Le Film étranger

THE BOY WITH GREEN HAIR (Le Garçon aux cheveux verts) – Joseph Losey (1948)

Joseph Losey arrive à Hollywood en 1947 avec une solide expérience théâtrale et documentaire. Il a travaillé pour la National Youth Administration, où il découvre le potentiel dramatique des enfants acteurs. Rien d’étonnant donc à ce que son premier long métrage place un enfant au centre du récit. Le projet naît sous l’impulsion de Dore Schary, nouveau directeur de production de la RKO, qui souhaite lancer une série de films à petit budget mais à forte portée sociale, une initiative alors révolutionnaire dans le système hollywoodien. Le scénario original de Ben Barzman, progressiste convaincu, devait être une fable sur la discrimination raciale. Les producteurs orientent finalement le récit vers une apologie du pacifisme, dans un contexte où le monde sort à peine de la Seconde Guerre mondiale et entre déjà dans les tensions de la guerre froide. Losey regrettera toujours cette transformation, mais le spectateur d’aujourd’hui y voit un geste courageux. À l’époque de la Chasse aux sorcières, défendre un message pacifiste et antiraciste relève de l’acte politique. Le cinéaste et ses scénaristes le paieront cher : tous seront blacklistés, contraints à l’exil pour poursuivre leur carrière.

Le film adopte une structure en flashback : le jeune Peter raconte son histoire à un psychologue, ce qui permet à Losey d’installer une tonalité douce, presque hypnotique, propice à toucher un public jeune. Peter, orphelin de guerre, est recueilli par son grand-père. Lorsque l’enfant découvre la mort de ses parents, ses cheveux deviennent verts, signe visible d’un traumatisme invisible. Cette différence soudaine déclenche une série de réactions contrastées, la bienveillance de quelques enfants et de l’institutrice, qui tentent de banaliser cette singularité et la curiosité malsaine, puis l’hostilité d’une majorité, qui le met au ban de la communauté. Losey filme ce rejet avec une grande finesse. Dans le cocon provincial américain, la violence des brimades n’en est que plus brutale. Le contraste entre l’idylle initiale et la solitude du garçon renforce la portée symbolique de cette chevelure verte : elle devient l’emblème de toutes les différences qui dérangent.

Losey est particulièrement habile dans sa manière de mêler réalisme et onirisme. Certaines séquences, notamment l’apparition des orphelins de guerre vus sur les affiches, relèvent clairement de l’imagination de Peter. Le film ne cherche jamais à distinguer nettement le vrai du fantasmé : il laisse au spectateur le soin de juger la véracité du récit. Cette ambiguïté renforce la dimension allégorique du film. La douleur du deuil, la peur de la guerre, le rejet social se cristallisent dans une image simple, presque naïve : des cheveux verts. Ce « signe particulier » que Peter voudrait rejeter devient finalement un cadeau, une mission : porter un message de paix et d’optimisme.

Malgré un budget limité, Losey déploie une mise en scène inventive. Le film est tourné en Technicolor, mais utilise une palette de couleurs pastels qui fait ressortir le vert des cheveux et accentue l’irréalité de la fable. Le soin apporté à la lumière, aux décors, aux transitions entre les scènes réalistes et les moments oniriques confère au film une douceur visuelle rare. Le générique, accompagné de la chanson Nature Boy d’Eden Ahbez, ouvre déjà la voie à cette poésie champêtre et maritime qui enveloppe le récit. Losey s’attarde sur des détails, des « moments en creux » : façades de maisons, silences, gestes quotidiens. Ces choix, dictés en partie par les contraintes budgétaires, deviennent une force. Ils donnent au film une texture intime, presque artisanale, qui contraste avec son message universel.

Au centre du film, Dean Stockwell, 11 ans, porte le récit avec une sensibilité étonnante. Losey, qui a toujours su diriger les enfants, obtient de lui une performance d’une grande justesse. Stockwell deviendra plus tard un acteur fétiche de David Lynch (Dune, Blue Velvet) et un visage familier du cinéma américain. Mais c’est ici, dans ce rôle d’enfant blessé, qu’il révèle une profondeur qui donne au film toute sa force émotionnelle. Autour de lui, Pat O’Brien incarne un grand-père d’une bonté lumineuse, tandis que Barbara Hale, plus en retrait, complète une distribution solide et bien dirigée.

Le destin du film est aussi singulier que son sujet. Pendant le tournage, Dore Schary est remplacé à la tête de la RKO par Howard Hughes, magnat aux positions conservatrices. Hughes désapprouve le message pacifiste du film et sabote sa sortie. Résultat : échec commercial, diffusion limitée, et une sortie française tardive, en février 1967 seulement, dans quelques salles, sans promotion. Une séance spéciale avait eu lieu à Paris en décembre 1966, mais le film reste longtemps invisible. Ce n’est qu’au fil des décennies que Le Garçon aux cheveux verts est réévalué : comme une œuvre poétique, un geste humaniste, et un symbole malgré lui des tensions politiques de la guerre froide.

À la croisée du conte, du drame social, de la comédie de mœurs et même de la comédie musicale, Le Garçon aux cheveux verts est un film unique. Sa naïveté apparente masque une générosité profonde, une sincérité qui finit par emporter le spectateur. Losey y affirme déjà son regard sur la société, son goût pour les marges, son obsession de la justice. Malgré quelques maladresses, ce premier film est un geste courageux, un plaidoyer pour la paix, un appel à l’ouverture d’esprit. Dans un Hollywood en pleine mutation, au seuil de la guerre froide et de la Chasse aux sorcières, il demeure une œuvre fragile, belle, et nécessaire. Un film qui mérite pleinement d’être redécouvert.


L’histoire et les extraits

Peter Frye, jeune orphelin de guerre recueilli par Gramp, voit un jour ses cheveux devenir verts. Rejeté et moqué, il découvre que cette différence symbolise le sort des enfants victimes de la guerre. Convaincu qu’il doit porter ce message de paix, il tente de l’assumer malgré l’incompréhension des autres. Finalement, encouragé par une lettre de son père et le soutien de Gramp, Peter décide de continuer à défendre ses convictions.


LA CHASSE AUX SORCIÈRES À HOLLYWOOD
En 1947, la capitale du cinéma se transforme en arène politique. Alimentant la psychose anticommuniste, la Commission sénatoriale d’enquête sur les activités antiaméricaines – House Un-American Activities Committee (HUAC) – dénonce les opinions « subversives » de nombreuses personnalités hollywoodiennes. C’est le début d’une nouvelle ère d’inquisition. Rancunes et suspicions seront longues à s’éteindre et le monde du cinéma restera profondément traumatisé par cette crise sans précédent.

L’ASCENSION DE LA RKO
Curieusement, la RKO est née d’une initiative anglaise. A l’origine de la future compagnie hollywoodienne, on trouve en effet un petit studio ouvert en 1920 à Hollywood par la société britannique Robertson-Cole, jusque-là spécialisée dans l’importation d’automobiles aux États-Unis. En dépit de son envergure modeste, la Robertson-Cole a néanmoins sous contrat plusieurs grandes vedettes du muet, comme Sessue Hayakawa, Mae Marsh et Zasu Pitts, mais sa star incontestée est Pauline Frederick. 


THE PROWLER (Le Rôdeur) – Joseph Losey (1951)
Longtemps invisible et entouré d’une aura quasi légendaire, The Prowler apparaît aujourd’hui comme l’un des sommets du film noir américain. Porté par Joseph Losey et Dalton Trumbo dans le contexte oppressant du maccarthysme, ce thriller subversif détourne les codes du genre pour livrer une critique sociale et morale d’une étonnante modernité.



En savoir plus sur mon cinéma à moi

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.