BLANCHETTE BRUNOY

Rompant avec la vogue des femmes fatales, la comédienne se fait une place à part dans le cinéma des années trente. Au fil des ans, sa simplicité séduira des cinéastes aussi différents que Jean Renoir, Jacques Becker, André Cayatte ou Yves Robert.

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Blanchette Brunoy et Fernandel dans COIFFEUR POUR DAMES de Jean Boyer (1952)

Blanchette Bilhaud naît à Paris le 5 octobre 1918. Son père, médecin, s’installe bientôt en province, mais l’enfant reste proche de sa famille parisienne, notamment de son parrain, le célèbre écrivain Georges Duhamel. Adolescente, Blanchette rêve de devenir comédienne. Sur les conseils de l’acteur Léon Bernard, elle tente le concours d’entrée au Conservatoire d’art dramatique, qu’elle réussit. Dès 1935, elle débute sur les planches du Théâtre de l’Œuvre dans Nationale 6, avant de faire ses premiers pas devant la caméra pour le film La Peau d’un autre (René Pujol, 1937). Mais c’est l’année 1937 qui s’avère déterminante pour celle que l’on appelle désormais Blanchette Brunoy. Elle commence en effet par donner la réplique à Danielle Darrieux  Un Mauvais garçon, puis à (Jean Boyer, 1936) Raimu dans La Chaste Suzanne (André Berthomieu,1937). Et trouve la consécration en incarnant l’intrépide héroïne de Colette dans Claudine à l’école (1937), adaptation signée par Serge de Poligny. Cette intense activité cinématographique ne l’empêchant pas de jouer au théâtre la nouvelle pièce de Jean Cocteau Les Chevaliers de la Table Ronde…

Jeune première

Le visage plein de douceur de Blanchette Brunoy vaut de jouer souvent les rôles d’ingénues, ou de femmes capables de se sacrifier par amour. C’est ainsi que Jean Renoir lui offre en 1938 le rôle de Flore dans La Bête humaine, où son personnage contraste fortement avec celui de la sensuelle Simone Simon. Dans le même registre, l’actrice apparaît dans Le Voleur de femmes, d’Abel Gance, avant de participer à l’un des grands succès de l’année 1940, La Famille Duraton, film adapté d’un programme radiophonique très populaire. En 1943, deux grands cinéastes font appel à elle : Jacques Becker la choisit pour incarner « Goupi-Muguet » dans sa fameuse satire paysanne Goupi-mains rouges, puis c’est André Cayatte qui lui confie le rôle de la belle Denise dans son adaptation du roman de Zola, Au bonheur des dames. L’année suivante, Blanchette Brunoy partage également avec Pierre Fresnay l’affiche du Voyageur sans bagages, un film réalisé par le dramaturge Jean Anouilh, et qui figure aujourd’hui parmi les classiques de la période.

Avec Gabin

En 1949, la comédienne obtient le principal rôle féminin d’un film très attendu : L’Homme aux mains d’argile, fiction retraçant de manière romanesque la vie du champion de boxe Marcel Cerdan, qui y joue son propre rôle. Dans La Marie du port, Marcel Carné lui permet ensuite de casser son image si respectable en incarnant la maîtresse de Gabin – partenaire qu’elle retrouve après La Bête humaine, et à qui elle donnera à nouveau la réplique dix ans plus tard dans Le Baron de l’écluse. À compter des années 50, Blanchette Brunoy va se consacrer davantage au théâtre qu’au cinéma, où elle participe désormais à des films moins marquants – à l’exception de Bébert et l’omnibus, d’Yves Robert. Mais la télévision la sollicite bientôt : elle y apparaît régulièrement dès les années 60, que ce soit dans des adaptations théâtrales, des téléfilms ou des séries (elle sera notamment la Madeleine des premiers épisodes de Julie Lescaut). En 1985, Blanchette Brunoy revient au cinéma après plus de trente ans d’absence dans L’Amour en douce, d’Edouard Molinaro. Elle tiendra son tout dernier rôle face à Marie Trintignant dans Comme elle respire, avant de s’éteindre discrètement à Manosque en avril 2005. [Stéphane Brisset – Collection Gabin] 

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ELLES ETAIENT DOUZE FEMMES de Georges Lacombe (1940) – Blanchette Brunoy, Micheline Presle, Gaby Morlay
Témoignage

Comment êtes-vous devenue comédienne ?
J’ai été élevée dans une famille où il y avait de nombreux enfants, et nos parents pour occuper les jeunes que nous étions, nous incitaient à jouer la comédie. Notre théâtre amateur avait pour public des gens importants dont Léon Bernard, Sociétaire de la Comédie-Française et professeur au Conservatoire… Et c’est au cours de cette adolescence heureuse que m’est venue le goût de ce métier ! Ma marraine, Blanche Duhamel (mon prénom me vient d’elle), avait joué chez Charles Dullin, Louis Jouvet, Jacques Copeau… J’étais donc, si vous voulez, déjà introduite dans ce milieu du spectacle. Je me suis présentée au Conservatoire dans un passage de « L’école des femmes » et j’ai été reçue.

L’ambiance du Conservatoire était-elle identique à celle du film Entrée des artistes ?
Il régnait là-bas un climat extraordinaire, assez similaire en effet à celui du film. Ce mélange de danse, de musique et de comédie vous prenait de partout, impression semblable à ce que vous pouvez ressentir lorsque vous pénétrez dans une église… J’y suis restée deux ans. Au terme de cette période, un de mes camarades m’a conseillé de me présenter au Théâtre de l’Œuvre : « les directeurs, d’après lui, cherchaient une jeune fille correspondant à mon physique ». La pièce était de Jean-Jacques Bernard (une famille prestigieuse puisqu’il était le fils de Tristan, le dramaturge, et le frère de Raymond, le metteur en scène). Il s’agissait du rôle principal ; ma spontanéité a dû leur plaire et j’ai été immédiatement engagée.

Quelles ont été vos réactions suite à ce départ prometteur ?
La critique a été enthousiaste et tous les journaux ont parlé de moi comme d’une véritable révélation. Mon étonnement était d’autant plus grand que je pensais n’avait fait preuve d’aucun don particulier. Un soir, une dame juive allemande est venue me voir dans ma loge. Installée depuis peu à Paris, elle s’occupait d’artistes (elle avait favorisé, en particulier, la carrière de Marlène Dietrich). Nous avons parlé un moment ; elle est partie sur ces mots : « Vous devez faire du cinéma, vous êtes merveilleuse ». Trois jours plus tard, elle revenait avec un contrat pour Berlin (La peau d’un autre) et un autre pour Londres (La chaste Suzanne). C’est toujours grâce à elle si ensuite, j’ai pu incarner l’héroïne de Colette dans Claudine à l’école.

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Blanchette Brunoy

Vous avez apporté au cinéma de l’époque une fraîcheur bien vite recherchée des cinéastes…
Les critiques trouvaient que je parlais avec naturel et ont loué cet aspect anti_conventionnel qui émanait, semble-t-il, de ma personne. De ma part, ce n’était pourtant nullement recherché et de toute façon mes rôles se prêtaient directement à ce jeu. Les jeunes premières, ou plus exactement les ingénues, s’exprimaient alors avec de petites voix piaillardes qui, à chaque nouvelle séance de cinéma, m’agaçaient davantage. Les metteurs en scène se sont demandés pourquoi je prenais une voix aux intonations graves ; ils n’avaient pas compris que je le faisais exprès.

Vous incarnez la plupart du temps l’héroïne douce et sentimentale. Auriez-vous aimé jouer des rôles plus durs ?
Cette image est restée longtemps ancrée dans l’esprit du public. Pourtant, je ne « veux » pas spécialement interpréter un personnage, je choisis parmi ce que l’on me propose, voilà tout ! Si demain, un réalisateur vient me voir accompagné d’un scénario amusant, pourquoi pas ? Toutefois, n’oublions pas que mon physique correspondait à un certain reflet que le public appréciait. Mais en effet, j’ai représenté le même type de jeune femme – à quelques variantes près – pendant des années. Peu de comédiens échappent à cette classification. Certains ont d’ailleurs brisé leur carrière à vouloir en sortir.

Dans La Chaste Suzanne vous donniez la réplique à Raimu…
Plusieurs amis m’avaient mise en garde, car la rumeur voulait qu’il ait mauvais caractère. Dans ce film, j’étais sa fille et la première scène importante était justement un repas de famille. Le trac que je pouvais manifester à son contact a vite disparu et nous sommes devenus « les meilleurs amis du monde ». Dès le premier soir, il m’a même invité à dîner – et ainsi tous les soirs. L’explication de cette « affection », pour le moins inattendue, était très simple. Nous tournions à Londres (il s’agissait d’une double version) et comme il avait dû quitter sa fille, qu’il adorait par-dessus tout, il avait l’air bien triste de se retrouver chaque soir sans elle, dans cette ville inconnue… Sa prononciation anglaise était épouvantable ! Elle déclenchait inévitablement la bonne humeur de toute l’équipe. Quant à Henri Garat et Meg Lemonnier, ils m’ont été aussi d’un grand secours.

N’étiez-vous pas intimidée par ces trois grandes vedettes ?
La plupart de tous ces grands acteurs étaient très simples. Ainsi Garat et Meg Lemonnier m’ont-ils aidée avec beaucoup de gentillesse dans une scène où je devais chanter… Mon inexpérience en ce domaine m’occasionnait une peur panique qu’ils ont comprise. Tous deux, hors champ – un de chaque côté – battaient la mesure pour m’entraîner. Cet élan de solidarité m’avait touchée.
[Le cinéma des années 40, par ceux qui l’ont fait (Tome 4, Le Cinéma de l’Occupation : 1940-1944) – Christian Gilles – Ed. L’Harmattan (2000)]

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. francefougere dit :

    Très beaux portraits – merci pour votre présentation.
    Jean Gabin avait le chic de mettre en valeur ses partenaires; c’est cela, le grand acteur !
    amicalement 🙂

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  2. Vitalii Travinskyi dit :

    social et romance tragique

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