Il y a quelque chose d’impassible dans son regard, son menton s’avance de manière royale. Elle ne peut pas être à notre portée. Mais ce n’est qu’un aspect de son numéro d’aguicheuse. Elle régalera d’un rire cristallin ou d’un trait d’esprit celui qui osera s’approcher. Malheureusement, ce dernier s’enfuit toujours, à peine s’est-il rendu compte de son désespoir.





Cette reine déchue, dans les films comme dans la vie réelle, était Gloria Grahame. Née Gloria Hallward en 1923 à Los Angeles, elle descendait de familles royales anglaises et écossaises. En 1944, Louis B. Mayer lui donna son nouveau nom en espérant peut-être en faire une déesse à la Greta Garbo, mais il ne comprit pas que Grahame ne pouvait entrer dans ce genre de moule : elle préféra devenir une impératrice accessible. Blonde Fever (de Richard Whord, 1944) l’introduisit de manière prophétique : « Tu es destinée à rendre fous les hommes sages ». Elle se spécialisa d’abord en femme sensuelle et torride, tempérée d’un zeste d’étourderie. Elle apprenait son Shakespeare, mais s’ils voulaient qu’elle roule des hanches et batte des paupières comme une vamp, après tout, pourquoi pas ?




Sa première incursion à Dark City fut dans It’s a Wonderful life (La Vie est belle, 1946), première et unique incursion de Frank Capra, réalisateur optimiste s’il en est, dans les rues de la ville (ne serait-ce que pour un quart d’heure terrifié). Elle jouait Violet Bick, une fille gentille et sexy qui, dans la vision cauchemardesque révélée par l’ange à Jimmy Stewart, devient la sombre pute de Pottersville. Elle fit forte impression, pour le meilleur et pour le pire. Elle raffermit sa position – d’actrice et d’entraîneuse – grâce à une nomination aux Oscars pour Crossfire (Feux Croisés, 1947) : call-girl solitaire, elle est piégée dans une enquête sur un meurtre. Pour le réalisateur Edward Dmytryk, elle était « sacrément fêlée ». Pas de doute, il y avait de quoi devenir dingue quand on avait une formation de théâtre classique, un sens de l’humour acerbe, un esprit curieux et le désir d’incarner Lady Macbeth, mais qu’on se retrouvait enfermée dans des piaules aux papiers peints graisseux.




Pour Gloria, la seule manière de se tirer de Dark City aurait été de s’arranger pour jouer le rôle convoité de Billie Dawn dans l’adaptation de la Columbia de Born Yesterday (Comment vint l’esprit aux femmes, Geroge Cukor, 1959), comédie à succès de Broadway. Tout s’écroula lorsque Howard Hughes, qui s’amusait comme un gosse à la tête de la RKO, refusa de la libérer de son contrat. Judy Holliday remporta le rôle et l’Oscar et Gloria dut se contenter de jouer une fille sexy dans la maison de jeu de Macao (Le Paradis des mauvais garçons, Joseph Von Sternberg et Nicholas Ray, 1952).




Elle connut le succès dans des seconds rôles de grands films tels que The Bad and the beautiful (Les Ensorcelés, Vincente Minnelli, 1952), The Greatest Show on Earth (Sous le plus grand chapiteau du monde, Cecil B. deMille, 1952) et Oklahoma ! (de Fred Zinnemann, 1955) mais le grand rôle qui la ferait enfin exploser ne cessait de lui échapper. Dark City devint son adresse permanente : A Woman’s Secret ( Secret de femme, Nicholas Ray, 1949), In a Lonely Place ( Le Violent, Nicholas Ray, 1950), Sudden Fear ( Le Masque arraché, David Miller, 1952), The Big Heat (Règlement de comptes, Fritz Lang, 1953), Human Desire (Désirs humains, Fritz Lang,, 1954 ), Naked Alibi ( Alibi Meurtrier, Jerry Hooper, 1954 ), Odds Against tomorrow ( Le Coup de l’escalier, Robert Wise, 1959) plantent une galerie de femmes instables mais séduisantes, qui veulent toutes échapper au carcan d’un monde d’hommes, mais n’y arrivent jamais, piégées par leurs doutes et leurs névroses.




Dans sa vie personnelle, Grahame poursuivit le genre d’hommes difficiles et déterminés auxquels elle s’accrochait dans ses films, mais chacune de ses relations explosait lorsque ces hommes se révélaient aussi instables qu’elle. Elle se maria et divorça quatre fois, et eut une série d’amants plus longue que sa filmographie. George Englund, producteur et soupirant précoce de Gloria, expliqua son caractère insatiable et indomptable : « Avez-vous déjà vu une portée de chatons qui mangent dans des écuelles ? Il Y en a toujours un qui relève la tête et regarde dans les autres écuelles, par curiosité, et qui finit par bousculer les autres pour voir si c’est mieux chez eux. C’était ça, Gloria. »




Sa vie commença à prendre les mêmes teintes noires que ses films, et vice-versa. Son premier rôle de star, face à Humphrey Bogart dans In a Lonely Place, aurait dû faire d’elle une vedette de premier plan. Mais à Hollywood, la qualité de l’interprétation n’était jamais aussi intéressante que la vie privée de l’actrice ou de l’acteur. Son mariage avec Nicholas Ray, le réalisateur, tournait au vinaigre ; et pour satisfaire les producteurs, elle dut signer un contrat stipulant qu’elle se conformerait à toutes les exigences de Ray sur le plateau. Le film, méditation amère sur des rapports condamnés, était une métaphore à peine voilée de leur couple à la dérive. Ils se séparèrent en 1951, lorsque la curiosité féline de Gloria se traduisit par une liaison avec Anthony Ray, le fils de treize ans de son mari, issu d’un précédent mariage. Cet incident lui valut la réputation d’être, certes, impliquée professionnellement mais surtout déséquilibrée sur le plan personnel (vers vingt ans, Tony allait devenir le quatrième et dernier mari de Gloria, mais leur union ne dura pas).




Même son couronnement par un Oscar (meilleur second rôle féminin en 1952 pour The Bad and the Beautiful) ne fut pas sans déboires. Au cours de la cérémonie, la première retransmise au plan national, Gloria trébucha méchamment en s’avançant vers la scène. Au cours des années 1950, les producteurs continuaient à exploiter son sex-appeal, mais son apparence se mit à la travailler. Elle subit un grand nombre d’interventions chirurgicales sur sa lèvre supérieure, s’efforçant d’améliorer sa moue rebondie qui, pensait-elle, apportait énormément à sa séduction. Elle se mît à la musculation sans l’espoir de faire grossir sa poitrine que, contrairement à sa bouche, elle ne mutila pas au bistouri.




Malgré tous ses efforts, le temps réclama son tribut. Les gars qui traînaient à The Retreat commencèrent à l’ignorer, au profit de gibier plus jeune. Sur scène, elle repoussa l’inévitable jusque dans les années 1970, où elle se mit à brader les restes de son image sexy dans des films d’horreur vulgaires. Elle passa ses dernières années à combattre le cancer à sa manière quelque peu narcissique, refusant catégoriquement tout traitement qui altérerait son apparence physique. Elle mourut en 1981, à cinquante-sept ans, d’un choc septique après qu’un médecin lui eut crevé les tripes en essayant de drainer son estomac malade. Ce fut une vie triste, mais pas tragique. Elle laissa, dans le quartier de Dark City où elle vivait, un legs unique, dont les lignes les plus poignantes du film noir dans la bouche d’Humphrey Bogart (dans In a Lonely Place) : « Je suis né lorsqu’elle m’a embrassé ; je suis mort lorsqu’elle m’a quitté ; je n’ai vécu que les quelques semaines où elle m’a aimé. » [Dark City, Le monde perdu du film noir – Eddie Muller – Rivages Ecrits / Noirs (2015)]






IN A LONELY PLACE (le Violent) – Nicholas Ray (1950)
Si Nicholas Ray est reconnu pour son intégrité et sa sensibilité rares, en particulier avec les acteurs, aucun de ses films n’est plus abouti ni plus profond que In a Lonely Place (Le Violent). Parmi les deux douzaines de longs métrages qu’il a réalisés, chacun contient des scènes inoubliables, à commencer par Rebel Without a Cause (La Fureur de vivre, 1955). Mais plus d’un demi-siècle plus tard, c’est In a Lonely Place qui sort le plus nettement du lot et garde le plus de vitalité.

THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952)
Un producteur tyrannique vit pour ses films, au risque de détruire ses collaborateurs : une star, un réalisateur et un scénariste, assaillis par des souvenirs douloureux. Ce sont eux les ensorcelés, insectes effarés qui se brûlent à la flamme de Hollywood, que Minnelli contemple en entomologiste. Ce qu’il filme magnifiquement — il est un des cinéastes les plus personnels de l’époque —, c’est le rôle prépondérant joué par les producteurs dans le système hollywoodien. Le film devient alors un fascinant jeu de miroirs dans lequel les personnages semblent se répondre.

THE BIG HEAT (Règlement de compte) – Fritz Lang (1953)
De tous les films de Fritz Lang, The Big Heat est sans doute celui dans lequel les hommes occupent les places prépondérantes, les femmes disparaissant les unes après les autres, brisées et assassinées. Lucy Chapman est torturée et abattue par le gang de Lagana. Katie Bannion meurt brûlée vive dans l’explosion de la voiture piégée. Bertha Duncan est ruée par Debby et cette dernière, dont le visage porte les marques du café brûlant que lui a jeté à la face Vince, est, elle aussi, abattue…

HUMAN DESIRE (Désirs humains) – Fritz Lang (1954)
Fritz Lang retrouve le même producteur, Jerry Wald, qui avait aussi participé à Clash by Night (Le démon s’éveille la nuit), la même firme, Columbia, et le même comédien principal, Glenn Ford, pour Human Desire (Désirs humains), remake du film de Jean Renoir : La Bête humaine, adapté d’Émile Zola.

ODDS AGAINST TOMORROW (Le Coup de l’escalier) – Robert Wise (1959)
Un flic sexagénaire limogé pour corruption, un chanteur noir criblé de dettes de jeu et un vétéran de la seconde guerre qui n’a jamais réussi à se réintégrer s’associent pour un braquage de banque. la haine et le racisme font déraper l’entreprise… Adapté d’un roman de William Mac Given (The Big Heat) par Abraham Polonsky (Force of Evil) et Nelson Gidding et dans la lignée du Asphalt Jungle de John Huston, Odds Against Tomorrow s’intéresse plus à la psychologie des personnages qu’au « casse » proprement dit, qui, arrive à la fin, ne dure que quelques minutes et dont la conclusion reflète l’attitude suicidaire des protagonistes.
- CHRISTIAN-JAQUE : L’ÉLÉGANCE EN MOUVEMENT
- GINETTE LECLERC : ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE
- GAS-OIL – Gilles Grangier (1955)
- ARSENIC AND OLD LACE (Arsenic et vieilles dentelles) – Frank Capra (1944)
- FRITZ LANG ET LE FILM NOIR : UNE TRAVERSÉE DE L’OMBRE
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