Le Film Noir

MILDRED PIERCE (Le Roman de Mildred Pierce) – Michael Curtiz (1945)

À la suite de sa séparation, Mildred (Joan Crawford) est contrainte de prendre sa vie en main. Le spectateur comprend très vite les raisons qui ont poussé son époux, Bert (Bruce Bennett), à l’abandonner avec ses deux enfants : l’amour excessif que Mildred porte à Veda (Ann Blyth), sa fille égoïste, ingrate et avide de luxe, rendait toute vie de famille impossible. Mildred, jusqu’ici mère au foyer, accepte un emploi de serveuse, puis, à force de travail, parvient à devenir propriétaire d’un restaurant. Elle épouse en secondes noces le riche héritier Monte Beragon (Zachary Scott), qui devient son associé. Mais tous ses efforts sont tournés uniquement vers la satisfaction des désirs et des caprices de Veda. Au fur et à mesure qu’elle redouble de sacrifices pour sa fille, les nuages assombrissent davantage sa propre existence. 

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

La triste intrigue de Mildred Pierce rappelle les nombreux films féminins produits pendant les années de guerre par Hollywood pour les mères et les épouses de soldats partis au combat. Joan Crawford, jusque-là quasiment inconnue, se mesure une nouvelle fois à des stars comme Bette Davis ou Olivia de Havilland, cette fois dans un mélodrame classique sur la mauvaise éducation et les hommes qu’il vaudrait mieux ne pas fréquenter. Pourtant, cet aspect du film n’est exposé que sous la forme de flash-back. Le film s’ouvre en effet sur la mort violente de Monte Beragon et l’arrestation de Bert, le premier mari de Mildred soupçonné du meurtre. Les ombres qui obscurcissent le regard de Mildred estompent en même temps l’impression de limpidité de l’intrigue mélodramatique. Le fait est que dans sa structure, Mildred Pierce s’inscrit bel et bien dans la lignée du film noir. Tous les hommes, sans exception, font partie du décor. Ce sont les femmes – la mère et la fille – qui décident du cours des événements.

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

À l’instar de la police, le public passe chaque seconde à rassembler les pièces du puzzle. L’intrigue policière ne se développe que lentement, la seconde victime n’apparaissant qu’à la moitié du film. Les mobiles du crime sont démolis plutôt que reconstitués. Quel que soit l’assassin de Monte Beragon, il ne peut avoir agi que par pitié pour Mildred. Tout comme Veda, ce dandy a abusé de la gentillesse de la victime ; la fille et le beau-père partagent du reste la même vanité sociale. Mildred peut travailler aussi dur qu’elle veut, elle ne gagnera jamais l’affection de l’adolescente gâtée. Bien au contraire, l’élucidation du meurtre met en lumière l’étendue des menées intrigantes de sa fille, ce qui lui brisera le cœur pour toujours et la conduira à commettre sa plus lourde erreur. « S’il vous plaît, ne dites à personne ce qu’a fait Mildred Pierce ! » peut-on lire sur une affiche du film. 

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

Michael Curtiz, le réalisateur de Casablanca, signe ce classique du film noir en collaboration avec le vétéran de la caméra Ernest Haller. Les jeux d’ombre et de lumière chorégraphiés par ce dernier ennoblissent le film – par ailleurs parsemé d’ingrédients de feuilleton à l’eau de rose. L’adaptation du best-seller du « dur à cuire » James M. Cain n’est pas une sinécure. Si la trahison, la tromperie et la cupidité conviennent bien au genre, elles ne sont pas forcément du goût du public de l’époque, et plusieurs auteurs, dont William Faulkner (non crédité au générique), ont eu fort à faire pour rendre au moins les personnages sympathiques. Jouant – une fois n’est pas coutume – avec une grande modestie, Joan Crawford se sert de son come-back pour livrer au public une de ses meilleures prestations, qui lui vaudra le seul oscar du film (Et pourtant, Curtiz avait souhaité la remplacer par Barbara Stanwyck en plein tournage). La jeune Ann Blyth, âgée de seize ans, sera pressentie pour un oscar pour son rôle qui restera comme l’un des plus repoussants de l’histoire du cinéma. On ne peut s’empêcher de reconnaître dans Veda, l’intrigante ambitieuse, la Joan Crawford à ses débuts.  [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)] 


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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

« Le personnage que je jouais dans le film était un mélange des rôles que j’avais joués précédemment et d’éléments provenant de ma propre personnalité et de mon propre caractère. Pas tellement d’ailleurs la souffrance car je crois trop à la Christian Science pour souffrir des heures et des heures. Mais mes univers professionnel et personnel avaient tant évolué… Des amis étaient morts ou partis… Le public lui-même ne semblait plus savoir ce qu’il souhaitait… Les compagnies cinématographiques avaient de plus en plus de problèmes. Mes jours dorés et souvent glorieux s’étaient achevés et Mildred Pierce apparaissait comme une sorte de célébration amère de la fin.» Joan Crawford

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

Comme pour Dashiell Hammett et Raymond Chandler le roman policier, pour James M. Cain, n’allait pas sans un héros « dur », mais ce type de personnage ne lui était pourtant pas naturel. Son protagoniste le plus dur est le Keyes de Double indemnity (Assurance sur la mort). Lorsqu’on décida d’adapter Mildred Pierce à l’écran en 1945, les conventions de violence étaient déjà solidement établies et l’on fit de Mildred Pierce « un dur » malgré elle. 

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

Le film développe, à partir du meurtre, une force dramatique qui n’apparaît pas dans le livre. L’assassinat de Monte absent du roman, est le point focal du film. Mildred Pierce est construit entièrement sur des flash-back laissant toujours affleurer la violence des relations entre les personnages. 

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

Bien que Mildred ne soit pas un détective « hard-boiled » elle en est I’équivalent, de la seule manière possible, du moins, pour une héroïne des années 1940. Mildred a choisi de quitter son milieu pour devenir une femme indépendante qui réussit en affaires. Elle se fait et se défait toute seule, sans être soutenue par la communauté. Comme Marlowe ou Spade, elle doit affronter de nombreux coups durs, non pas physiquement, mais financièrement. Comme eux, elle place mal son amour et sa confiance, non parce qu’elle tombe amoureuse d’un homme destructeur mais parce qu’elle idolâtre sa fille qui représente da femme fatale noire par excellence, Veda exige une passion qui va jusqu’à l’obsession et Mildred se sacrifie. Finalement. Lorsqu’elle sera arrachée aux griffes de Veda Mildred, tout comme le héros dur traditionnel, n’aura pas le sentiment d’avoir triomphé mais simplement réussi à survivre. 

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

On trouve dans Mildred Pierce tous les éléments visuels caractéristiques du film noir, les éclairages sombres, les obliques, les intérieurs obscurs et les extérieurs nuit. La première image de Veda, la meurtrière, est aussi caractéristique car elle montre bien que la réalité n’a rien à voir avec les apparences. Un plan en contre-plongée montre Veda portant une robe blanche et des fleurs. La contreplongée lui donne un aspect dominateur et menaçant qui s’oppose à son allure innocente ; cette contradiction visuelle suggère d’emblée le mystère et le danger qui émanent de son personnage. De plus, pour soutenir cette apparition, ainsi que le motif de l’amour maternel qui consume Mildred, Curtiz utilise le thème musical « You must Have Been a Beautiful Baby ».

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

Paradoxalement, l’ascension sociale de Mildred l’isole davantage du reste du monde car elle ne peut obtenir ce qu’elle désire. Continuellement rejetée par Veda, Mildred délaisse sa plus jeune fille, Kay, qui finit par mourir. Mildred, en fait, encourage tout le monde à l’exploiter, et à détruire sa confiance et les fruits de son travail, de sorte qu’en effet, elle finit par tout perdre. Mildred, parce qu’elle a, voulu fuir un mariage routinier, a sombre dans un univers cauchemardesque, mouvant et instable, que seul fonde l’égoïsme du désir.  [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)] 


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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

Malgré le Breen Office qui avait exprimé les plus grandes réserves sur le sujet et les thèmes abordés, la Warner Bros. avait acheté les droits du roman. Ni Bette Davis ni Barbara Stanwyck n’avaient été intéressées par le personnage, mais Jerry Wald, chargé par Jack Warner de tenter de produire le film, avait alors pensé à Joan Crawford. Responsable de plusieurs films de guerre – Destination TokyoObjective Burma ! (Aventures en Birmanie) -, Wald, dont Budd Schulberg s’était inspiré pour écrire son roman « Qu’est-ce qui fait courir Sammy ? », souhaitait produire un véritable « film de femme », cherchant à donner à sa carrière une nouvelle dimension. Les éléments « scandaleux » – aux yeux du Code de l’époque – n’effrayaient en tout cas pas Wald, qui produira par la suite des adaptations cinématographiques de Tennessee Williams, William Faulkner et D.H. Lawrence et sera à l’origine du succès de Peyton Place (Les Plaisirs de m’enfer), tiré du roman de Grace Metalious. 

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

Joan Crawford est aussitôt enthousiasmée par le projet. Jack Warner insiste pour que Michael Curtiz, le plus célèbre metteur en scène de la compagnie, dirige le film. Dès le départ, les relations sont orageuses entre l’actrice et le cinéaste de Casablanca qui lui reproche de se comporter comme si elle était encore à la Metro-Goldwyn-Mayer. Habituée à la « firme du lion » et à des techniciens qu’elle connaissait, Joan Crawford se trouve seule face à un réalisateur tyrannique auquel elle prouve bientôt qu’elle est l’actrice idéale pour jouer Mildred Pierce. Michael Curtiz reconnaîtra lui-même à la fin du tournage ses erreurs. 

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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

Comme Casablanca, Mildred Pierce marque la perfection du style de la Warner Bros. Ernest Haller joue sur les cadrages – la manière dont Monte Beragon s’écroule vers la caméra en murmurant « Mildred » au début du film – et un style crépusculaire, Max Steiner fait alterner les thèmes référentiels et Curtiz, bien que confronté à un scénario plusieurs fois remanié et écrit finalement au jour le jour, mène d’une main de fer son tournage. 

MILDRED PIERCE, James Flavin, Don O'Connor, Joan Crawford, 1945
MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

Plusieurs scénaristes se succèdent pour aboutir au résultat définitif Contrairement au roman de James M. Cain, le film est construit en flash-back – Jerry Wald pense, dès le départ, que c’est la  meilleure solution et il est ravi que le scénariste Ranald MacDougall arrive, de son côté, à la même constatation – et plusieurs éléments nouveaux sont ainsi ajoutés à l’intrigue originale, notamment l’idée de suicide de Mildred au début du film que l’on doit à Catherine Turney, et la mort de Monte Beragon. James M. Cain accepte toutes ces modifications, mais Catherine Turney, qui devait être créditée sur le scénario définitif, refuse finalement d’y figurer, désapprouvant le principe de la construction en flashback. Ranald MacDougall, le futur metteur en scène de The World, the Flesh and the Devil et de The Subterraneans, figure donc seul au générique. On pourra d’ailleurs remarquer que le premier film réalisé par MacDougall en tant que cinéaste – Queen Bee (1956) aura Joan Crawford pour héroïne et qu’en 1957 Ann Blyth, qui joue ici le rôle de la fille de Mildred Pierce, interprétera sous la direction de Michael Curtiz The Helen Morgan Story. Nommée pour les Oscars, Joan Crawford sera choisie par ses pairs comme la meilleure actrice de l’année dans Mildred Pierce. Une seconde carrière allait pouvoir commencer… [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)] 



L’histoire

Après le meurtre du riche Monte Beragon (Zachary Scott), Mildred Pierce (Joan Crawford) est tenue de raconter son histoire. Mariée à un agent immobilier, Bert Pierce (Bruce Bennett), Mildred est obsédée par le luxe qu’elle voudrait offrir à sa fille Veda (Ann Blyth), terriblement gâtée ; son mari n’ayant à lui proposer qu’une vie de petite bourgeoise obscure, elle le quitte. Elle travaille secrètement comme serveuse pour entretenir ses deux filles, mais Veda apprend la situation de sa mère et se considère comme déchue. Mildred lui confie qu’elle a l’intention d’ouvrir un restaurant, ce qui apaise le snobisme de sa fille. Avec l’aide d’un vieil ami de Bert, Wally Fay (Jack Carson), Mildred obtient un terrain pour la construction du restaurant qui doit être financé par Monte Beragon, un riche héritier californien, très excité par Mildred. Veda, attirée par Monte, quitte son fiancé, et fait tout pour le séduire. Depuis la mort de sa fille cadette, Kay, Mildred cherche à se rapprocher encore de Veda : elle divorce de Bert. Le restaurant a été un succès financier et Mildred est désormais à la tête d’une chaîne entière, très prospère. Elle épouse Monte qui provoque une banqueroute. De plus, Mildred doit endurer une tragique humiliation : elle surprend Monte en train d’embrasser Veda. Monte cherche à se justifier devant elle en traitant Veda « de petite traînée pourrie » et Veda, folle de rage, le tue. Très ébranlée, Mildred tient à protéger Veda et tente de convaincre la police qu’elle est la meurtrière, mais Veda est arrêtée. Mildred, brisée, retrouve son premier mari, Bert, avec lequel elle partage au moins sa souffrance.



MICHAEL CURTIZ
Vétéran du septième art, le Hongrois Michael Curtiz abordera avec succès les genres les plus divers au cours de sa prolifique carrière et s’affirmera comme l’un des maîtres du film d’action hollywoodien.


LE FILM NOIR
Comment un cycle de films américains est-il devenu l’un des mouvements les plus influents de l’histoire du cinéma ? Au cours de sa période classique, qui s’étend de 1941 à 1958, le genre était tourné en dérision par la critique. Lloyd Shearer, par exemple, dans un article pour le supplément dominical du New York Times (« C’est à croire que le Crime paie », du 5 août 1945) se moquait de la mode de films « de criminels », qu’il qualifiait de « meurtriers », « lubriques », remplis de « tripes et de sang »… Lire la suite


Les extraits

JOAN CRAWFORD : LA FEMME QUI VOULUT ÊTRE STAR
Le masque souvent tragique de Joan Crawford cachait en réalité une force de caractère sans égale qui lui permit de préserver, malgré les ans, la puissance et l’éclat du personnage qu’elle avait su créer.


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MILDRED PIERCE (Michael Curtiz, 1945)

CASABLANCA – Michael Curtiz (1942)
Certains des grands films de l’histoire du cinéma donnent l’impression qu’ils étaient destinés dès le début à être tels quels, qu’ils n’auraient pu être interprétés différemment ou mis en scène par quelqu’un d’autre. Et pourtant, parfois, un film n’aurait en rien dû être tel que nous le connaissons tous. Et c’est bien le cas de Casablanca…

THE UNSUSPECTED (Le Crime était presque parfait) – Michael Curtiz (1947)
Ne pas confondre avec le célèbre huis clos d’Alfred Hitchcock, réalisé sept ans plus tard. Ici, le concepteur du « crime presque parfait » n’est pas un ex-champion de tennis, mais un animateur de radio spécialisé dans les récits policiers — le cousin américain de Pierre Bellemare, qui, une fois le micro coupé, se transformerait en génie du mal.

NIGHT AND DAY (Nuit et jour) – Michael Curtiz (1946)
Après Till the clouds roll by (La Pluie qui chante), film consacré à Jerome Kern, et Words and Music (Ma vie est une chanson), évocation du tandem formé par Rodgers et Hart, nous continuons notre exploration d’un genre très en vogue à Hollywood dans les années 40 et 50 : la « vraie fausse » biographie de compositeur. Cette fois, c’est le brillant Cole Porter qui est à l’honneur. 

WHITE CHRISTMAS (Noël blanc) – Michael Curtiz (1954)
L’automne 1954 a sans doute été une période difficile pour les responsables de la comédie musicale à la MGM. Non que leurs productions de l’année, comme Brigadoon ou Seven Brides for Seven Brothers (Les Sept Femmes de Barbe-Rousse), aient été des échecs. Mais tout d’un coup, deux concurrents semblent vouloir saper leur suprématie sur le genre musical. 



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