THEY LIVE BY NIGHT – Nicholas Ray (1948)

« L’amour fou isole les amants, leur fait dédaigner les conventions sociales, rompt les liens familiaux habituels et finit par les mener à leur perte. Cet amour effraie la société, il la choque profondément. Et la société fait tout ce qui est en son pouvoir pour séparer ces amants, comme elle le ferait avec deux chiens dans la rue. » Luis Buñuel

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

« Ce n’est pas un film de gangsters, un récit sordide de sang et de misère, précise Nicholas Ray à ses producteurs, pour son premier film, mais l’histoire d’amour de deux jeunes gens qui n’ont jamais été correctement présentés au monde. » Terrifiés par le pamphlet social qu’ils sentent en filigrane (l’action se situe dans les années 30, en pleine crise économique), les responsables du studio RKO repoussent, remanient, censurent le scénario.

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

Ray parvient néanmoins à tirer d’une histoire affadie un film lyrique, intense. Dur, implacable, même, où les deux héros, admirablement interprétés, connaissent si bien les pièges de la vie qu’ils osent à peine s’aimer. Ils semblent même s’étreindre avec d’infinies précautions, comme s’ils étaient de cristal, comme si la moindre caresse pouvait les casser. Seule la nuit les protège, d’où l’importance du titre original (Ils vivent la nuit). Quand l’aube se lève, en effet, la tragédie frappe sans pitié ces innocents, égarés dans un monde impur, donc vainqueur. (P. Murat)

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

Dès le début – la vue de deux adolescents amoureux et du texte qui apparaît, « This boy – and this girl- were never properly introduced in the world we live in » (« Ce garçon et cette fille n’ont jamais été préparés à vivre dans le monde qui est le nôtre ») -, la sensibilité brûlante de Ray est évidente. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, They live by night (Les Amants de la nuit) ne sera qu’accessoirement la description d’une folle cavale à la Bonnie and Clyde. Ce qui passionne Nicholas Ray, ce sont – comme dans Rebel Without a Cause (La Fureur de vivre, 1955) -les rapports entre des adolescents et le monde qui les entoure. De même que Bowie, le héros de ce film, .Jim Stark, celui de Rebel Without a Cause , sera abattu par la police pour avoir voulu vivre trop intensément, trop vite et trop tôt. [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

À peine Ray a-t-il d’ailleurs montré ses deux jeunes héros qu’il brise brusquement le rythme par sa scène filmée en hélicoptère comme s’il voulait déjà témoigner du drame futur. Le mariage de Bowie er de Keechie marque cette opposition entre un couple épris et idéaliste, et un monde extérieur hostile, corrompu (le juge de paix) et égoïste. [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

L’histoire : Chickamaw (Howard Da Silva) et T-Dub (Jay C. Flippen) s’enfuient de prison en compagnie du jeune Bowie (Farley Granger) avec qui ils attaquent par la suite une banque. Bowie est blessé dans un accident et Chickamaw, pour protéger leur course, abat un policier. Bowie est soigné par la jeune Keechie (Cathy O’Donnell) dont il tombe amoureux. Ils partent ensemble, se marient et vivent heureux jusqu’à ce que réapparaisse Chickamaw qui a besoin de Bowie pour commettre un nouveau hold-up. T-Dub est tué ainsi que Chickamaw. Recherché par la police, Bowie demande à Mattie de l’aider car Keechie, enceinte, est malade. Mattie (Helen Craig), qui espère faire sortir son mari de prison, dénonce Bowie à la police. Bowie est abattu au moment où il rejoignait Keechie, désormais désespérément seule…

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

1946. Nicholas Ray a trente-cinq ans. Il a été l’assistant d’Elia Kazan pour A Tree Grows in Brooklyn (Le Lys de Brooklyn). John Houseman, avec qui il a déjà travaillé à plusieurs reprises, en réalisant notamment pour lui une version radiophonique de Sorry, Wrong Number, lui demande d’écrire un scénario à partir du roman d’Edward Anderson « Thieves Like Us », dont les droits appartiennent à la RKO. C’est alors que Dore Schary arrive – au début de 1947 – à la tête de la compagnie. Schary est séduit par le scénario de Nicholas Ray et il est décidé que, dans un premier temps, Ray assurera tous les essais du film. Pour Ray, il semble évident qu’il sera le metteur en scène de l’œuvre. La RKO est plus dubitative… Houseman demande parallèlement à Charles Schnee de travailler sur le scénario de Ray. Le tournage commence enfin en juin 1947, sous la direction de Ray, qui a choisi de faire jouer ses deux héros par Cathy O’Donnell et Farley Granger – ils ont l’un et l’autre vingt-deux ans – sous contrat chez Samuel Goldwyn. Ray insiste dès le début du tournage pour pouvoir utiliser un hélicoptère lors de la réalisation de la séquence de la fuite des criminels, au lieu d’une simple grue. Il met au point le plan, aidé de Paul Ivano et d’un pilote des marines, prenant des risques inhabituels. Tourné sous le titre de « Your Red Wagon », le film devient « The Twisted Road », et sa distribution est prévue pour juillet 1948, mais, en mai, Howard Hughes devient le tout-puissant patron de la RKO. En juin, Dore Schary quitte la compagnie. La sortie de « The Twisted Road » est repoussée mais le film fait l’objet d’une distribution en Grande-Bretagne à la fin de 1948, sous le titre de They Live by Night. Ce sera du reste son titre définitif, lorsque le film sera finalement distribué aux États-Unis, en novembre 1949, plus de deux ans après la fin du tournage. Ce retard semble d’ailleurs plus être dû au désordre qui régnait à la RKO sous Howard Hughes, dont les activités n’étaient pas uniquement d’ordre cinématographique, qu’à une véritable volonté d’occulter l’œuvre de Nicholas Ray. Celui-ci a volontiers reconnu que They Live by Night était son film préféré, en même temps que son premier film.  [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

They Live by Night instaure une ambiance presque élégiaque en opposant les sentiments des jeunes amants, Bowie (Farley Granger) et Keechie (Cathy Q’Donnell), à l’insensibilité du monde qui les entoure. Ce film de Nicholas Ray a quelque chose d’une fable. Avec leurs drôles de noms – Bowie, Keechie, T-Dub, Chickamaw -, ses personnages évoluent loin du monde ordinaire, dans un univers plein de garages sordides et de motels miteux et une atmosphère à la fois prolétaire et mythique. La vue aérienne sur la voiture lancée à vive allure au début du récit est volontairement omnisciente plutôt qu’intime, aliénante plutôt qu’engageante. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

À peine ses compères l’ont-ils introduit dans leur milieu violent que Bowie est blessé et qu’ils se réfugient chez Keechie, qui est forcée de panser ses plaies. Bien que la jeune fille fasse d’abord preuve de rancune, voire de mépris à l’égard de Bowie, l’intimité des soins qu’elle lui prodigue suscite chez le spectateur l’attente de l’histoire romantique annoncée dans le prologue (et dans les publicités). Ils n’ont rien de glamour, mais il se dégage des jeunes acteurs une fraîcheur et une beauté que Ray souligne en les cadrant à côté des deux truands usés et amochés. Même quand ils se disputent, il est clair que Bowie et Keechie sont faits l’un pour l’autre. Mais le bon sens de la jeune fille ne suffit pas à protéger Bowie de sa propre ingénuité. Même si elle parvient à le soustraire à l’influence de T-Dub et de Chickamaw, le couple ne pourra pas s’affranchir des contraintes de la société. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

Comme la marche nuptiale discordante qui retentit quand ils pénètrent dans l’agence où on leur vend une « cérémonie de luxe avec photo des jeunes mariés », Ia médiocrité et l’insensibilité du monde réel déteint sur leur amour. Il leur fait miroiter l’espoir de pouvoir s’échapper, comme dans ce bungalow perdu où ils trouvent temporairement refuge, dressent un sapin de Noël et s’offrent des cadeaux. Puisque Bowie est coupable, les standards hollywoodiens dictent qu’il doit mourir. Mais contrairement à la vision déterministe de Fritz Lang dans J’ai le droit de vivre (You Only Live Once, 1937), Ray ne laisse jamais entendre que  le sort de son héros est dû à un implacable destin plutôt qu’à une simple malchance. Le fait que Keechie survive renouvelle le modèle du couple en cavale en lui offrant un nouveau dénouement. Le sapin de Noël et les menus cadeaux qu’ils laissent derrière eux lorsqu’ils s’enfuient du bungalow symbolisent l’espoir et la bonté qui les ont aidés à tenir durant leur courte vie commune. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

Parce que les amants en cavale sont encore des adolescents, l’ironie désespérée des Amants de la nuit est encore accentuée par la jeunesse et l’innocence mêmes de ces deux « hors-la-loi ». Comme l’explique un intertitre :  » Ce garçon et cette fille n’ont jamais été correctement initiés au monde dans lequel nous vivons. Pour raconter leur histoire, Ils vivent la nuit. » Comme le montre aussi un bref prologue Bowie et Keechie ne sont pas des voleurs comme les autres. Bowie est en réalité trop naïf pour survivre. Non seulement parce qu’il n’est qu’un « gamin » (le surnom que lui donne la presse pour pimenter le récit de sa cavale) qui se prend pour un homme, mais également parce que sa naïveté permet à de vrais brigands comme T-Dub (Jay C. Flippen) et Chickamaw (Howard Da Silva) de profiter de lui. Sinon, comment l’auraient-ils persuadé que la seule façon de se disculper d’une accusation de meurtre est de prendre un avocat, et que la seule façon de pouvoir se payer un avocat est d’aider ses amis à cambrioler une banque ? – [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

L’inquiétude que portait sourdement le film trouve sa concrétisation dans la scène superbe du night-club, au cours de laquelle tour va basculer. Au début de cette séquence, Bowie et Keechie sont amoureux et insouciants mais, au fur et à mesure que l’action se déroule, l’atmosphère se tend, et les deux jeunes gens deviennent dès lors adultes. Le drame est plus imminent que jamais. « Je pense que j’aime They Live by Night parce que chacun de ses défauts est mien » déclarait Ray. Le sublime dernier plan voit le visage de Keechie peu à peu recouvert par l’obscurité. La Nuit a repris ses amants. Le Jour les inondait d’une lumière trop crue. Seule, la Nuit leur apportera le bonheur et la sérénité.

THEY LIVE BY NIGHT (Les Amants de la nuit) – Nicholas Ray (1948) avec Farley Granger et Cathy O’Donnell

Certains estimeront que les relations poignantes des héros de You Only Live Once et de They Live by Night, avec leur cérémonie de mariage, leurs décorations de Noël et leur fidélité à toute épreuve, tiennent plus du drame romantique que du film noir. L’aspect le plus sombre des deux films, en particulier dans le contexte d’Hollywood, réside dans le décès d’au moins un des deux partenaires. Et si les héros de Fritz Lang sont jeunes, Bowie et Keechi sont presque des enfants. Bien entendu, l’une des principales raisons de cette fin tragique est le concept de rétribution morale, la nécessité, tant du point de vue dramatique qu’en vertu du code de censure hollywoodien, de faire périr le coupable. C’est en soulignant l’innocence des protagonistes innocence véritable pour Eddie, qui n’est pas coupable du crime pour lequel il est condamné, et émotionnelle pour Bowie, qui est victime de la duplicité de ses complices plus âgés, que des cinéastes comme Lang et Ray rende encore plus sombres ces histoires de jeunes amants en cavale et les enracinent profondément dans l’histoire du film noir. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

Les extraits









Fiche technique du film

 

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