La Comédie musicale

GOLD DIGGERS OF 1933 (Chercheuses d’or de 1933) – Mervyn Leroy et Busby Berkeley

Sans doute le meilleur film chorégraphié par Busby Ber­keley à la Warner. Après le succès de 42e Rue, la formule est reprise : un spectacle se monte à Broadway, tandis que les filles de la troupe cherchent à séduire des millionnaires, avec un grand sens de la repartie comique… Entre-temps, les dé­lirants numéros musicaux se surpassent en invention visuelle… Multiples allusions à la crise économique dans le dialogue, mais aussi dans les ballets : l’ouverture est ironiquement interrompue, faute de crédits, et le grand final met en scène chômeurs, anciens combattants et pros­tituées dans une extraor­dinaire apothéose lyrique. Ber­keley lui-même apparaît quelques secondes, annonçant ce dernier numéro. Une merveille. [N.T. Binh – Télérama]


La pièce d’Avery Hopwood dont s’inspire le film avait déjà été l’objet de deux adaptations. La première, réalisée en 1923 par Harry Beaumont, avait pour interprètes Hope Hampton, Wyndham Standing, Louise Fazenda et Gertrude Short. La seconde, Gold Diggers of Broadway – la première s’intitulait simplement The Gold Diggers – était l’œuvre de Roy del Ruth. Tournée en 1929, elle réunissait Nancy Welford, Conway Tearlc, Winnie Lightner et Lilyan Tashman. Dans une Amérique confrontée aux problèmes de l’argent et de la survie, le thème de la « chercheuse d’or », prête à séduire banquiers, industriels ou politiciens, est plus que jamais d’actualité.

En 1933, première année de la présidence de Roosevelt, près d’un Américain sur quatre est chômeur et Gold Diggers of 1933 (Chercheuses d’or 1933) va témoigner, avec encore plus de force que 42nd Street, à la fois du génie de Busby Berkeley et de l’engagement du film musical de la Warner dans une représentation réaliste de l’Amérique de l’époque. Mervyn LeRoy qui, malade, n’avait pas pu tourner 42nd Street,, met en scène Gold Diggers of 1933 avec son efficacité habituelle, dirigeant brillamment ses interprètes dans une comédie à quiproquos parfaitement écrite. Le grand auteur du film demeure pourtant Busby Berkeley grâce à qui Gold Diggers of 1933 devient l’un des joyaux de la production musicale de la Warner.

Chacun des quatre grands numéros du film lui permet d’expérimenter ses idées les plus folles tout en poursuivant ses thèmes – et ses obsessions – personnels. Dès le début, We’re in the Money décrit un univers placé sous le signe du tout-puissant dollar. De gigantesques pièces occupent la partie principale du décor et portent l’inscription « In God we Trust ». Les vêtements des girls sont composés de pièces et c’est d’un gigantesque dollar qu’apparaît la vedette du show. Alors même que Roosevelt incite au travail, au respect des autres et à la solidarité, We’re in the Money rappelle – comme la fête du veau d’or – la folie de ceux qui ne pensent qu’à s’enrichir.

Pettin’ in the Park est une succession de variations sur de jeunes filles roulant en patins, profitant des jeux de l’hiver ou se changeant après avoir été mouillées par la pluie. Pendant le numéro, des femmes sont surprises par une averse et vont s’abriter derrière un gigantesque écran qui est éclairé par derrière et à travers lequel on les voit, en ombres chinoises, se débarrasser de leurs vêtements mouillés. Busby Berkeley en profite pour filmer ses girls en train de se déshabiller, pour révéler à un autre moment les cuisses de ces jeunes filles nonchalamment étendues dans le parc et le numéro se termine par la vue de Brad cherchant avec un ouvre-boîte à ouvrir le corset-armure de Polly. Une allusion érotique évidente. La présence d’un bébé égrillard, joué par le nain Billy Barty, rappelle – contrairement à ce qu’il est de bon ton de dire – la curieuse et très ambiguë permissivité de la production de l’époque… Ce numéro était à l’origine destiné à servir de final au film. 

A New York, durant les 1920, Berkeley avait l’habitude de se rendre au Palace et il avait été frappé à la vue d’une jeune fille qui évoluait avec un violon. Il s’était toujours dit qu’il aimerait pouvoir essayer la même chose avec une douzaine de jeunes filles ou même plus. C’est ce qu’il va faire dans le numéro The Shadow Waltz où il en utilise une soixantaine. Les jeunes filles jouent avec des violons qui deviennent soudain lumineux alors même que l’obscurité se fait. Berkeley se livre aussitôt à une suite de compositions géométriques éblouissantes.

« En 1933, déclarait-il, une chose inhabituelle est survenue alors que je filmais la séquence The Shadow Waltz Il était trois heures de l’après-midi et j’étais en haut de la grue. Les filles étaient à dix mètres de haut sur l’escalier circulaire et les bruits du tremblement de terre de Long Beach ont commencé. Nous les avons ressentis dans tout le studio, même si Burbank est éloigné de plusieurs kilomètres de Long Beach. Les lumières se sont éteintes mais j’ai demandé aux filles de ne pas sauter. Je savais que quelque chose de terrible était survenu et je leur ai dit de demeurer où elles étaient. Tout le monde s’est assis, mort de peur. Finalement, les portes du studio se sont réouvertes et j’ai dit aux filles de descendre et de sortir. Nous avons alors appris que c’était l’onde de choc du tremblement de terre de Long Beach. Chacun a téléphoné chez soi et puis on a repris le tournage.»

Le dernier numéro du film, Remember my Forgotten Man, est le rappel troublant de la situation économique tragique de l’époque. Comme Heroes for sale (Héros à vendre) de William A. Wellman et I am a Fugitive from a Chain Gang (Je suis un évadé de Mervyn LeRoy, Gold Diggers of 1933 se penche sur le cas de ces « hommes oubliés » que furent les anciens combattants de la première guerre mondiale, héros déchus, incapables d’obtenir le moindre dollar en échange de leurs médailles et condamnés à la soupe populaire.

« C’était, disait Berkeley, un numéro spectaculaire et une bonne chose à rappeler dans ces jours noirs de la dépression, lorsque beaucoup de gens avaient oublié les types qui étaient allés se battre pour leur pays. Je suis de cœur un grand sentimental. Je pensais donc que c’était quelque chose à faire. J’ai aussi fait quelque chose d’extraordinaire dans ce numéro lorsque Joan Blondell chantait la chanson, parce que Joan Blondell ne sait pas chanter mais je savais qu’elle pouvait jouer. Je savais qu’elle pouvait dire et j’en ai profité pour en faire un élément dramatique. » Les paillettes et les conventions de la comédie musicale s’effacent soudain devant la peinture réaliste d’une Amérique où l’on décrit la soupe populaire, la détresse de ceux qui mendient et des femmes contraintes à la prostitution. Rarement le film musical est allé aussi loin qu’ici dans la représentation d’une Amérique désenchantée. [La comédie musicale – Patrick Brion – Edition de la La Martinière (1993)]



L’histoire

Carol King (Joan Blondell), Trixie Lorraine (Aline MacMahon) et Polly Parker (Ruby Keeler) sont trois jeunes danseuses au chômage. Le fait que leur ami Barney Hopkins (Ned Sparks) s’apprête à monter une revue les enchante mais elles découvrent rapidement que Barney n’a pas d’argent. C’est alors que Brad Roberts (Dick Powell ), un jeune compositeur, épris de Polly, investit 15 000 dollars dans le spectacle. Brad remplace même le partenaire de Polly lorsque celui-ci tombe malade. Mais la vérité éclate : Brad n’est ni pauvre ni voleur, mais l’un des héritiers d’une riche famille de Boston. Le frère de Brad, J. Lawrence Bradford (Warren William ), qui gère le patrimoine familial, arrive, décidé à « acheter » Polly pour l’éloigner de son frère. Mais, à la suite d’une confusion, il prend Carol pour Polly et manifeste d’ailleurs un évident penchant pour la jeune femme. Lawrence finit par comprendre la situation et reverra Carol. Polly et Brad se marient et Trixie a pour compagnon Thaniel H. Peabody. Le spectacle – forgotten Melody – est un succès.

« The Shadow Waltz » – GOLD DIGGERS OF 1933

Programme musical

We’re in the Money est chanté par Ginger Rogers accompagnée par un chœur de filles court-vêtues qui dansent avec des pièces de monnaie géantes. Rogers chante un couplet en « pig latin ». La chanson sera des années plus tard reprise pour signifier l’indicatif du tandem comique Bennett & Hudson. La séquence du film fut reprise par Arthur Penn dans Bonnie and Clyde en 1967

« The Gold Diggers’ Song (We’re in the Money)« 
Music by Harry Warren
Lyrics by Al Dubin
Performed by Ginger Rogers (in English and Pig-Latin) and chorus
Played also as dance music by a band

Pettin’ in the Park est chanté par Ruby Keeler et Dick Powell. La séquence inclut un numéro de claquettes par Keeler et un passage surréaliste dans lequel l’acteur de petite taille Billy Barty joue un bébé qui s’échappe de sa poussette. Pendant le numéro, des femmes sont surprises par une averse et vont s’abriter derrière un gigantesque écran qui est éclairé par derrière et à travers lequel on les voit, en ombres chinoises, se débarrasser de leurs vêtements mouillés. Elles ressortent vêtues de robes métalliques, ce qui contrarie les tentatives des hommes pour les déshabiller, jusqu’à ce que le bébé joué par Barty donne à Dick Powell un ouvre-boîte. Ce numéro était à l’origine destiné à servir de final au film.

« Pettin’ in the Park« 
Music by Harry Warren
Lyrics by Al Dubin
Performed by Ruby Keeler and Clarence Nordstrom in rehearsal, Dick Powell,
Ruby Keeler, Aline MacMahon, Billy Barty and chorus in the show

The Shadow Waltz est également chanté par Powell et Keeler. On peut y voir danser Keeler, Rogers, et un grand nombre de femmes qui jouent toutes d’un violon en tube néon. À un moment donné, les lumières s’éteignent et seuls les violons sont visibles. Berkeley eut l’idée de cette scène après avoir vu un passage dans un spectacle de music-hall — l’idée des néons sur les violons est venue ultérieurement. Pour l’anecdote, au moment où le numéro était filmé, un tremblement de terre frappa la ville de Burbank : « [il] causa une coupure de courant et causa un court-circuit dans certains des violons dansants. Berkeley fut presque projeté à bas de la grue de la caméra ; après s’être maintenu accroché par une main, il parvint à remonter. Il hurla aux filles, qui pour la plupart se trouvaient sur une plateforme située à 30 pieds (9,1 mètres) de haut, de s’asseoir jusqu’à ce que des techniciens parviennent à ouvrir les portes de la salle de tournage et qu’ainsi un peu de lumière puisse entrer. »

« Shadow Waltz« 
Music by Harry Warren
Lyrics by Al Dubin
Sung by Dick Powell, Ruby Keeler and chorus
Reprised also in the show

Remember My Forgotten Man (Qu’avez-vous fait de mon amant ? en français) est chanté par Joan Blondell et Etta Moten et montre des scènes influencées par l’expressionnisme allemand et constituant une évocation réaliste de la misère vécue durant la Dépression. Berkeley fut inspiré par la marche des vétérans de mai 1932 à Washington, D.C. Lorsque le numéro fut terminé, Jack Warner et Darryl F. Zanuck — qui étaient à la tête du studio de production — furent si impressionnés qu’ils exigèrent à ce qu’il figure à la fin du film et vienne ainsi remplacer Pettin’ in the Park. Un autre numéro était prévu, mais son tournage n’eut finalement pas lieu, qui devait être construit autour de la chanson I’ve Got to Sing a Torch Song chantée par Ginger Rogers. La chanson figure cependant dans le film, mais elle est simplement chantée par Powell s’accompagnant au piano.

« Remember My Forgotten Man« 
Music by Harry Warren
Lyrics by Al Dubin
Performed by Etta Moten, ‘Joan Blondell’ and chorus with spoken word by Joan Blondell

42nd STREET – Lloyd Bacon (1933)
42nd Street (42ème Rue) est l’une des comédies musicales les plus célèbres de l’avant-guerre. Le film ausculte la mécanique dramatique implacable des répétitions conduisant à métamorphoser le labeur des esclaves de Broadway en un triomphe du divertissement populaire. Mais il s’agit d’une intrigue assez typique, centrée sur le suspens entourant la préparation d’un show, la mise en scène de Lloyd Bacon et le duo qu’il forme avec le chorégraphe Busby Berkeley, lui donnent un ton particulièrement original et audacieux.

BUSBY BERKELEY : DES LÉGIONS DE DANSEUSES
Produits d’une imagination débridée, les extravagantes et colossales mises en scène dansées de Busby Berkeley font à jamais partie du grand rêve hollywoodien des années 30. Seuls quelques esprits chagrins crièrent au mauvais goût devant les ballets de Berkeley. Le comble du ridicule semblant être atteint, selon eux, par les monuments d’extravagance potagère et fruitière que Carmen Miranda arbore en guise de bibi dans The Gang’ s all Here (Banana Split, 1943). Mais Busby Berkeley se moquait bien du bon… ou du mauvais goût !

HOLLYWOOD ET LE CINÉMA D’ÉVASION
La dépression apporta la misère et le chômage. Pour faire oublier au public américain la triste réalité quotidienne, Hollywood lui proposa du rêve qu’il pouvait acheter pour quelques cents. Au cours des années qui suivirent la crise de 1929, les magnats de Hollywood n’eurent guère à faire d’efforts d’imagination pour dérider un public totalement abattu.

Cinéma et censure : le Pré-Code
Les scandales qui secouèrent Hollywood dans les années 20 déclenchèrent une violente réaction puritaine, qui atteint son point culminant avec l’entrée en vigueur du code Hays en 1934.


1 réponse »

  1. La série des Chercheuses d’or (Gold Diggers, nom donné aux femmes qui, pendant la crise des années 30, recherchaient un mari ou amant fortuné) a donné quatre films. Le premier (le deuxième, Gold Diggers of 1935, est très réussi) est de loin le meilleur. Et comme vous le souligner à juste titre, cette comédie musicale qui pourrait sembler gentillette et superficielle a les deux pieds ancrés dans la réalité et, par bien des aspects, est bien sombre pour une comédie : l’Amérique est en crise, tous les moyens sont bons pour essayer de s’en sortir et le pays traverse une crise sans précédent. Et tout cela au moment même où les faits se produisent (le film est de 1933). Et c’est la Warner qui est aux commandes, un des studios hollywoodiens les plus engagés socialement. Encore de nos jours, ce film est un vrai choc. Lorsque je l’ai vu pour la première fois grâce au Cinéma de minuit, bien qu’ayant lu des articles, j’ai pris « une claque ». Et on est dans le bain direct avec le numéro « We’re in the Money » qui débute le film (plus qu’une seule chose compte en cette période de crise : le fric, le fric, le fric). Un bijoux de comédie musicale « engagée ». Quant au numéro « My Forgotten Man », il est d’une noirceur incroyable. Et même en 2018 il vous prend aux tripes, C’est du documentaire social !

    Et malgré cette noirceur, c’est une comédie. Et musicale. Avec des numéros incroyables que l’on doit à Busby Berkeley. Il faut revoir les films réalisés ou chorégraphiés par lui dans les années 30, rien de semblable n’avait été fait avant lui et rien de semblable ne sera fait après lui. Ses numéros sont uniques, pleins de folie, de mouvement (on retrouve un peu de cette « folie » dans les chorégraphies des films de bollywood – autre genre mais qui mérite vraiment le détour pour qui aime les comédies musicales).

    Encore un bel article que vous nous proposez là et qui donne furieusement envie de revoir ces « Chercheuses d’or de 1933 ». Merci !

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