Près de dix ans après le succès de Blanches Colombes et Vilains Messieurs (Guys and Dolls), Frank Sinatra éprouve l’envie de se plonger à nouveau dans l’univers des « gangsters chantants ». Et cette fois, il n’a pas l’intention de se faire voler la vedette par un partenaire trop prestigieux, comme l’était Malon Brando dans le film de Mankiewicz. Pour Les 7 voleurs de Chicago (Robin and the 7 Hoods), Sinatra se veut seul maître à bord. En qualité de producteur, il présidera à tous les choix. Celui du réalisateur Gordon Douglas, un bon artisan dont l’autorité n’empiètera pas sur la sienne ; du chef opérateur William H. Daniels, qui signe l’image de ses films depuis Comme un torrent (Some Came Running) (comme ce vétéran le fit autrefois pour Garbo) ; et des compositeurs Sammy Cahn et Jimmy Van Heusen, de vieux compagnons de route. Bien sûr, c’est également Sinatra qui choisit les comédiens devant l’entourer. La présence de ses acolytes Dean Martin et Sammy Davis Junior n’étonne guère ; en revanche, celle de Bing Crosby, crooner de légende et rival de toujours, surprend davantage. Les deux acteurs qui se disputaient les faveurs de Grace Kelly dans Haute Société (High Society) se retrouvent donc dans Les 7 voleurs de Chicago., plaisante fantaisie qui sera aussi la dernière comédie musicale de Crosby.

Il ne faut pas imaginer que les gangsters sont des hommes dénués d’affection. Le parrain Big Jim (Edward G. Robinson), qui règne en maître sur la mafia de Chicago, se voit ainsi fêté par tous ses amis le soir de son anniversaire. La soirée a été organisée par son lieutenant, Guy Gisborne (Peter Falk), un jeune loup aux dents longues qui s’est arrangé pour ne pas inviter Robbo (Frank Sinatra), son grand rival dans le cœur de Big Jim. Un « oubli » qui ne plaît guère à l’intéressé…

C’est au cours de l’année 1963 que Frank Sinatra, qui est l’une des plus grandes stars du moment, lance un projet devant réunir plusieurs membres du Rat Pack, comme ce fut déjà le cas pour L’Inconnu de Las Vegas (Ocean’s 11), Les Trois Sergents (Sergeants 3) et Quatre du Texas (Four for Texas). Décidant de produire lui-même ce nouveau film, le chanteur en confie l’écriture à David R. Schwartz, qui se voit chargé d’imaginer une histoire se déroulant dans le Chicago du début des années 1930.


Pour la musique, Sinatra se tourne tout naturellement vers Sammy Cahn et Jimmy Van Heusen, des amis avec qui il a déjà collaboré pour plusieurs disques, et grâce à qui il a obtenu deux Oscars de la meilleure chanson. Le choix est d’autant plus évident que Cahn et Van Heusen, qui travaillent à la fois à Broadway et à Hollywood, sont également les compositeurs attitrés de Dean Martin. Or ce dernier est de la partie, tout comme Sammy Davis Junior.


Peter Lawford, autre membre du Rat Pack, devait lui aussi jouer dans le film, avant de faire les frais d’une humiliation vécue par Sinatra. La star, qui avait soutenu le candidat Kennedy tout au long de sa campagne, se faisait en effet une joie d’accueillir le nouveau président dans sa propriété de Palm Beach (faisant même construire un héliport pour l’occasion). Mais, craignant de ternir son image en résidant chez un chanteur connu pour ses liens avec la mafia, Kennedy préfèrera au dernier moment séjourner chez un autre crooner, Bing Crosby… Peter Lawford se trouvant être le beau-frère de Kennedy, Sinatra le rend responsable du fiasco, et prononce son éviction du Rat Pack. L’ironie de l’histoire voulant que le rôle d’Allen Dale, initialement dévolu à Lawford, soit finalement confié à Bing Crosby… Le reste de la distribution sera formé du génial Peter Falk, de l’élégante Barbara Rush et, pour un petit rôle, du légendaire Edward G. Robinson, grand spécialiste des rôles de gangsters dans les années 1930.


Confié au réalisateur Gordon Douglas, plus habitué aux films d’action qu’aux comédies musicales, le tournage des 7 voleurs de Chicago va être émaillé de deux drames. Le premier a lieu le 22 novembre 1963 : alors que l’équipe tourne justement la scène des funérailles, l’assassinat de Kennedy est annoncé. La nouvelle est d’autant plus éprouvante que les membres du Rat Pack étaient restés proches du président, malgré l’incident de Palm Beach. Mais deux semaines plus tard, Sinatra est à nouveau éprouvé en apprenant que son fils de dix-neuf ans vient d’être enlevé. Frank Junior sera libéré quelques jours plus tard, en échange d’une rançon de 240 000 dollars… Surmontant ces épreuves, l’équipe parviendra malgré tout à terminer les prises de vues. Distribué par la Warner, Les 7 voleurs de Chicago sort aux États-Unis le 24 juin 1964. Bien accueilli par le public, le film vaut en outre à Sinatra de connaître un nouveau succès discographique grâce à la chanson My kind of town, qui deviendra l’un de ses titres fétiches.


Les Sept voleurs de Chicago prolonge la mythologie propre au Rat Pack : une camaraderie affichée, un humour complice et une manière très décontractée d’occuper l’écran. Les acteurs ne se contentent pas d’interpréter des rôles ; ils semblent jouer leur propre légende, ce qui confère à l’ensemble une dimension presque auto‑référentielle. En ce sens, le film fonctionne comme une sorte de portrait collectif, où l’image publique du Rat Pack devient matière cinématographique.

La transposition de la légende de Robin des Bois dans le Chicago de la Prohibition permet de cristalliser une figure emblématique du groupe : celle du gangster élégant, moralement ambigu mais fondamentalement sympathique. Cette représentation, déjà présente dans leurs œuvres précédentes, trouve ici une forme plus ludique, voire parodique, qui renforce encore l’identité du Rat Pack.

La musique joue un rôle essentiel. Les numéros chantés — notamment “My Kind of Town” — prolongent directement l’esthétique de leurs spectacles de Las Vegas. Ainsi, le film brouille la frontière entre cinéma et performance scénique, comme s’il capturait l’énergie d’un show live transposée sur pellicule. Cependant, ce film n’est pas seulement un divertissement : il apparaît aussi comme le témoin d’un monde en mutation. Sorti en 1964, au moment où la culture américaine bascule vers la jeunesse et la pop britannique, il représente le dernier éclat d’un style en voie de disparition. Le Rat Pack incarne encore l’élégance adulte des années 1950, mais l’époque change, et le film en porte la trace. Le film reflète également les tensions internes du groupe. Sinatra cherche à maintenir la cohésion du Rat Pack alors que chacun suit désormais sa propre trajectoire. De ce fait, le film apparaît autant comme un geste d’amitié que comme un projet artistique, mêlant nostalgie, fidélité et volonté de prolonger une identité collective. [Comédie Musicale – Les Sept voleurs de Chicago – Eric Quéméré – n°14]


L’histoire
Le film revisite la légende de Robin des Bois en la transposant dans l’univers des gangsters avec humour et légèreté. Dans le Chicago de la Prohibition, le chef de la pègre Big Jim (Edward G. Robinson) est assassiné, ce qui permet à l’ambitieux Guy Gisborne (Peter Falk) de prendre le contrôle de la ville. Cependant, son autorité est immédiatement contestée par Robbo (Frank Sinatra), un gangster respecté qui refuse de se soumettre. Dès lors, une guerre ouverte éclate entre les deux camps, chacun sabotant les affaires de l’autre pour affirmer sa domination. C’est alors que Marian (Barbara Rush), la fille de Big Jim, intervient pour venger son père et tente de manipuler Robbo à ses propres fins. Lorsque Robbo reçoit par erreur une forte somme d’argent, il choisit de la donner à un orphelinat, ce qui lui vaut une soudaine réputation de bienfaiteur. Profitant de cette image nouvelle, il développe une fondation caritative qui renforce encore sa popularité. Pendant ce temps, Gisborne cherche à le discréditer, tandis que Marian joue un double jeu pour tirer avantage de la situation. Peu à peu, les alliances se brouillent et les rivalités s’intensifient. Finalement, la lutte pour le contrôle de Chicago se transforme en une comédie de pouvoir, de manipulation et de faux-semblants.
Programme musical (sélection)
Lyrics by Sammy Cahn / Music by Jimmy Van Heusen (as James Van Heusen)
Performed by Sammy Davis Jr.
Lyrics by Sammy Cahn / Music by Jimmy Van Heusen (as James Van Heusen)
Performed by Bing Crosby, Frank Sinatra, Dean Martin
Lyrics by Sammy Cahn / Music by Jimmy Van Heusen (as James Van Heusen)
Performed by Bing Crosby & The Mitchell Boy singers
Lyrics by Sammy Cahn / Music by Jimmy Van Heusen (as James Van Heusen)
Performed by Frank Sinatra

PETER FALK
La carrière de l’acteur ne se résume pas à Columbo, même si le rôle du détective, tenu de 1968 à 2003, l’a rendu légendaire. Né à New York en 1927, Peter Falk commence à trente ans une carrière de comédien. Au cinéma, on le verra entre autres dans La Forêt interdite de Nicholas Ray, Milliardaire d’un jour de Frank Capra (qui lui vaut une nomination à l’Oscar), et dans plusieurs films de son ami John Cassavettes (Husbands, Une Femme sous influence… ). En 1987, il surprend dans Les Ailes du désir, de Wim Wenders, et dans la fantaisie Princesse Bride. Il décède le 23 juin 2011. Le 25 juillet 2013, il obtient à titre posthume son étoile au Hollywood Walk of Fame.
BARBARA RUSH
Née en 1927 à Denver, la jeune femme débute en 1950 dans des films d’aventures. Jeune première des studios Universal, elle a souvent pour partenaire Rock Hudson (Taza, fils de Cochise, Le Secret magnifique, Capitaine Mystère… ). Elle livre ensuite des prestations remarquées dans Derrière le miroir, Le Bal des maudits et Liaisons secrètes à partir des années 1960, elle tourne surtout pour la télévision, apparaissant dans Batman, Peyton Place (série à succès dans laquelle elle tient le rôle de Marsha), Magnum, L’Ile fantastique et Sept à la maison… Elle meurt le 31 mars 2024.


FRANK SINATRA
Frappé d’ostracisme par Hollywood et les sociétés de disques, abandonné même par ses agents, Sinatra, dans le début des années 50, faillit bien être mis aux oubliettes du monde du spectacle. Il ne fallut qu’un film, et un Oscar, pour le conduire au sommet de la gloire.

BING CROSBY : LE « CROONER » IRRÉSISTIBLE
Avec sa décontraction nonchalante, sa voix feutrée et son sens du rythme, il a renouvelé la chanson de charme. Bing Crosby sera l’une des valeurs les plus sûres du film musical hollywoodien. Aucune star du « show business » ou du cinéma n’a connu une ascension aussi foudroyante que Bing Crosby. Aucune sans doute ne s’est maintenue aussi longtemps au faîte du succès. Bing Crosby intitule son autobiographie Call Me Lucky (Dites que j’ai eu de la chance). Certes la chance est intervenue, mais le hasard n’y est pour rien.

EDWARD G. ROBINSON
Héritier d’une tradition artistique et théâtrale forgée en Europe, Edward G. Robinson méprisait le septième art. Cela ne l’a pas empêché de devenir l’un des piliers du cinéma américain.

JERRY LEWIS ET DEAN MARTIN
Il est des associations bizarres et fructueuses : celle du suave séducteur Dean Martin et du pitre gagman Jerry Lewis est une des plus réussies du genre. A la radio, à la télévision, dans les boîtes de nuit et au cinéma, leur dynamisme et leurs bouffonneries déclenchaient des avalanches de rire, et, dans le monde entier, constituaient le divertissement n° 1 du samedi soir. Les 17 films qu’ils firent ensemble avant de se séparer définitivement en 1956 leur apportèrent la consécration internationale.

LA COMÉDIE MUSICALE
La comédie musicale a été longtemps l’un des genres privilégiés de la production hollywoodienne, et probablement le plus fascinant . Né dans les années 1930, en même temps que le cinéma parlant, elle témoigna à sa manière, en chansons, en claquettes et en paillettes, de la rénovation sociale et économique de l’Amérique. Mais c’est dix plus tard, à la Metro-Goldwyn-Mayer, que sous l’impulsion d’Arthur Freed la comédie musicale connut son véritable âge d’or, grâce à la rencontre de créateurs d’exception (Vincente Minnelli, Stanley Donen) et d’acteurs inoubliables (Fred Astaire, Gene Kelly, Judy Garland, Cyd Charisse, Debbie Reynolds). Par l’évocation de ces années éblouissantes à travers les films présentés, cette page permet de retrouver toute la magie et le glamour de la comédie musicale.






THE RAT PACK
Le Rat Pack, surnom donné à un groupe d’amis autour d’Humphrey Bogart et Lauren Bacall, comprenait des membres réguliers comme Judy Garland, David Niven, Cary Grant, Katharine Hepburn et George Cukor. Après la mort de Bogart en 1957, Frank Sinatra a reformé le groupe avec Dean Martin, Sammy Davis Junior, Peter Lawford et Joey Bishop. Ils se produisaient régulièrement ensemble au music-hall et au cinéma, notamment à Las Vegas, où leur succès a contribué à assouplir les règles ségrégationnistes. Malgré des tensions internes, le groupe a continué à apparaître ensemble jusqu’aux années 1980, dominant le monde du divertissement américain pendant plus de vingt ans.
Le Rat Pack a également marqué le cinéma avec une dizaine de films profitant de la popularité de ses membres. Leur première apparition ensemble fut dans Comme un torrent en 1958, réunissant Sinatra, Martin et Shirley Maclaine. Sinatra et Lawford ont ensuite partagé l’affiche de La Proie des vautours. En 1960, les cinq membres officiels du Rat Pack se sont retrouvés dans L’inconnu de Las Vegas, suivi par Les Trois Sergents et Les Sept voleurs de Chicago. Par la suite, ils ont souvent collaboré par paires : Sinatra et Martin dans Comment marier sa femme, Martin et Bishop dans Texas nous voilà, et Davis et Lawford dans Sel, poivre et dynamite. Leur dernier film ensemble fut L’Equipée du Cannonball 2 en 1984, réunissant Sinatra, Davis Junior, Martin et Maclaine.

GUYS AND DOLLS (Blanches colombes et vilains messieurs) – Joseph L. Mankiewicz (1955)
Guys and dolls a été joué à Broadway à partir du 21 novembre 1950, au théâtre de la 46e rue. Samuel Goldwyn est l’un des spectateurs de la première et, avant même la fin du second acte, il a décidé de produire une adaptation cinématographique du spectacle. Ce ne sera pourtant qu’en 1954 qu’il parviendra enfin à acquérir les droits tant convoités. Il l’emportera sur ses rivaux en garantissant un million de dollars plus 10 % des bénéfices au-dessus de dix millions de dollars. Un engagement considérable qui rend, dès le départ, le succès financier du film très problématique

HIGH SOCIETY (Haute société) – Charles Walters (1956)
Signé par le vétéran Charles Walters, ce film de 1956 joue la carte du glamour en réunissant deux chanteurs de légende et une future princesse, le tout sur des airs inédits du grand Cole Porter.

SOME CAME RUNNING (Comme un torrent) – Vincente Minnelli – 1958
Réflexion sur l’inexorabilité du temps, le dérisoire des rêves et des passions, l’absurdité de la vie sociale, la fulgurance de l’instant et la tentation de la folie (jeu et alcool), Some came running (Comme un torrent) est le chef-d’œuvre de Minnelli. Frank Sinatra, Dean Martin et surtout Shirley Mac Laine apportent à l’univers de l’auteur un sang nouveau et une authentique vigueur.
- ROBIN AND THE 7 HOODS (Les Sept voleurs de Chicago) – Gordon Douglas (1964)
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Catégories :La Comédie musicale

