Duo vedette du scénario durant trois décennies, Jean Aurenche et Pierre Bost ont écrit à quatre mains une soixantaine de films, dont plusieurs chefs-d’œuvre. Torpillés par la Nouvelle vague, ils seront réhabilités par Bertrand Tavernier qui fera de Jean Aurenche l’une des principales figures de son film Laissez-passer en 2002.

Si leurs noms sont aujourd’hui moins célèbres que par le passé, Jean Aurenche et Pierre Bost ont été pendant longtemps les scénaristes les plus réputés du cinéma français. Né en 1904 dans la Drôme provençale, Jean Aurenche est vite attiré par les disciplines artistiques. il participe notamment au mouvement surréaliste, ce qui conduira au mariage de sa sœur avec le peintre Max Ernst. Au début des années 1930, Aurenche fréquente également Jean Anouilh, qui l’incite à réaliser de petits films publicitaires, et Jacques Prévert, avec qui il écrit en 1937 le scénario de L’Affaire du courrier de Lyon. Mais c’est avec le journaliste et romancier Pierre Bost que Jean Aurenche va faire équipe à partir de 1942, année où les deux hommes travaillent au script de Douce, film de Claude Autant-Lara. Leur entente s’avérant parfaite, Aurenche et Bost vont désormais signer des dizaines de films, et ne travailleront que rarement l’un sans l’autre. Leur répartition des tâches devient d’ailleurs fameuse dans les milieux du cinéma : Aurenche se concentre sur la construction du récit, tandis que Bost se charge de peaufiner les dialogues. C’est Le Diable au corps, et le scandale provoqué par sa sortît, qui propulse en 1946 le tandem sur le devant de la scène. Dès lors, la plupart des grands réalisateurs français souhaitent travailler avec eux. Tout en poursuivant leur collaboration avec Autant-Lara (L’Auberge rouge, Occupe-toi d’Amélie, Le Blé en herbe, Le Rouge et le noir, La Jument verte… ). Aurenche et Bost écrivent également pour Jean Delannoy (La Symphonie pastorale), Yves Allégret (Les Orgueilleux), ou encore René Clément (Jeux interdits et Gervaise).






Compte tenu de leurs positions respectives au sein de l’industrie, il eût été très étonnant que les deux scénaristes ne croisent pas le chemin de Jean Gabin. L’occasion leur en est donnée en 1949 par Au-delà des grilles, polar de René Clément. Avec la complicité de l’acteur, Aurenche et Bost s’amusent à jouer dans le film avec l’image du Gabin d’avant-guerre. Car si le criminel en fuite renvoie de manière évidente au héros de La Bandera, les motivations qui l’ont poussé à tuer, tout comme celles qui le font sortir de sa cachette (une vulgaire rage de dents… ), ont tendance à banaliser le personnage. En ce sens, Aurenche et Bost ont fait partie des artisans de la transformation radicale opérée par Gabin à la fin des années 1940. Ce sont eux également qui révèleront une facette humaniste de l’acteur dans Chiens perdus sans collier, film de Jean Delannoy dans lequel le comédien campe un juge pour enfants faussement bourru. Une image positive qui se verra totalement contredite par le personnage du peintre misanthrope de La Traversée de Paris : on imagine le plaisir pris par Aurenche et Bost à écrire pour Gabin , archétype du héros populaire des années 1930, la violente diatribe adressée aux malheureux consommateurs du café, qui se termine par le fameux « Salauds de pauvres ! ». Une réplique que l’acteur, à leur grande surprise, acceptera de proférer sans la moindre réticence. Enfin, les deux scénaristes auront une dernière occasion d’écrire pour Gabin en signant le scénario d’En cas de malheur – film qui leur offre en outre le privilège de présider à la rencontre du comédien avec un autre grand mythe du septième art, Brigitte Bardot.






En 1954, François Truffaut, qui a alors 22 ans, écrit dans les Cahiers du cinéma un article retentissant contre le cinéma français de la « Tradition de la qualité » et du « réalisme psychologique », qui a succédé au « réalisme poétique » dont Prévert était le porte-flambeau : et c’est d’Aurenche et de Bost qu’il fait ses têtes de turc pour le fustiger. Truffaut, par ailleurs élogieux sur les « excellents petits romans » de Pierre Bost, leur reproche pêle-mêle d´être les responsables d’un cinéma de scénaristes, dans lequel la création cinématographique est abandonnée, la tâche du réalisateur se limitant à la pose des « cadrages savants, éclairages compliqués, photo léchée » de la tradition de la qualité pour coller à leur texte ; de non seulement se cantonner à l’adaptation d’œuvres littéraires, mais de les trahir en dénaturant leur portée ; de théoriser cette trahison par le « procédé de l’équivalence » (certaines scènes de roman ne sont pas tournables et il faut les remplacer par des scènes qui le sont) ; et de mettre tout ceci au service d´éléments racoleurs comme le blasphème ou la haine du bourgeois. Pour sa charge, Truffauts’appuie notamment sur les deux scénarios dialogués du Journal d’un curé de campagne de Bernanos, celui d’Aurenche et Bost, que Bernanos avait refusé (notamment pour blasphème), et celui du film de Robert Bresson, fidèle au roman. Et Truffaut d’opposer à ce cinéma de scénaristes le cinéma des auteurs de leurs films que sont Jean Renoir, Robert Bresson, Jacques Becker, Max Ophüls, Jacques Tati, etc. L’article est considéré comme l’annonciateur de la Nouvelle Vague, dont les jeunes cinéastes reprendront à leur compte ces attaques : Aurenche et Bost voient leur prestige sérieusement mis à mal au fil des années 1960.






Ce n’est qu’en 1974, Bertrand Tavernier fera de nouveau appel à eux pour L’Horloger de Saint-Paul. Bost mourra l’année suivante, tandis qu’Aurenche poursuivra sa collaboration avec Tavernier. Ce seront tour à tour Que la fête commence (1975), Le Juge et l’assassin (1976), Coup de torchon (1981), Un dimanche à la campagne (1984).


DOUCE – Claude Autant-Lara (1943)
Douce est d’emblée considéré comme un grand film, le meilleur réalisé à ce jour par Claude Autant-Lara. D’après les agendas de François Truffaut, le futur réalisateur des Quatre Cents Coups (1959) est allé le voir sept fois durant son adolescence. D’autres jeunes cinéphiles de l’époque m’ont dit l’impression forte qu’ils en ont reçue : Jean Douchet, Alain Cavalier. Aujourd’hui, il fait partie des quatre ou cinq meilleurs films du cinéaste.

LE DIABLE AU CORPS – Claude Autant-Lara (1947)
C’est en 1917 que les deux protagonistes. Marthe Grangier, infirmière aux faibles convictions est fiancé à un soldat sur le front. François Jaubert, 17 ans, est encore lycéen. Dès les premiers instants, il s’éprend d’elle. Tous deux vont sans retenues se lancer dans une liaison passionnelle… Au risque de tout perdre. Claude Autant-Lara, le réalisateur, dira de son film : «J’ai traité le problème de la jeunesse et de l’amour avec une franchise totale. J’ai voulu exprimer le réalisme du sentiment et non pas faire un film scandaleux… Je me suis attaqué de front à un problème social et sentimental difficile, délicat, mais en conservant le plus de santé possible.»

L’AUBERGE ROUGE – Claude Autant-Lara (1951)
Au XIXe siècle, un couple d’aubergistes assassine ses hôtes. Criminelle mais chrétienne pleine de foi, la patronne se confesse à un moine de passage. Ce dernier réussira-t-il à sauver les voyageurs d’une diligence ? Inspiré d’un fait divers, ce film truculent et sulfureux reste un pied de nez aux bienséances de l’époque et à son propre producteur, un marchand d’armes persuadé de financer une œuvre morale !

LA JUMENT VERTE – Claude Autant-Lara (1959)
La Jument Verte, écrit par Marcel Aymé, parait en 1933, assurant sa renommée. En revenant à cet écrivain de la truculence et de l’ironie acide, Autant-Lara et son équipe sont moins heureux qu’avec La Traversée de Paris. La verve de la farce villageoise, chez eux, s’inscrit surtout au grès de plaisanteries accompagnées de jurons tout au long d’un dialogue qui vise le succès facile plutôt qu’une vérité psychologique profonde sous la gaillardise.

CHIENS PERDUS SANS COLLIER – Jean Delannoy (1955)
Chiens perdus sans collier fait partie d’une catégorie un peu à part dans la filmographie de Gabin, mais néanmoins importante : celle puisant dans un certain réalisme social. L’expression est à prendre au sens large, Gabin n’ayant pas réellement participé à des films « militants ».

LA TRAVERSÉE DE PARIS – Claude Autant-Lara (1956)
En 1956, Claude Autant-Lara jette un pavé dans la mare avec une sombre comédie sur fond d’Occupation. L’occasion de diriger pour leur première rencontre deux monstres sacrés, Jean Gabin et Bourvil, qui vont s’en donner à cœur joie dans ce registre inédit.

EN CAS DE MALHEUR – Claude Autant-Lara (1958)
Réunissant les noms de Gabin, Bardot, Feuillère et Autant-Lara, cette adaptation d’un roman de Simenon avait tout d’un succès annoncé. Le résultat sera à la hauteur des espérances, et le film figure aujourd’hui parmi les classiques du cinéma français.
- CHRISTIAN-JAQUE : L’ÉLÉGANCE EN MOUVEMENT
- GINETTE LECLERC : ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE
- GAS-OIL – Gilles Grangier (1955)
- ARSENIC AND OLD LACE (Arsenic et vieilles dentelles) – Frank Capra (1944)
- FRITZ LANG ET LE FILM NOIR : UNE TRAVERSÉE DE L’OMBRE
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Catégories :Histoire du cinéma


Laissez-passer de Tavernier, c’était en 2002 et pas en 1992.
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Merci Alain pour avoir relevé cette erreur ! C’est corrigé. Laurent
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le meilleur du cinéma français avec des sujets plus élaborés et une mise en scéne plus riche que les banalités de maintenant portées à l,écran et sans attraits du cinéma français.
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Jean n’a pas contribué à un Dimanche à la campagne. Il a fréquenté épisodiquement les surréalistes par l’entremise de Marie-Berthe, sa soeur, qui avait épousé Max Ernst mais ne participait pas à leurs travaux (d’aucune manière) voir les entretiens avec Philippe Soupault réalisés par Bertrand Tavernier ….
Merci de l’intérêt que vous lui portez….Il y a tant de choses à dire !
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