Les années 1950 constituent une période charnière dans l’histoire du cinéma américain, et plus particulièrement dans celle du western, genre emblématique de la culture hollywoodienne. Alors que les États‑Unis sortent profondément transformés de la Seconde Guerre mondiale, le western connaît un âge d’or sans précédent. Porté par les innovations techniques, notamment le perfectionnement de la couleur et l’essor du Cinémascope, il renouvelle sa mythologie et offre une représentation spectaculaire et magnifiée de la conquête de l’Ouest. Mais au‑delà de ses qualités formelles, le western des années 1950 apparaît comme un miroir des tensions et des interrogations de l’Amérique de l’après‑guerre. En se réfugiant dans un passé idéalisé, il permet au public de conjurer les incertitudes politiques et sociales contemporaines, tout en exaltant les valeurs traditionnelles sur lesquelles s’est construite la nation américaine. Toutefois, cette exaltation s’accompagne d’une évolution notable : les personnages gagnent en épaisseur psychologique et les récits en complexité morale. Dès lors, on peut se demander en quoi le western hollywoodien des années 1950 parvient à concilier célébration des valeurs américaines et maturité psychologique, tout en reflétant les états d’âme d’une société en pleine mutation.

A l’exception d’œuvres de prestige comme La Caravane vers l’Ouest (The Covered Wagon, 1923) de James Cruze, Le Cheval de fer (The Iron Horse, 1924) de John Ford, The Big Trail (1930) de Raoul Walsh, ou Cimarron (1931) de Wesley Ruggles, le western était à l’origine pratiquement confiné à la série B. Relancé avec succès à la fin des années 1930, le genre fera recette au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec des superproductions comme Duel au soleil (Duel in the Sun, 1946) de King Vidor, ou La Rivière rouge (Red River, 1948) de Howard Hawks, et avec des chefs-d’œuvre signés John Ford, de La Poursuite infernale (My Darling Clementine, 1946) à La Charge héroïque (She Wore a Yellow Ribbon, 1949), ou Walsh : La Charge fantastique (They Died with their Boots on, 1942), La Vallée de la peur (Pursued, 1947) ou La Fille du désert (Colorado Territory, 1949).



Au début des années 1950, le western est donc un genre particulièrement florissant. La plupart des grandes compagnies investissent des budgets importants dans des productions en Technicolor, le noir et blanc restant réservé à la série B (qui disparaîtra rapidement, concurrencée par la télévision) – encore que deux films aussi ambitieux que La Cible humaine (The Gunfighter, 1950) de Henry King, et Le Train sifflera trois fois (High Noon, 1952) de Fred Zinnemann soient encore réalisés en noir et blanc. Misant également sur un genre à succès, les petites firmes indépendantes comme la Republic et la Monogram expérimentent pour leur part les procédés bichromatiques, moins onéreux (Trucolor et Cinécolor).



Si les archétypes traditionnels sont toujours appréciés (le meilleur exemple étant la série interprétée par Audie Murphy pour l’Universal), les héros des nouveaux westerns témoignent d’une psychologie nettement plus nuancée. L’un des principaux traits de cette évolution concerne l’attitude envers les Indiens. A cet égard, des films comme La Flèche brisée (Broken Arrow, 1950) ou Au-delà du Missouri (Across the Wide Missouri, 1951) feront date. Renouvellement des thèmes, mais aussi confirmation de nouveaux auteurs : aux vétérans comme Ford, Walsh ou Wellman s’adjoignent des metteurs en scène qui ont fait leurs débuts dans les années 1940, tels Anthony Mann, Delmer Daves ou John Sturges, tandis qu’une nouvelle génération prometteuse fait son apparition, avec Robert Aldrich, Nicholas Ray et Budd Boetticher.



On verra même un ancien collaborateur de Murnau comme Edgar G. UImer faire une incursion surprenante avec Le Bandit (The Naked Dawn, 1954), film dont les résonances métaphysiques et le style flamboyant relèvent de la tradition expressionniste. Plus que tout autre genre cinématographique, le western reflète les états d’âme de l’Amérique du début des années 1950, qui se réfugie dans son propre passé pour conjurer les incertitudes politiques de l’après-guerre. A un public devenu plus exigeant, le western offre la plus séduisante exaltation des valeurs et des vertus américaines traditionnelles tout en parvenant à une plus grande maturité psychologique.



L’incidence des nouvelles techniques
Le perfectionnement constant de la couleur entraîne une vogue croissante des tournages en extérieurs ; le western apparaît idéal pour mettre en valeur les décors naturels et n’exige ni costumes ni équipements coûteux comme le film historique. De plus, les paysages les plus suggestifs et les plus propices à l’évocation de la saga de l’Ouest sont à deux pas de Hollywood… Aussi, de nombreux metteurs en scène de renom choisissent le western pour faire leurs premières expériences avec la couleur, comme Delmer Daves pour La Flèche brisée, Anthony Mann pour Les Affameurs (Bend of the River, 1952) et L’Appât (The Naked Spur, 1953), trois films interprétés par James Stewart, ou encore Don Siegel pour Duel sans merci (Duel at Silver Creek, 1952), avec Audie Murphy, et George Stevens pour L’Homme des vallées perdues (Shane, 1953).



Le western s’impose plus encore en ce qui concerne les procédés bichromatiques plus économiques, Trucolor ou Cinécolor, dont les limites se font surtout sentir à la lumière artificielle des studios. Néanmoins Nicholas Ray saura tirer un parti intéressant du Trucolor – en misant précisément sur son caractère irréaliste – dans Johnny Guitar (1954), dont les meilleures scènes sont tournées en intérieurs ou en nocturne.



Le western apparaît donc comme le banc d’essai idéal pour la couleur. Ce sera le cas pour l’Anscocolor, mis au point par la MGM et expérimenté dans Au pays de la peur (The Wild North, 1951) d’ Andrew Marton, puis dans Fort Bravo (Escape from Fort Bravo, 1953), le premier film en couleurs de John Sturges, dont une version sera également réalisée en 3D. Il en ira de même pour le procédé Warercolor (une variante de l’Eastmancolor), inauguré par la Warner en 1952, ainsi que pour le procédé très voisin Pathécolor, mis au point les années suivantes et testés avec des westerns. En 1953, le système 3D fait son apparition avec Bataille sans merci (Gun Fury) de Raoul Walsh, et Hondo l’homme du désert (Hondo) de John Farrow. Le premier film réalisé selon le système. Todd-Ao (avec une pellicule de 65 mm) est un western musical Oklahoma (Oklahoma! 1955) qui constitue également le premier essai en couleurs de Fred Zinnemann, à qui l’on doit déjà l’un des plus importants westerns en noir et blanc des années 1950, Le Train sifflera trois fois. En 1957, apparaît sur les écrans la première production en Technirama, Le Survivant des monts lointains (Night Passage), un western interprété par James Stewart. Enfin, les nouveaux procédés d’écran large comme la VistaVision et le Cinémascope trouveront un champ d’application idéal dans les grands espaces westerniens.



Les stars de western
La maturité et l’expérience acquises par les grandes stars masculines lancées au cours des années 1930 et au début des années 1950 sont des atouts précieux pour des héros de western. Des spécialistes du genre comme John Wayne et Gary Cooper confirment leur talent en étendant leur registre ; d’autres font une reconversion spectaculaire comme James Stewart, qui est la révélation des westerns d’Anthony Mann. Alan Ladd et James Cagney, héros typiques du film noir ou du film de gangsters, se montrent très convaincants dans un emploi inhabituel, le premier en incarnant le hors-la-loi Shane dans L’Homme des vallées perdues, le second dans A l’ombre des potences (Run for Caver, 1955), un western insolite de Nicholas Ray. Le western se révèle également un tremplin idéal pour les jeunes talents, qui se produisent souvent aux côtés de vedettes confirmées. Ainsi Jeffrey Hunter, en 1956, donne la réplique à John Wayne dans La Prisonnière du désert (The Searchers) de John Ford, et à Robert Ryan dans Le Shérif (The Proud Ones) de Robert D. Webb ; Anthony Perkins est confronté à Henry Fonda dans Du sang dans le désert (The Tin Star, 1957) d’Anthony Mann. Dans les seconds rôles, à côté de vétérans comme Walter Brennan ou Andy Devine, on voit apparaître une nouvelle et brillante génération de « durs » et de « méchants » en tous genres, comme Dan Duryea ou Jack Elam.



Côté féminin, le western propose de nouveaux personnages plus attachants, qui tranchent sur les stéréotypes traditionnels de la touchante et mièvre héroïne et de la femme fatale perverse et cupide. Jean Arthur fait ainsi un heureux retour à l’écran dans le rôle de la femme du fermier (Van Heflin) de L’Homme des vallées perdues. Deux des plus grandes vedettes des années 1930 et 1940, Marlene Dietrich et Joan Crawford, imposent à l’écran deux magistrales figures de femmes mûres, énergiques et fascinantes : Altar Keane, l’égérie des hors-la-loi de L’Ange des maudits (Rancho Notorious, 1952) de Fritz Lang, et Vienna, la tenancière du saloon de Johnny Guitar. Mis à part ces deux rôles romantiques et insolites, aucune actrice n’incarnera mieux les femmes fortes et « viriles » que Barbara Stanwyck, qui s’affirme comme vedette de western au milieu des années 1950 : citons La Reine de la prairie (Cattle Queen of Montana, 1954) d’Allan Dwan, Le Souffle de la violence (The Violent Men, 1955) de Rudolph Maté, La Horde sauvage (The Maverick Queen, 1956) de Joe Kane, et surtout Quarante Tueurs (Forty Guns, 1957), un western de Samuel Fuller qui combine intelligemment le noir et blanc et le Cinémascope, et où elle campe un inoubliable personnage de propriétaire de ranch despotique et impitoyable.



Inaugurant brillamment la décennie, 1950 sera une année faste pour le western. A commencer par le maitre John Ford, qui signe le dernier volet de sa trilogie sur la cavalerie, Rio Grande, ainsi que le chef-d’œuvre d’humour et d’émotion qu’est Le Convoi des braves (Wagonmaster), où l’on retrouve presque tous les acteurs préférés du metteur en scène de Ward Bond à Russel Simpson, de Jane Darwell à Ben Johnson et Harry Carey Jr. La même année, Henry King réalise un de ses films les plus intéressants, La Cible humaine western tourné en noir et blanc avec un budget relativement modeste, qui reste sans doute la meilleure variation sur le thème du tueur (Gregory Peck) incapable d’échapper à son propre passé et à son destin tragique. Toujours en 1950, deux futurs maîtres du genre font de brillants débuts dans le western. Anthony Mann, pour sa part, signe trois films au cours de cette seule année : La Porte du diable (Devil’s Doorway) pour la MGM, avec un Robert Taylor étonnant dans le rôle d’un Indien luttant pour la dignité de son peuple, Les Furies (The Furies) pour la Paramount, avec Barbara Stanwyck et Walter Huston, et Winchester 73 pour l’Universal, le premier film du cycle interprété par James Stewart. La Flèche brisée, de Delmer Daves, apparaît comme un plaidoyer méritoire en faveur du peuple indien, avec James Stewart en éclaireur blanc amoureux d’une Indienne (Debra Paget), face à Jeff Chandler dans le rôle de Cochise. L’année suivante, William Wellman traitera le même thème avec beaucoup plus d’originalité dans Au-delà du Missouri, qui sera malheureusement distribué dans une version mutilée.



Le western au box-office
Dès 1952 le western connaît la consécration du box-office avec l’extraordinaire succès du Train sifflera trois fois, dont les ambitions psychologiques et le style théâtral séduisent les critiques tout en ralliant les suffrages du grand public. « Dès que Carl Foreman m’a fourni les premiers éléments du scénario, dira Fred Zinnemann, j’ai envisagé ce film, non pas comme une nouvelle illustration du héros westernien, mais comme une parabole essentiellement moderne n’ayant l’Ouest pour cadre que par hasard. » Ce sera l’un des meilleurs rôles de Gary Cooper, à qui le film vaudra le deuxième Oscar de sa carrière. 1952 sera d’ailleurs une année faste pour le western, avec d’autres succès commerciaux éclatants, comme Les Aventures du capitaine Wyatt (Distant Drums) de Raoul Walsh, toujours avec Gary Cooper, Le Fils de Visage Pâle (Son of Paleface), variation parodique de Frank Tashlin avec Bob Hope et Jane Russell, et Les Affameurs, seconde et brillante démonstration du tandem Anthony Mann-James Stewart, sans oublier trois productions de la MGM : Convoi de femmes (Westward the Women), une œuvre superbe et étonnamment moderne de William Wellman, L’Étoile du destin (The Lone Star) de Vincent Sherman, avec Clark Gable, et Au pays de la peur. Autant de bénéfices appréciables pour les producteurs et les distributeurs (plus de 2 millions de dollars pour chacun de ces films), mais le plus grand succès commercial du genre, au cours des années 1950, reste indiscutablement L’Homme des vallées perdues, qui rapporte, l’année suivante, quelque 8 millions de dollars. La mise en scène solennelle et grave de George Stevens (qui s’appuie sur un excellent scénario de A.B. Guthrie) s’accorde avec la magnificence des paysages de l’Ouest, admirablement photographiés en Technicolor par Loyal Griggs, qui obtient d’ailleurs un Oscar.



Classicisme et sophistication
L’écran large ajoute incontestablement aux attraits du western, comme en témoigne le vif succès remporté en 1954 par Robert Aldrich avec Vera Cruz (Vera Cruz), l’un des premiers essais en Superscope. Mais, la même année, Anthony Mann démontre que l’on peut utiliser avec talent le format classique dans Je suis un aventurier (The Far Country), avant d’adopter le Cinémascope pour son dernier film avec James Stewart, L’Homme de la plaine (The Man from Laramie, 1955). De même, la VistaVision accentue l’ampleur lyrique du chef-d’œuvre de John Ford La Prisonnière du désert.



Cependant le noir et blanc fera une brève réapparition dans deux westerns importants de la fin des années 1950. Le dépouillement et le classicisme rigoureux de Trois Heures Dix pour Yuma (3:10 to Yuma, 1957) de Delmer Daves, met en valeur les tensions et les conflits psychologiques des personnages. Beaucoup plus sophistiqué et intellectuel, Le Gaucher (The Left-Handed Gun, 1958) apparaît à l’époque comme un western révolutionnaire, où le réalisateur Arthur Penn propose une « relecture » psychanalytique d’un mythe classique, en l’occurrence celui de Billy le Kid, interprété par Paul Newman. En fait, par son caractère onirique et ambigu, Le Gaucher se rattache à la tradition du film noir de la Warner.



C’est encore la Warner qui produit le dernier grand western de la décennie, Rio Bravo (1959). Plus de dix ans après La Rivière rouge, Howard Hawks retrouve John Wayne pour un chef-d’œuvre dont le classicisme apparent recouvre une très grande spontanéité et un ton remarquablement moderne dans les rapports entre les personnages. Hawks, qui n’a pas apprécié Le Train sifflera trois fois, a décidé de faire un retour aux sources : « Nous nous prenons trop au sérieux aujourd’hui ; il faut avoir recours à l’ironie chaque fois que cela est possible. Je crois que dans Rio Bravo, on rit presque autant que si, dès le départ, nous avions décidé de faire une comédie… » Ce n’est peut-être pas un hasard si Hawks a fait appel à deux de ses scénaristes préférés des années 1940, Leigh Brackett et Jules Furthman ; en effet les relations entre John Wayne, homme mûr et attaché aux traditions, et Angie Dickinson, fille libre et volontaire, rappellent singulièrement les rapports de l’inoubliable couple Humphrey Bogart et Lauren Bacall.



A la fin des années 1950, toutefois, le western est déjà sur le déclin. Une décadence amorcée avec Les Grands Espaces (The Big Country, 1958) de William Wyler, qui annonce de médiocres superproductions comme Les Sept Mercenaires (The Magnificent Seven) ou La Ruée vers l’Ouest (Cimarron), tous deux de 1960. La même année, symboliquement, John Wayne signe son premier film, le superbe Alamo (The Alamo) et l’un des derniers grands westerns traditionnels. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982]



JOHNNY GUITAR – Nicholas Ray (1954)
Ce film, que les années ont transformé en « western classique », certains le considéraient en son temps comme un « faux western », ou bien comme un « super western », le genre n’étant là que prétexte pour mieux déguiser un manifeste contre le maccarthysme. Avoué ou implicite, le critère de jugement est la fidélité au western.

LE GRAND RETOUR DU WESTERN
Après de retentissants débuts dans le sonore, le western connut une alarmante baisse de popularité au cours des années 1930. Mais dès la fin de la décennie, il redevint un des genres préférés du public.
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