morceau de bravoure du film, et unique chanson interprétée par Fred Astaire. Pour ce numéro, le producteur Merian C. Cooper se fait plaisir en faisant danser des chorus girls sur les ailes d’avions « en plein vol ». En réalité, les appareils sont attachés par des filins dans un hangar, à quelques mètres du sol, et c’est le responsable des effets spéciaux de King Kong, Linwood Dunn, qui se chargera de donner l’illusion de prises de vues aériennes… Mais malgré tous ces attraits, le film déçoit au final Fred Astaire, qui, se trouvant peu doué pour le cinéma, prévoit déjà de revenir à la scène. Comme on le sait, le public – et la RKO – en décideront autrement.


FRED ASTAIRE
La longue carrière de Fred Astaire est désormais entrée dans la légende ; son exceptionnel génie de danseur ne l’a toutefois pas empêché d’être aussi un excellent acteur.

GINGER ROGERS
Quand elle commença à travailler avec Fred Astaire, Ginger Rogers était totalement inconnue mais elle était déjà poussée par une grande ambition qui lui venait en partie du tempérament très volontaire de sa mère. Il n’est donc pas surprenant qu’elle ait cherché, très tôt – en tout cas plus rapidement que son prestigieux partenaire – à s’affirmer au cinéma autrement que par la danse.

LE MYTHE GINGER ET FRED
Dans les années 1930, la RKO révolutionne la comédie musicale grâce à deux artistes qui, de Carioca (Flying Down to Rio) à La Grande Farandole (The Story of Vernon and Irene Castle), vont s’imposer comme les maîtres du genre.

DOLORES DEL RIO
Celle qui fut selon Marlene Dietrich « la plus belle femme d’Hollywood » a mené une belle carrière aux États-Unis, avant de régner pendant trente ans sur le cinéma mexicain.



L’histoire

Le compositeur Roger Bond et son orchestre se produisent à Miami avec la chanteuse Honey Hale. Malgré les avertissements de l’accordéoniste et chef d’orchestre adjoint Fred Ayres, Roger est attiré par la séduisante Belinha, présente dans le public, et quitte la scène pour la courtiser. Informée par la chaperonne de Belinha, Dona Elena, la direction renvoie Roger et son orchestre. Déterminé, Roger poursuit Belinha jusqu’au Brésil et organise un concert à l’hôtel Atlântico de Rio de Janeiro, sans savoir que l’hôtel appartient au père de Belinha. Roger persuade Belinha de l’accompagner dans son avion privé, mais ils doivent atterrir sur une île déserte en raison de problèmes en vol. Sous le clair de lune, Belinha se jette dans les bras de Roger et lui avoue qu’elle est déjà fiancée. À Rio, Roger confie à son ami Julio qu’il est amoureux, mais découvre que Belinha est fiancée à Julio. Pendant les répétitions pour l’ouverture de l’hôtel, Fred apprend que l’établissement n’a pas de licence de spectacle. Roger a alors l’idée d’attacher des danseuses à des avions, avec Fred dirigeant l’orchestre et Honey et Julio pilotant les appareils. Le spectacle est un triomphe, assurant l’avenir de l’hôtel. Julio donne Belinha en mariage à Roger, tandis que Fred et Honey célèbrent l’événement.


Programme musical (sélection)
« Music Makes Me« 
Music by Vincent Youmans / Lyrics by Gus Kahn and Edward Eliscu
Performed by Ginger Rogers
« Carioca« 
Music by Vincent Youmans / Lyrics by Gus Kahn and Edward Eliscu
Song performed by Alice Gentle, Movita and Etta Moten / Dance performed by Fred Astaire, Ginger Rogers, chorus

Chaque film de Fred Astaire et Ginger Rogers comporte au moins un numéro « époustouflant », et leur premier opus ne fait pas exception à la règle. Composée, comme toutes les chansons du film, par Vincent Youmans, Gus Kahn et Edward Eliscu, The Carioca mêle allègrement des rythmes latins afin de créer une nouvelle danse, censée détrôner la polka et la rumba. Le morceau fournit le prétexte à un étonnant numéro de plus de dix minutes, réglé par le chorégraphe Dave Gould et par son assistant Hermes Pan. C’est ce dernier qui a eu l’idée de rendre cette nouvelle danse plus « torride » en la faisant exécuter front contre front… Découpé en plusieurs parties, le titre est interprété par la chanteuse d’opéra Alice Gentle, par Movita Castaneda (actrice qui reste surtout connue pour avoir été l’épouse de Marion Brando) et par Etta Motten, qui incarnera plus tard l’héroïne de l’opéra Porgy Bess, de Gerswhin. Le morceau plaît tellement lors de la sortie du film qu’il se verra nommé à l’Oscar de la meilleure chanson, mais il perd face à The Continental, interprété par… Ginger Rogers dans La Joyeuse divorcée. Devenue un classique, la chanson The Carioca sera souvent reprise – notamment par Alain Chabat et Gérard Darmon dans le film La Cité de la peur.

« Flying Down to Rio« 
Music by Vincent Youmans / Lyrics by Gus Kahn and Edward Eliscu
Song performed by Fred Astaire / Dance performed by chorus

LA COMÉDIE MUSICALE
La comédie musicale a été longtemps l’un des genres privilégiés de la production hollywoodienne, et probablement le plus fascinant . Né dans les années 1930, en même temps que le cinéma parlant, elle témoigna à sa manière, en chansons, en claquettes et en paillettes, de la rénovation sociale et économique de l’Amérique. Mais c’est dix plus tard, à la Metro-Goldwyn-Mayer, que sous l’impulsion d’Arthur Freed la comédie musicale connut son véritable âge d’or, grâce à la rencontre de créateurs d’exception (Vincente Minnelli, Stanley Donen) et d’acteurs inoubliables (Fred Astaire, Gene Kelly, Judy Garland, Cyd Charisse, Debbie Reynolds). Par l’évocation de ces années éblouissantes à travers les films présentés, cette page permet de retrouver toute la magie et le glamour de la comédie musicale.



Franklin Pangborn
S’il est difficile de retenir le nom du comédien qui incarne le gérant d’hôtel irascible de Carioca, son visage nous est en revanche familier. Franklin Pangborn (1889-1958) a en effet tenu des rôles similaires dans plus de deux cents films, où il se contente en général d’apparitions comiques en majordome ou en banquier. L’acteur affiche ainsi son air guindé dans Design for Living (Ernst Lubitsch, 1933), Mr. Deeds Goes to Town (Frank Capra, 1936), Stage Door (Gregory La Cava, 1937) et Sullivan’s Travels (Preston Sturges, 1940). Après Carioca, il retrouvera Fred Astaire et Ginger Rogers dans Amanda ( 1938).

Gene Raymond
Né en 1908 à New York, il commence sa carrière sur les planches à l’âge de cinq ans. Gagnant Hollywood en 1931, il se fait rapidement connaître en tournant face à Bette Davis (Ex-Lady), Joan Crawford (Sadie McKee), Barbara Stanwyck (The Woman in Red), Carole Lombard (Mr. & Mrs. Smith), ou encore Jeanette MacDonald (Smilin’ Through), qu’il épouse en 1937 – sous la pression, dit-on, de Louis B. Mayer. Pilote lors de la Seconde Guerre, Gene Raymond se consacrera à son retour au théâtre et à la télévision. Il succombera à une pneumonie en 1998.


FOLLOW THE FLEET (En suivant la flotte) – Mark Sandrich (1936)
Reprenant une recette qui a fait ses preuves, les studios RKO réunissent en 1936 Fred Astaire, Ginger Rogers et Irving Berlin dans une nouvelle comédie musicale pleine de charme et de fantaisie.

SHALL WE DANCE (L’Entreprenant M. Petrov) – Mark Sandrich (1937)
Comment continuer à attirer le public dans les salles quand on lui a déjà proposé coup sur coup six films de Fred Astaire et Ginger Rogers, dont quatre reposant sur des chansons d’Irving Berlin et de Jerome Kern ? Débordant de fantaisie et de romance, ce film de 1937 associe aux talents de Fred Astaire et Ginger Rogers ceux d’Ira et George Gershwin. Sans pour autant attirer les foules.

CAREFREE (Amanda) – Mark Sandrich (1938)
Sortie aux États-Unis le 2 septembre 1938, la huitième comédie musicale de Fred Astaire et Ginger Rogers leur permet de danser une fois encore sur les belles mélodies d’Irving Berlin.

THE BARKLEYS OF BROADWAY (Entrons dans la danse) – Charles Walters (1949)
Confirmant sa suprématie dans le genre musical, la MGM orchestre en 1949 le retour à l’écran des légendaires Fred Astaire et Ginger Rogers, qui menaient depuis dix ans une carrière solo.



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