Histoire du cinéma

LE CINÉMA BRITANNIQUE DES ANNÉES 1940

Pour le cinéma anglais, la période de l’après-guerre s’annonce faste. Grâce au dynamisme de producteurs comme Rank et Korda, la production nationale va concurrencer Hollywood sur le marché anglo-saxon.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale les producteurs britanniques peuvent à bon droit se montrer optimistes ; en 1946, on n’enregistre pas moins de 1 milliard 635 millions d’entrées ! Un record d’autant plus remarquable que de nombreuses salles ont été détruites ou endommagées par les bombardements et que les restrictions en vigueur freinent la reconstruction. Ce n’est qu’en avril 1949 que les exploitants seront à nouveau autorisés à allumer les traditionnelles enseignes lumineuses. L’austérité règne encore, et pourtant le public afflue dans les salles : dans ce climat de pénurie générale, le cinéma reste la distraction favorite, le moyen d’évasion qui fait oublier le rationnement et la crise énergétique.

La renaissance de la production nationale

Les trois principaux réseaux de distribution, Odeon et Gaumont (tous deux contrôlés par J. Arthur Rank), ainsi que l’ABC (Associated British Cinemas), ne peuvent guère étendre leurs activités en raison de la législation anti-monopole. La conjoncture est donc favorable aux sociétés de moindre importance, comme la Granada, la Southan Morris ou la Star, qui vont prendre le contrôle de nombreux cinémas indépendants. Mais c’est l’Essoldo, dirigée par Sol Scheckman, qui va connaître le développement le plus spectaculaire.

La production nationale a acquis un prestige nouveau aux yeux du public anglais, qui lui préférait auparavant les films américains. Un regain d’intérêt qui doit beaucoup aux efforts de J. Arthur Rank, dont la carrière de producteur a débuté à la fin des années 1930. Encouragé par le succès de films comme Madonna of the Seven Moons (La Madone aux deux visages, 1944) et A Place of One’s Own (Le Médaillon fatal, 1945), Rank se lance dans une véritable croisade pour promouvoir le cinéma national, qui peut, estime-t-il, concurrencer la production hollywoodienne sur le marché mondial. Les circonstances sont d’ailleurs favorables : les pays hier occupés par les Allemands – et par conséquent longtemps privés de films américains et anglais – représentent un important marché potentiel, susceptible d’apporter à l’Angleterre les devises qui sont vitales pour son économie.

Néanmoins, le débouché le plus important est offert par l’Amérique du Nord. En 1944, Rank s’assure une participation de 50 % dans le circuit Odeon du Canada ; l’année suivante, il ouvre une nouvelle salle Odeon de 2 500 places à Times Square, en plein centre de New York. Par ailleurs Rank est déjà l’un des principaux actionnaires de l’Universal Pictures, avec laquelle il s’associe pour monter une nouvelle société qui distribuera chaque année aux Etats-Unis huit de ses propres productions. En contrepartie, il pratiquera le « block-booking », c’est-à-dire la location globale, aux exploitants, d’un lot de films regroupant à la fois des productions Rank et des nouveautés hollywoodiennes.

Mais le gouvernement américain est hostile au block-booking. Pour parer à toute éventualité, Rank va persuader les cinq majors hollywoodiennes qu’il est de leur intérêt de promouvoir les films britanniques en fonction de leurs mérites. Pour les studios américains en effet, le Royaume-Uni représente un débouché vital : 87 millions de dollars de recettes pour l’année 1946, soit 60 % du chiffre d’affaires à l’étranger. Pour conserver ce marché, Hollywood devra donc accepter un quota suffisant de films anglais afin d’aboutir à un équilibre commercial satisfaisant.

C’est ainsi que les circuits américains accueillent les plus prestigieuses des productions Rank, comme Henry V (1944), la première réalisation de Laurence Olivier, Caesar and Cleopatra (César et Cléopâtre, 1945) ou The Seventh Veil (Le Septième Voile, 1945), curieux film psychanalytique de Compton Bennett avec James Mason et Ann Todd. En 1946, six films britanniques totalisent onze candidatures aux Oscars ! Parmi les heureux vainqueurs, Laurence Olivier, qui obtient un Oscar spécial pour Henry V, Clemence Dane pour le sujet de Perfect Strangers d’Alexander Korda, Muriel et Sydney Box pour le scénario original de The Seventh Veil. L’année 1947 va consacrer le nouveau prestige du cinéma anglais avec Great Expectations (De grandes espérances, 1946) de David Lean, projeté au Radio City Music Hall de New York, tandis qu’une autre salle de Broadway affiche Odd Man Out (Huit Heures de sursis, 1947) de Carol Reed. L’année suivante, Laurence Olivier s’assure un nouveau triomphe avec Hamlet (1948), qui obtient l’Oscar du meilleur film et du meilleur acteur. Les Anglais montrent également qu’ils sont capables de concurrencer brillamment Hollywood dans le domaine du ballet cinématographique avec The Red Shoes (Les Chaussons rouges, 1948) de Michael Powell et Emeric Pressburger.

Pendant ce temps, Rank continue d’étendre son réseau de distribution. A la fin de 1947, il dispose d’un circuit de 725 salles outre-Atlantique ; il contrôle plus d’une centaine de cinémas répartis au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud, en Australie et en Italie et il est bien implanté aux Pays-Bas, en Égypte, à la Jamaïque, à Ceylan et à Singapour. A l’intérieur du Royaume-Uni, il distribue non seulement ses propres films, mais également la majeure partie de la production hollywoodienne (seules la Warner et la MGM sont liées au réseau concurrent de l’ABC). L’ABC, qui ne compte pas de salles en dehors de la Grande-Bretagne, montre d’ailleurs peu d’intérêt pour le marché international. De plus, la société est pratiquement sous le contrôle de Jack Warner, et ses dirigeants n’ont ni le dynamisme ni l’esprit d’initiative de Rank.

Korda contre Rank

Le seul producteur capable de porter atteinte à l’hégémonie de Rank est alors Alexander Korda. Encore celui-ci ne peut-il s’appuyer sur un réseau de distribution aussi important…. A la fin de la guerre, Korda, de retour des Etats-Unis en 1943, a travaillé en étroite collaboration avec la MGM. Mais il n’a guère produit qu’un film important, Perfect Strangers, et la MGM ne va pas tarder à résilier ses accords avec le producteur anglais, qui va alors remettre sur pied sa propre société.

En 1948, Korda connaît de sérieuses difficultés financières en raison de l’échec commercial de deux films importants : The Ideal Husband (Un mari idéal, 1947), qui sera aussi sa dernière mise en scène, et une version d’Anna Karénine (1948) due à Julien Duvivier. Bonnie Prince Charlie (La Grande Révolte, 1948) aggrave encore la situation par son coût de production extravagant (près de neuf mois de tournage). La position de la London Films serait plus que critique si My Own Executioner (Mon propre bourreau, 1947) et The Winslow Boy (Winslow contre le roi, 1948) ne rapportaient fort à propos d’appréciables bénéfices… Korda réalisera également une opération rentable en distribuant la plupart des films produits et mis en scène par Herbert Wilcox ; ces élégantes comédies, interprétées par Anna Neagle, épouse du réalisateur, et par Michael Wilding, sont très appréciées par le public anglais, qu’elles distraient agréablement de l’austérité ambiante. Citons notamment The Courtneys of Corzon Street (Mésalliance, 1947), Spring in Park Lane (1948) et Maytime in Mayfair (1949).

L’ABC pour sa part connaît un certain succès en distribuant deux productions des frères Boulting : Brighton Rock (Le Gang des tueurs, 1947), réalisé par John Boulting d’après Graham Greene, où Richard Attenborough fait une composition remarquée en jeune tueur sadique, et My Brother Jonathan, avec Michael Denison dans le rôle d’un médecin arriviste.

J. Arthur Rank finance par ailleurs une compagnie indépendante, la Cineguild, constituée en 1942 sous l’égide de David Lean, Ronald Neame, Anthony Havelock-Allan et Noel Coward. Une talentueuse équipe à qui l’on doit This Happy Breed (Heureux Mortels, 1944) et l’année suivante Blithe Spirit (L’esprit s’amuse) et Brief Encounter (Brève Rencontre). Trois magistrales réalisations de David Lean, qui réussira ensuite deux belles adaptations de Dickens : Great Expectations et Oliver Twist (1948).

La Gainsborough, qui produit la plupart des films distribués par la Gaumont, se spécialise dans les mélodrames hauts en couleur : histoires romanesques et mouvementées de bandits ou de tziganes généralement interprétées par Margaret Lockwood, James Mason et Stewart Granger. Souvent méprisés par la critique, des films comme They Were Sisters (Le Tyran, 1945), The Wicked Lady (Le Masque aux yeux verts, 1945) ou Caravan (Caravane, 1946) n’en rencontrent pas moins un vif succès auprès du public. Mais la popularité de la Gainsborough va subir une sérieuse éclipse après le retentissant échec commercial de Christopher Colombus (Christophe Colomb, 1949), une méticuleuse reconstitution historique avec Fredric March dans le rôle du célèbre navigateur gênois.

Michael Powell et Emeric Pressburger, tandem particulièrement prolifique dans les années 1940, fondent en 1943 leur propre société de production, l’Archers, elle aussi financée par Rank, qui assure par ailleurs la distribution. Powell et Pressburger réalisent des œuvres de qualité, marquées par une certaine recherche plastique, comme I Know Where I’m Going (Je sais où je vais, 1945), A Matter of Life and Death (Question de vie ou de mort, 1946), un film particulièrement intéressant par son atmosphère fantastique, The Black Narcissus (Le Narcisse noir, 1947), méditation sur le catholicisme et la sagesse spirituelle de l’Orient, ou encore The Red Shoes (1948), avec la danseuse Moira Shearer. Autre tandem talentueux, Frank Launder et Sidney Gilliat créent également leur maison de production, l’Individual Pictures – toujours avec l’appui financier de Rank, qui étend encore ainsi davantage son empire de distribution. On leur doit notamment The Rake’s Progress (L’Honorable M Sans-Gêne, 1945), dont le thème est inspiré par les gravures de Hogarth, I See a Dark Stranger (L’Etrange Aventurière, 1946) et The Blue Lagoon (Le Lagon bleu, 1949).

Ce quasi-monopole de Rank rencontre évidemment de vives oppositions. L’un de ses adversaires les plus acharnés est alors Michael Balcon, directeur de production des Ealing Studios, qui sera néanmoins contraint, à partir de 1944, d’avoir recours à Rank pour distribuer ses productions. Après la guerre, la firme connaîtra d’abord quelques déboires, malgré le succès d’estime remporté en 1945 par Dead of Night (Au cœur de la nuit) et Pink String and Sealing Wax, puis plus tard Hue and Cry (A cor et à cri) et It Always Rains on Sunday (Il pleut toujours le dimanche), tous deux de 1947. Dès 1948 cependant, la Ealing va s’imposer avec toute une série de brillantes comédies à l’humour spécifiquement britannique, de Whisky Galore! (Whisky à gogo, 1948) à Passport to Pimlico (Passeport pour Pimlico) et Kind Hearts and Coronets (Noblesse oblige), tous deux de 1949.

La crise de 1948

Alors que l’empire Rank connaît une prospérité sans précédent, le gouvernement britannique décide d’appliquer une nouvelle taxe ad valorem de 75 % à tous les films américains importés à partir du mois d’août 1947. Immédiatement, Hollywood cesse d’envoyer ses dernières productions en Angleterre et les distributeurs américains boycottent les films anglais. L’industrie cinématographique britannique connaît de sérieuses difficultés.

Pour faire face à la crise, Rank décide de lancer un super-programme de production, pour lequel il investit 9 millions de livres (puisant pour la première fois dans le capital de l’Odeon). Toutefois cet effort exceptionnel se révélera insuffisant à redresser la situation. D’autant que sir Stafford Cripps, chancelier de l’Echiquier, va porter un nouveau coup fatal au cinéma anglais en offrant d’abolir la nouvelle taxe frappant les films américains à la condition que les États-Unis limitent à 17 millions de dollars par an les exportations de capitaux provenant de l’exploitation de leurs films au Royaume-Uni (l’excédent devant être investi dans l’industrie cinématographique anglaise).

Le résultat ne se fera pas attendre : Hollywood déverse aussitôt 265 films sur le marché anglais, écrasant la production nationale sous le poids de cette concurrence. Pour remédier à la situation, le gouvernement anglais fait alors passer de 20 à 45% le quota minimum de films britanniques exploités sur le territoire national. Mais les principales firmes britanniques n’arrivent pas à faire face à un tel accroissement de leur production.

Au cours de l’été de 1949, l’empire Rank vacille, accusant pour la première fois un sérieux déficit.. Des mesures d’austérité rigoureuses sont prises : aucun budget de tournage ne devra dépasser 150 000 livres (une somme dérisoire comparée aux 500 000 livres des films shakespeariens de Laurence Olivier)! Rank renonce par ailleurs à produire des dessins animés et suspend le tournage de This Modern Age. Les studios de Highbury d’Islington et de Shepherds Bush sont fermés ceux de Denham tournent au ralenti l’essentiel des activités restant concentré dans les studios de Pinewood. Si cette politique de rigueur et d’économie contribue à assainir la situation, elle entraîne également le départ de bien des auteurs de talent, dont beaucoup préféreront travailler avec Korda, dont ils apprécient la culture et le raffinement.

Pour sauver l’industrie Cinématographique nationale en péril, l’Etat anglais met sur pied une politique d’aide financière en constituant la National Finance Corporation, dont les activités prendront effet à partir d’octobre 1948. Cet organisme est habilité à débloquer une avance de 5 millions de livres pour financer les projets qui lui paraissent viables. Rank, qui refuse de s’endetter davantage, décline cette offre de prêt. Korda en revanche saura saisir l’occasion et obtiendra une aide de 3 millions de livres pour financer son programme.

Cet afflux financier va permettre à Korda de donner une nouvelle envergure à ses activités. Il engage Carol Reed pour The Fallen Idol (Première Désillusion, 1948) et pour The Third Man (Le Troisième Homme, 1949), tourné en coproduction avec David O. Selznick, qui met à sa disposition deux de ses stars, Alida Valli et Joseph Cotten, Selznick « prêtera » également Jennifer Jones pour Gone to Earth (La Renarde, 1950) réalisé par Powell et Pressburger d’après le roman de Mary Webb. Mais un litige s’élèvera entre les deux coproducteurs a propos des gros plans de Miss Jones (alors Mrs. Selznick) et David O. Selznick retournera plusieurs scènes en Amérique avant de distribuer le film en 1952 sous le titre de The Wild Heart.

Collaboration anglo-américaine

Tandis que la Rank restreint ses activités, l’ABC lance un programme ambitieux en s’associant avec la Warner. L’un des fruits les plus caractéristiques de cette collaboration est The Hasty Heart (Le Dernier Voyage, 1949) ; outre Richard Todd et Ronald Reagan, la distribution comprend également Patricia Neal, qui vient de la Warner, tout comme le réalisateur Vincent Sherman et le scénariste Ronald McDougall. L’ABC fera encore appel à d’autres stars hollywoodiennes pour sa somptueuse comédie musicale « à l’américaine » : Happy-Go-Lovely (L’amour mène la danse, 1951), dirigée par Bruce Humberstone et interprétée par David Niven, Vera-Ellen et Cesar Romero.

D’autres firmes américaines vont investir dans le cinéma anglais en utilisant les fonds bloqués par le gouvernement britannique. La Fox produit ainsi Escape (1948) réalisé par Joseph Mankiewicz d’après une pièce de John Galsworthy et Britannia News (1949). Cette même année, la MGM produit Edward My Son (Edouard mon fils) et Conspirator (Guet-Apens) , un thriller sur la guerre froide interprêté par Robert Taylor et Elizabeth Taylor. A la fin des années 1940, le cinéma britannique est donc dans une situation critique et l’optimisme de l’après-guerre n’est plus de mise. En 1949, l’Etat crée un fonds national pour la production, le « Eady Plan » (du nom du fonctionnaire qui l’a conçu), constitué par une taxe additionnelle sur le prix des billets. Une taxe dont le produit doit être réparti entre les producteurs, en fonction des entrées réalisées par leurs films, ce qui revient à favoriser un cinéma commercial par rapport à des œuvres plus personnelles. Par ailleurs, le gouvernement ramène à 40 % le quota des films nationaux. Deux mesures qui vont apaiser quelque peu les inquiétudes des producteurs, mais le cinéma anglais ne retrouvera jamais plus l’extraordinaire prospérité des années 1940. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

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