EXPERIMENT IN TERROR (Allô, brigade spéciale) – Blake Edwards (1962) 

Oublier le titre français, ridicule, et prendre au pied de la lettre l’original : une expérience, un essai dans le domaine de la terreur. Dès le générique, et sur une superbe musique de Henry Mancini, Blake Edward fait sourdre l’inquiétude du paysage apparemment paisible de la baie de San Francisco, alors que la nuit tombe. Le malaise se précise quelques minutes plus tard dans le décor banal d’un garage : une main gantée de noir se pose sur la bouche de Lee Remick, plaquée de force contre un homme dont le visage reste dans l’ombre et dont la voix, avec un sifflement d’asthmatique, énonce calmement des menaces de mort. Plus les décors sont quotidiens, plus la terreur est diffuse et peut surgir à tout instant, n’importe où. Aucun sentimentalisme. Aucun effet spectaculaire. Même le final a la froideur d’une exécution capitale. [François Guérif – Critique lors de la sortie en salle le 17/05/2014]

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EXPERIMENT IN TERROR – Blake Edwards (1962) avec Glenn Ford, Lee Remick, Stefanie Powers, Ross Martin

Caissière dans une banque, Kelley Sherwood est harcelée par Garland Lynch, un psychopathe qui, par tous les moyens, cherche à lui faire voler 100.000 $. Quand celle-ci s’adresse la police, Lynch kidnappera sa jeune sœur… Changement de registre radical et très réussi pour Blake Edwards, le réalisateur de Breakfast at Tiffany’s (Diamants sur Canapé), de The Pink Panter (La Panthère Rose) et de The Party. Experiment in terror (Allo, brigade spéciale) s’inscrit dans la grande tradition du film noir des années 40 et 50, avec une réalisation qui distille une angoisse profonde, un climat constant de peur dans un San Francisco lugubre et fantomatique. Une interprétation sobre mais réussie de Glenn Ford (3:10 to Yuma, The Big Heat), Lee Remick (Anatomy of a Murder, The Detective) et très convaincante de Ross Martin, l’illustre Artemus Gordon de la série culte Les Mystères de l’Ouest.

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EXPERIMENT IN TERROR – Blake Edwards (1962) avec Glenn Ford, Lee Remick, Stefanie Powers, Ross Martin

« Je suis un grand amateur d’histoires policières, déclarait Blake Edwards que l’on connaît plus pour ses comédies, et mon travail antérieur pour la radio m’a donné une grande expérience dans ce domaine. Le scénario était parfait dans son genre. Il me permettait de prouver mon efficacité et mes connaissances techniques. C’est un genre qui me divertit. J’ai voulu faire quelque chose de nouveau, quelque chose de totalement différent de tout ce que j’avais pu faire précédemment. Je suis très impulsif et je l’ai fait. Il s’agit d’un film dans lequel la technique l’emporte sur le reste et notamment sur les réactions psychologiques. Je me suis servi de la caméra pour réaliser de véritables effets. Ainsi, je ne voulais pas que l’on puisse voir entièrement la tête du criminel et j’ai préféré montrer uniquement sa bouche en train de respirer et de parler au téléphone. »  [L’Héritage du film noir – Patrick Brion – Editions de La Martinière (2008)]

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EXPERIMENT IN TERROR – Blake Edwards (1962) avec Glenn Ford, Lee Remick, Stefanie Powers, Ross Martin

Blake Edwards tourne le film après Breakfast at Tiffany’s, avec Audrey Hepburn, comme s’il s’agissait d’un documentaire. Le personnage de Kelly (Lee Remick) semble totalement seul. On ne voit ni ses parents ni un éventuel petit ami, les invitations de son collègue de travail ne semblant pas très appréciées… Elle vit avec sa jeune sœur Toby (Stefanie Powers). Face à elle, Red Lynch (Ross Martin) est à peine plus ambigu. On apprend que c’est un criminel récidiviste. C’est lui qui assassine Nancy Ashton (Patricia Huston) dans un atelier de mannequins, mais c’est aussi lui qui finance les soins médicaux du fils de Lisa (Anita Loo). Ce même Red Lynch se plaît à forcer la jeune Toby à se dévêtir, à enlever son pull et sa jupe. On pouvait difficilement faire plus audacieux en 1962 !… Quant à John Ripley (Glenn Ford), il incarne l’efficacité du FBI, même s’il ne peut empêcher le meurtre de Nancy Ashton.  [L’Héritage du film noir – Patrick Brion – Editions de La Martinière (2008)]

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EXPERIMENT IN TERROR – Blake Edwards (1962) avec Glenn Ford, Lee Remick, Stefanie Powers, Ross Martin

Le film noir est généralement associé aux milieux urbains et Edwards a en effet choisi pour décors les ponts élancés et les charmants tramways de San Francisco. En faisant sourdre la menace d’un paysage sophistique, il ne la rend que plus terrible et obéit à une des constantes du film noir : même si la ville parait sereine et respectable, elle renferme d’indicibles dangers qui peuvent se manifester dans les moments les plus inattendus. On ne peut comparer son traitement de la baie qu’avec celui de Don Siegel dans The Lineup (Le Ronde du crime) et Dirty Harry (L’inspecteur Harry). « Laisser son cœur à San Francisco » n’est plus, dans tous ces films, un thème lyrique mais une sinistre éventualité.  [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

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EXPERIMENT IN TERROR – Blake Edwards (1962) avec Glenn Ford, Lee Remick, Stefanie Powers, Ross Martin

L’héroïne, bien qu’elle soit entourée, apparaît comme solitaire et vulnérable, une proie facile pour son agresseur. Chez elle, elle se sent encore plus en danger, les plans du F.B.I. consistant à ne pas la protéger constamment. Dans les paysages urbains du film noir film noir, il n’y a pas de lieu qui soit véritablement sûr.  [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

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EXPERIMENT IN TERROR – Blake Edwards (1962) avec Glenn Ford, Lee Remick, Stefanie Powers, Ross Martin

Le tueur n’apparaît que rarement, présence indécise et vague avec une respiration asthmatique qui siffle comme un murmure malveillant. Il n’est pas rare que les criminels soient, dans les film noir, affligés de quelque difformité qui manifeste leur corruption intérieure : le boiteux de The Lady from Shanghai (La Dame de Shanghai), par exemple ; parfois une manie ou une affectation peut avoir le même rôle, ainsi le rire suraiguë de Richard Widmark dans Kiss of Death (Carrefour de la mort). Dans Experiment in terror, la susurration gutturale de Ross Martin évoque une menace calme mais mortelle. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

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EXPERIMENT IN TERROR – Blake Edwards (1962) avec Glenn Ford, Lee Remick, Stefanie Powers, Ross Martin

Henry Mancini composa pour le film une lente mélodie pour harpe qui fait écho à la voix fluide du tueur. Le travail du son et de l’image s’accomplit simultanément à chaque moment du film. Ainsi, une séquence est ponctuée sur la fin par un hurlement de peur puis on voit une fillette dans une piscine, glapissant parce qu’on va la pousser du plongeoir. La tension décroît momentanément lorsqu’on réalise que c’était un cri de joie, mais elle remonte quelques secondes plus tard : l’enfant va être kidnapée. Un des informateurs du F.B.I. est tué dans une salle de cinéma tandis que passe sur l’écran un film muet, comédie frénétique accompagnée par les accords rauques d’un piano.  [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

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Le point culminant du film est le match de base ball dans un Candlestick Park bondé. Le tueur jaillit de la foule comme une sorte de figure surgie du subconscient américain au beau milieu de son divertissement national. Cerné, encapuchonné dans son parka, des lunettes de soleil sur les yeux, il fait ses derniers pas sur la butte du lanceur, éclairé par les projeteurs devant des milliers de spectateurs ; là, il affronte soudain sa mort. Le terrible vrombissement d’un hélicoptère semble l’aplatir au sol comme un insecte. On pourrait dire que l’Amérique entière est une sorte d’arène où se représentent les cauchemars du film noir. Que ce soit dans le Kezar Stadium désert, où le protagoniste de l’Inspecteur Harry arrête le tueur embusqué, ou dans le stade bondé de Experiment in terror, on ne peut qu’être sensible à la force épique et symbolique qui se dégage de tels affrontements.  [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

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EXPERIMENT IN TERROR – Blake Edwards (1962) avec Glenn Ford, Lee Remick, Stefanie Powers, Ross Martin

Bénéficiant d’une solide interprétation parfaite (Glenn Ford, Lee Remick, Ross Martin et Stefanie Powers), Experiment in Terror possède la rigueur du film policier classique. Les inspecteurs y sont valeureux et n’ont aucun doute sur leur métier, ce qui le rend moins moderne que certains autres films de l’époque. Restent les relations malsaines entre ce criminel asthmatique et les deux femmes qu’il terrorise, notamment la jeune Toby.  [L’Héritage du film noir – Patrick Brion – Editions de La Martinière (2008)]

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L’histoire

Kelly Sherwood (Lee Remick), jeune femme célibataire et caissière dans une banque, se fait accoster un soir dans son garage par un homme qui semble bien connaître sa vie. Caché dans l’obscurité il menace d’une voix d’asthmatique, de lui faire du tort si elle refuse de voler 100.000 dollars à sa banque pour les lui remettre. Malgré les consignes de son agresseur, Kelly informe le F.B.I.
L’agent John Ripley (Glenn Ford) va s’occuper de l’affaire. Il fait surveiller Kelly et sa sœur et met au courant le directeur de la banque. Le F.B.I. découvre l’identité de l’extorqueur de fonds grâce à un indice – il est asthmatique – et des informateurs (retrouvés plus tard assassinés) : il s’agit de Red Lynch (Ross Martin). Il kidnappe la jeune sœur de Kelly pour s’assurer que ses ordres vont être exécutés. Le F.B.I. conseille alors à Kelly de voler l’argent comme on le lui a demandé. Elle obéit. Lynch organise une rencontre à Candlestick Park pendant un match de base ball. Les agents du F.B.I. infiltrent la foule. Lynch est tué au moment où il tente de s’enfuir.

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Les extraits
Fiche technique du film
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EXPERIMENT IN TERROR – Blake Edwards (1962) avec Glenn Ford, Lee Remick, Stefanie Powers, Ross Martin
A voir également…

BLAKE EDWARDS – Blake Edwards a connu la célébrité en créant, avec Peter Sellers, l’inénarrable inspecteur Clouseau. Mais ce maître de la comédie américaine moderne a également exprimé une sensibilité tragique.

Le Néo-Noir, un genre conscient de ses racines (par Douglas Keesey)

THE LONG GOODBYE (Le Privé) – Robert Altman (1973) avec Elliott Gould, Nina van Pallandt, Sterling Hayden

THE LAST RUN (Les Complices de la dernière chance) – Richard Fleisher et John Huston (1971) avec avec George C. Scott, Tony Musante, Trish Van Devere et Colleen Dewhurst

CAPE FEAR (Les Nerfs à vis) – J. Lee Thompson (1962) avec Gregory Peck, Robert Mitchum, Polly Bergen, Lori Martin, Martin Balsam

PLEIN SOLEIL – René Clément (1960) avec Alain Delon, Marie Laforêt, Maurice Ronet, Elvire Popesco, Billy Kearns

HUSTLE (La Cité des dangers) de Robert Aldrich (1975) avec Burt Reynolds, Catherine Deneuve, Ben Johnson, Paul Winfield

POINT BLANK (Le Point de non retour) – John Boorman (1967) avec Lee Marvin, Angie Dickinson, John Vernon, Carroll O’Connor 

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